Univ.of
Toronto
llBRARY
I
REVUE
DES
ÉTUDES RABELAISIENNES
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REVUE
DES
ÉTUDES RABELAISIENNES
PUBLICATION TRIMESTRIELLE
CONSACRÉE
A RABELAIS ET A SON TEMPS
TOME VIII — 1910
-1%
PARIS
HONORÉ CHAMPION
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES ÉTUDES RABELAISIENNES
3, QUAI MALAQUAIS
I9IO
?Q
SOCIETE
DES ÉTUDES RABELAISIENNES
STATUTS.
Article premier.
La Société des Études rabelaisiennes a pour but l'étude de
Rabelais et de son temps, ainsi que la publication de docu-
ments et de travaux relatifs au même sujet.
Elle pourra former des collections et organiser des excur-
sions offrant un intérêt pour ses études.
Elle s'interdit toute discussion qui aurait trait à des questions
actuelles politiques ou religieuses.
Art. 2.
Le siège de la Société est à Paris.
Art. 3.
La Société se compose des personnes dont l'admission aura
été prononcée dans les formes suivantes :
Les candidats devront adhérer aux statuts de la Société et
être présentés par deux membres. Si le Bureau agrée la
demande d'admission, celle-ci sera portée à l'ordre du jour
de la plus prochaine séance de la Société et devra réunir la
majorité absolue des voix des membres présents.
Art. 4.
La Société se réunit au moins six fois par an.
Outre ces séances, consacrées aux travaux ordinaires, elle
tient, au mois de janvier, une assemblée générale annuelle,
qui entend les rapports du président et du trésorier, approuve
les comptes et nomme les membres du Conseil.
II STATUTS.
Une assemblée générale extraordinaire peut être convoquée
par le Conseil toutes les fois que des circonstances exception-
nelles l'exigent.
Art. 5.
Le Conseil de la Société, composé de vingt membres, est
renouvelable par quart tous les ans. Les membres sortants
sont désignés par le sort.
Le Conseil choisit dans son sein le bureau et les com-
missions.
Le Bureau est nommé au scrutin secret, à la majorité abso-
lue des membres présents. En cas d'égalité de suffrages, le
plus âgé des candidats est élu.
La Commission de publication se compose de trois membres,
nommés chaque année et rééligibles, auxquels sont adjoints
de droit le président et le secrétaire de la Société. Ses déci-
sions sont souveraines. D'autres commissions pourront être
créées ultérieurement.
Art. 6.
Le Bureau comprend un président, deux vice-présidents, un
secrétaire, un secrétaire-adjoint, un trésorier.
Les membres du Bureau sont nommés pour un an. Ils ne
sont rééligibles dans la même fonction qu'une année après
l'expiration de leur mandat, sauf le président, les secrétaires
et le trésorier, qui peuvent toujours être réélus.
Le Bureau est investi des pouvoirs les plus étendus pour la
gestion de la Société.
Art. 7.
Les ressources de la Société se composent :
10 Des cotisations de ses membres, fixées à dix francs par
an, et rachetables moyennant un versement minimum de cent
cinquante francs;
20 Du produit de la vente de ses publications;
30 Des dons qui lui seraient faits;
40 Du revenu de ses biens et valeurs de toute nature.
Art. 8.
Toute proposition portant modification aux statuts sera
STATUTS. JII
rédigée par écrit, signée par cinq sociétaires au minimum et
adressée au Bureau, qui décidera s'il convient d'y donner suite.
En cas d'avis favorable, la proposition sera mise à l'ordre
du jour de l'assemblée générale annuelle du mois de janvier,
et, pour être adoptée, devra réunir les trois quarts des voix
des membres présents.
Art. g.
La Société ne peut être dissoute que dans une assemblée
générale comprenant au moins les deux tiers des membres
ayant acquitté leur cotisation.
Dans le cas où la dissolution serait votée, la même assem-
blée décidera du sort de l'actif.
Art. 10.
Un règlement d'ordre intérieur pourra être rédigé par le
Conseil.
LISTE DES MEMBRES'.
Agache (Alfred), artiste-peintre;
rue Weber, 14.
Albarel (D' p.) ; à Névian (Aude).
Andrews (C); Elmwood ave-
nue, 52, à Belfast (Ireland).
Angellier (Auguste), ancien
doyen de la Faculté des lettres
de Lille, maître de conférences
à l'Ecole normale supérieure;
rue de la Barouillère, 5.
Arconati Visconti (Marquise);
rue Barbet-de-Jouy, 16.
Ataneo cientifico, literario y
ARTisTico; calle del Prado, à
Madrid (Espagne).
AuBRY (H.); rue de Hambourg,
14.
Backer (Hector de), ingénieur;
rue de la Révolution, i, à
Bruxelles.
Baer, libraire; Hochstrasse, 6,
à Frankfurt-am-Main (Alle-
magne).
Baist (G.), professeur à l'Univer-
sité de Fribourg-en-Brisgau
(Allemagne).
Bamann (Otto), Dr. Phil., pro-
fesseur à la .Maria Theresia
Realschule; à Straubing (Ba-
vière).
Barante (Baron Claude de); rue
du Général-Foy, 22.
Barat (Julien); passage Stanis-
las, 2.
Barbier fils (Paul); Yorkshire
Collège, Leeds (Angleterre).
Baudrier (Julien), C; rue Belle-
cour, 3, à Lyon.
Baur (Albert), professeur au Gym-
nase de Zurich; Forchstrasse,
144, à Zurich (Suisse).
Beaurain (Georges); à Hornoy
(Somme).
BÉDiER (Joseph), professeur au
Collège de France; rue Souf-
flot, II.
Behrend (Adolf), libraire-éditeur ;
Unter den Linden, i3, à Berlin.
Behrens (D.), professeur à l'Uni-
versité de Giessen (Allemagne).
Beltrand (Jacques), graveur;
boulevard Pasteur, 6g.
Berge (Jules), propriétaire ; rue
de la Victoire, 60.
Bernés (Henri), membre perpé-
tuel, professeur au lycée Laka-
nal, membre du Conseil supé-
rieur de l'Instruction publique;
boulevard Saint-Michel, 127.
Besançon (Henry), directeur des
Écoles; à Aigle (Vaud, Suisse).
I. L'initiale C. signifie : membre du Conseil. — Les adresses non
suivies d'un nom de ville sont celles des membres habitant Paris.
— Nous prions instamment ceux des sociétaires dont l'adresse ou les
titres appelleraient quelque changement de vouloir bien en aviser
le secrétaire de la Société, M. Jacques Boulenger, 71, rue du Conné-
table, à Chantilly (Oise).
LISTE DES MEMBRES.
BÉTHUNE (Baron François); rue
de Bériot, 36, à Louvain (Bel-
gique).
Bibliothèque des Archives na-
tionales.
Bibliothèque de la ville de Be-
sançon (Doubs).
Bibliothèque de la ville de Blois
(Loir-et-Cher).
Bibliothèque de la ville de Çhi-
NON (Indre-et-Loire).
Bibliothèque du Collège de
France.
Bibliothèque royale de Copen-
hague (Danemark).
Bibliothèque de l'Université de
Dijon.
[Bibliothèque royale de Dresde]
Kônigliche ôft'entliche Biblio-
thek (Allemagne).
Biblioteca nazionale centrale à
FiRENZE (Italie).
[Bibliothèque] Freiherrl. Cari
von Rothschildsche ôft'en-
tliche Bibliothek ; Frankfurt
a. M. (Allemagne).
Bibliothèque publique de la ville
de Genève (Suisse).
Bibliothèque de I'Institut de
France.
Bibliothèque de l'Université de
Leipzig [Twietmeyer corres-
pondant].
Bibliothèque Mazarine.
Bibliothèque de la ville de Mont-
pellier.
Bibliothèque du Musée Condé ;
à Chantilly (Oise).
Bibliothèque publique de la ville
de Nancy (Meurthe-et-Moselle).
Bibliothèque publique de la ville
de Niort (Deux-Sèvres).
Bibliothèque de la ville d'OR-
LÉANS.
Bibliothèque de I'Université de
Paris.
Bibliothcca Alessandrina, R. Uni-
versité; à Rome (Italie).
Bibliothèque Sainte-Geneviève.
Bibliothèque impériale publique
de Saint-Pétersbourg (Russie)
[M. N. Likhatscheft", conserva-
teur].
[Bibliothèque de Strasbourg]
Kais. Universitats- und Lan-
desbibliothek (Allemagne).
Bibliothèque de l'Université de
Toronto (Canada).
Bibliothèque de l'Université
royale d'UpsAL (Suède).
Bibliothèque historique de la
Ville de Paris.
Bibliothèque de l'Université de
Vienne.
BiLiBiNE (M"" Véra); rue Pail-
let, 4.
Blanchard (D' R.), professeur à la
Faculté de médecine, membre
de l'Académie de médecine;
boulevard Saint-Germain, 226.
Blum (Léon), homme de lettres;
boulevard Montparnasse, 126.
BocHÉ; rue de Grenelle, ii3.
Bogeng (G.-A.-Erich), Stud. jur.
et cam., membre de la « Ge-
sellschaft der Bibliophilen » ;
Martin Lutherstrasse, 74, à Ber-
lin (Allemagne).
BoNZON (D'); rue de Berlin, i3.
Bos (D'); cours Lieutaud, 52, à
Marseille (Bouches-du-Rhône).
BouLAY de la Meurthe (Comte
Alfred), ancien président de la
Société archéologique de Tou-
raine; rue de l'Université, 23.
BouLENGER(Hippolyte); rue Frey-
cinet, 26.
Boulenger (Jacques), archiviste-
paléographe, sous-bibliothé-
LISTE DES MEMBRES.
VII
Caire à la bibliothèque Sainte-
Geneviève, secrétaire ; rue du
Connétable, 71, à Chantilly
(Oise).
BouLENGER (Marcel), homme de
lettres; même adresse.
Bourgeois (Achille-F.), agrégé de
l'Université; rue Jeanne-d'Arc,
17, à Nîmes (Gard).
BouRRiLLY (V.-L.), professeur au
lycée de Marseille (Bouches-
du-Rhône).
BouTET DE MoNVEL (Rogcr), bi-
bliothécaire de l'Imprimerie
nationale; rue de Sèvres, 16.
BouTiNEAu (D' Ém.); rue de
l'Aima, 73, à Tours (Indre-et-
Loire).
Bouvier (Bernard), recteur à
l'Université de Genève; rue
Charles-Bonnet, 4, à Genève.
BovET (E.), professeur à l'Uni-
versité de Zurich ; Bergstrasse,
2g, à Zurich.
BoYLESVE (René), homme de let-
tres; rue des Vignes, 27.
BoYSEN, libraire; à Hambourg
(Allemagne).
Bréal (iMichel), membre de llns-
titut; boulevard Saint-Michel,
87.
Bredan (M"° Berthie), institu-
trice; Mullerstrasse, 3, à Wies-
baden (Allemagne).
Brette (Armand); rue Guéroux,
33, à Picrrefitte - sur - Seine
(Seine).
Brockhaus, libraire; rue Bona-
parte, 17 [double souscription].
Brunot (F.), professeur à l'Uni-
versité de Paris; rue Lene-
veux, 8.
Bruzon (D'); rue Claude-Ber-
nard, 79.
Bunau-Varilla (J.), licencié es
lettres, membre perpétuel; ave-
nue du Trocadéro, 22.
Cahen (Albert), inspecteur d'Aca-
démie; rue Condorcet, 33.
Cardot (Philippe), docteur en
droit; rue Saint-Sulpice, 18.
Carry (D^); rue de l'Hôtel-de-
Ville, 54, à Lyon.
Casanova (Paul), professeur au
Collège de France; rue de
Rennes, 63.
Gavasse (D'^ Alfred); villa des
Bleuets, Le Cannet (Alpes-
Maritimes).
Chambard-Hénon (D'' E.); cours
Morand, 4.3, à Lyon.
Champion (Edouard), homme de
lettres, libraire-éditeur; quai
Malaquais, 5.
Champion (Pierre), archiviste-pa-
léographe ; rue Michelet, 4.
Chaumier (Etienne), greffier du
tribunal civil de Chinon (In-
dre-et-Loire).
Claretie (Jules), de l'Académie
française, administrateur géné-
ral de la Comédie-Française;
boulevard Haussmann, i53.
Clément (Louis), chargé de cours
à la Faculté des Lettres; rue
Brûle-Maison, 108, à Lille.
Clouzot (Etienne), archiviste-
paléographe, attaché à la bi-
bliothèque de la ville de Paris ;
rue des Vignes, 39.
Clouzot (H.), conservateur de
la bibliothèque Forney, tréso-
rier; rue Titon, 12.
Cohen (Gustave), rue Sévéro, 3.
CoLLOMP (Paul), professeur au
Lycée de Brest.
Comber (H. G.); Pembroke Col-
lège, à Cambridge (Angleterre).
VIII
LISTE DES MEMBRES.
CoNARD (Louis), libraire; boule-
vard de la Madeleine, 17.
CoRoi (Jean); rue de Commail-
Ic, 8.
CoRTADA (Alexandre); avenue
de Messine, 17.
CouDERc (Camille), archiviste-
paléographe, conservateur-ad-
joint au département des ma-
nuscrits de la Bibliothèque
nationale; rue de Harlay, 20.
CouET (Jules), archiviste de la
Comédie française; rue Le-
conte-de-Lisle, 14.
Courbet (Ernest), receveur mu-
nicipal-trésorier de la ville de
Paris; rue de Lille, i.
CoLRCEL (Valentin de); rue de
Vaugirard, 20.
Couturier (Paul), directeur ho-
noraire au ministère de la
Guerre; avenue de Villiers, 88.
Cusenier (Elisée), industriel;
boulevard Voltaire, 226.
Dassy de Ligniêres (D'); boule-
vard Péreire, 46.
Daupeley (Paul), imprimeur; à
Nogent-le-Rotrou (Eure-et-
Loir).
Dauze (Pierre), rédacteur en chef
de la Revue biblio-iconogra-
phique ; boulevard Malesher-
bes, 10.
Delacour (Th.), trésorier de la
Société botanique de France ;
rue de la Faisanderie, 94.
Delmas, archiviste départemen-
tal; à Tours (Indre-et-Loire).
Detken et RocHOLL, libraires; à
Naples.
DoRNis (Jean); rue des Mathu-
rins, 34.
Dorveal'x (D' Paul;, bibliothé-
caire de l'Ecole supérieure de
pharmacie, C; avenue d'Or-
léans, 58.
Dreyfus (Alfred); boulevard Ma-
lesherbes, loi.
Driesen (Otto), Dr. Phil.; Giese-
brechstrasse, 6, à Charlotten-
burg (Allemagne).
Drujon, chef de division hono-
raire à la Préfecture de police;
à Saint-Médard-en-Jalles, près
Bordeaux (Gironde).
Du Bos (Maurice), homme de
lettres, trésorier-adjoint ; rue
Saint-Sauveur, 26.
DuFOUR (Théophile), directeur
honoraire des archives et de la
bibliothèque de Genève, C;
route de Florissant, 6, à Ge-
nève (Suisse).
Dugas; rue Gay-Lussac, 68.
Dulau et C", libraires ; à Londres
[double souscription].
Dupont-Ferrier (G.), docteur es
lettres; rue du Sommerard, 2.
DupuY (Ernest), inspecteur géné-
ral de l'Instruction publique ;
avenue du Parc-de-Montsou-
ris, 2.
DuREAU (André); rue de Vaugi-
rard, 41.
DuREL (A.), libraire-expert; rue
de l'Ancienne-Comédie, 21.
Éguilles (Marquis d) ; rue d'A-
lençon, 7.
Endres (Joseph); assistant alle-
mand au Collège Henri IV.
Fabre; à Gaspari, par Lésignan
(Aude).
Fabre (Albert), conseiller à la
Cour d'appel; avenue de l'Ob-
servatoire, 18.
Fallières (André), avocat à la
Cour d'appel; rue de La Boé-
tie, 53.
LISTE DES MEMBRES.
IX
Fanet (Maurice) ; quai de la Mé-
gisserie, 14.
Faucillon (D"' E.); quai Charles-
VII, à Chinon (Indre-et-Loire).
Ferlov (Knud); Pilestrâde, 40, à
Copenhague (Danemark).
FicKER, libraire; rue Bonaparte,
86.
FiLHO (D' Thomas Alves); Cam-
pinas, estado de S. Paulo
(Brésil).
Flaction (D'F.); les Jordits, 24,
à Yverdon (Vaud, Suisse).
Fletcher (Jefferson B.); Colum-
bia Universiry, New-York City
(États-Unis).
FociLLON , ancien membre de
l'Ecole française de Rome; pro-
fesseur au Lycée de Bourges
(Cher).
FouRNiER (Benjamin); rue Ho-
che, 22, à Chinon (Indre-et-
Loire).
Fox (W. H.); Crown Court, 62,
Old Broad Street, London
E. C.
France (Anatole), de l'Académie
française; villa Saïd, 5.
Franz, libraire; Hermann Lu-
kaschik Perusastrasse,4, à Mu-
nich (Allemagne).
Frautzen (J.-J.-A.-A.), professeur
à l'Université d'Utrecht; Oud-
wijkerlaan, 4, à Utrecht.
Froussard (D') ; rue Cardinct, 55.
Furcy-Raynaud (Marc), attaché à
la Bibliothèque de l'Arsenal;
avenue des Champs-Elysées,
120.
trinastraat, 7, à Amsterdam
(Hollande).
Galle (Léon); rue du Plat, 2, à
Lyon.
Gambier (Gabriel), notaire; à
Fontenay-le-Comte (Vendée).
Gaudier (Charles), professeur au
Lycée; rue Libergier, 75, à
Reims.
Geuthner (Paul), libraire; rue
de Buci, 10.
Girard (Paul-Frédéric), profes-
seur à la Faculté de droit;
avenue des Ternes, 70.
Giraud-Mangin (Marcel), conser-
vateur-adjoint de la biblio-
thèque de la ville de Nantes;
rue Prémion, 9, à Nantes.
Godet (Marcel), conservateur de
la Bibliothèque et des Musées,
rue des Rapporteurs, 8, à Ab-
beville (Somme).
Goetz (Ernst), fabricant; Ferdi-
nand Roderstrasse, 10, à Leip-
zig (Allemagne).
GoMBAULT, directeur de l'Enre-
gistrement; rue de Bonneval,
1 1 bis, à Chartres (Eure-et-Loir).
Gonse (Louis); boulevard Saint-
Germain, 205.
Greban (Raymond), notaire; à
Saint-Germain-en-Laye (Seinc-
et-Oise).
Grimaud (Henri), membre de la
Société archéologique de Tou-
raine, C; rue de l'Aima, ii5.
Groisard; avenue de Breteuil, i5.
Grosset (D' e.); à Ligré, par
Chinon (Indre-et-Loire).
Gaidoz (Henri), directeur d'études
à l'École pratique des hautes
études; rue Servandoni, 22.
Gallas (K.-R.), professeur d'en-
seignement secondaire; Pales-
Hallays (André), rédacteur au
Journal des Débats, C; rue de
Lille, 19.
Hanotaux (Gabriel), de l'Acadé-
mie française; rue d'Aumale, i5.
LISTE DES MEMBRES.
Hahrassowitz, libraire; à Leip-
zig (Allemagne).
Hartmann ( D' Hans); Hoch-
strasse, 65, à Zurich (Suisse).
Haskovec (Prokop M.), Ph. Dr.;
Jâma, 7, à Prague (Bohême).
Hauser (Henri), professeur à
l'Université de Dijon; place
Darcy, 8, à Dijon.
Hauvette (Henri), chargé de
cours à l'Université de Paris;
boulevard Raspail, 274.
Heina (Edouard); rue de la
Pompe, II.
Heiss (H.), philologue; Mun-
sterstrasse, 17, à Bonn (Ba-
vière).
Helme (D'); rue de Saint-Péters-
bourg, 10.
Hervieu (Paul), de l'Académie
française; avenue du Bois de
Boulogne, 7.
Heulhard (Arthur), C; à Bor-
deaux,par Claye-Souilly(Seine-
et-Marne) [grand papier].
Hofkschmidt (N. d); square Ma-
rie-Louise, 75, à Bruxelles (Bel-
gique).
HoTTOT (Robert); rue Poncelet,
19.
HuDiG (Jean), échevin de la ville
de Rotterdam (Hollande).
Huguet (Edmond), professeur à
l'Université de Caen; boule-
vard Saint-Michel, 127.
Jacobs (D' H. B.); Mount Ver-
nont Place W., 11, à Balti-
more (U. s. a.).
Jacqukmin; rue de Rennes, 108.
Janson (Paul), ancien bâtonnier,
député de Bruxelles; rue De-
facqz, 73, à Bruxelles.
Jaurâs, député; rue de la Tour,
96.
Karl (Louis); rue Egyelan, 2, à
Budapest (Hongrie).
Ker (William Paton), membre
perpétuel; Ail Soûls Collège,
à Oxford (Angleterre).
Kerr (W. a. R.), professeur à
rUniversity of Alberla, Strath-
cona (Canada).
Kœnigs (Directeur Franz); à
Campina (Roumanie).
La Balme (comtesse de); rue
Jouffroy, 57.
Lafenestre (Georges), membre
de l'Institut, conservateur du
Musée Condc; à Chantilly
(Oise).
Lamotte (Albert); square La-
garde, 2.
Langlois (Ernest), doyen de la Fa-
culté des lettres; parvis Saint-
Michel, 26, à Lille (Nord).
Lanson (Gustave), professeur à
l'Université de Paris; boule-
vard Raspail, 282.
La Perrière (J. de), licencié en
droit, membre associé de l'Aca-
démie de Mâcon; à Saint-La-
ger (Rhône).
Laroze (Lionel), maître des re-
quêtes honoraire au Conseil
d'Etat, ancien directeur au mi-
nistère de la Justice, vice-pré-
sident; rue de la Baume, 9.
Lataste (D'); à Saint-Emilion
(Gironde).
Laumonier (Paul), maître de con-
férences à l'Université de Poi-
tiers; rue Le Cesve, 14, à Poi-
tiers.
Lavagne ; rue du Ranelagh, iSy.
Lazard (Michel); rue Boutarel, 2.
Le Brun (P. L. ); Joralemon-
Street, m, Brooklyn, à New-
York (U. S. A.).
LISTE DES MEMBRES.
XI
Le Cherpy, député; rue Dan-
ton, 7.
Leclerc (Henri), libraire; rue
Saint-Honoré, 219.
Le Double (D"' A.), membre cor-
respondant de l'Académie de
médecine, professeur à l'Ecole
de médecine de Tours.
Lefranc (Abel), professeur; au
Collège de France, directeur-
adjoint à l'Ecole pratique des
hautes études, président; rue
Monsieur-le-Prince, 26.
Le Gendre (D' P.), médecin des
hôpitaux; rue Taitbout, 95, et
à Samois (Seine-et-Marne).
Lemoigne (Jean), ancien négo-
ciant; route des Flamands, à
Tourlaville (Manche).
Lemoisne (P. -A.), archiviste-pa-
léographe, attaché à la Biblio-
thèque nationale; rue de l'U-
niversité, gi.
Lenseignk (Georges); rue
Edouard-Detaille, 10.
Lepère (Auguste), graveur; rue
de Vaugirard, 2o3.
Le Soudier, libraire; boulevard
Saint-Germain, 174.
Lévy (Raphaël-Georges), profes-
seur à l'Ecole des sciences po-
litiques; rue Noiziel, 3.
L10UVILLE (D"' Jacques) ; rue de
l'Université, 35.
Louis (M°" G.); avenue de Ver-
sailles, 53.
LouYS (Pierre), homme de let-
tres; rue de Boulainvilliers, 29.
LoviOT (Louis), attaché à la bi-
bliothèque de l'Arsenal, secré-
taire-adjoint ; place S'-Fran-
çois-Xavier, 6.
Luthringer (Joseph); à Ville,
près Schlestadt (Alsace).
Maindron (Maurice), homme de
lettres; quai Bourbon, 19.
Marcheix (Lucien), conservateur
de la bibliothèque et des col-
lections à l'Ecole des beaux-
arts; rue de Vaugirard, 47.
Marsay (Vicomte R. de); boule-
vard Saint-Germain, 191.
Martin (Henry), conservateur à
la bibliothèque de l'Arsenal ;
rue de Sully, i.
Martin-Dupont, inspecteur des
Enfants -Assistés; villa Mira-
beau, à Annecy (Haute-Savoie).
Massis (Henri); avenue d'Eylau,
35.
Masson (Maurice), professeur
à l'Université de Fribourg
(Suisse).
Menget (Paul); rue de Belzunce,
16.
Meunier (Charles), relieur d'art;
rue de la Bienfaisance, 5 [grand
papier].
Meynial, libraire; boulevard
Haussmann, 3o.
Milette (Charles-Albert), expert
en publicité; rue Saint-Hubert,
871, à Montréal (Canada).
Ministère de l'Instruction pu-
blique {20 souscriptions).
MoNOD (Gabriel), membre de
l'Institut, président de l'École
des hautes études, professeur
au Collège de France, direc-
teur de la Revue historique; à
la librairie Alcan.
MoNOD (Henri), conseiller d'Etat;
rue de Rémusat, 29.
Morel-Fatio (Alfred), directeur-
adjoint à l'École des hautes étu-
des, professeur au Collège de
France; rue deJussieu, i5.
MoRF (Heinrich), professeur à
XII
LISTE DES MEMBRES.
rAcadémie de Francfort; Klet-
tenbergstrasse, 8, à Frankfurt
a. M. (Allemagne).
MoRRisoN (H. P.); Lordswood,
Harborne (.\ngleterre).
Mùnthe-Brun (J.), docteur en
droit; Ny Vestergade, i5, à
Copenhague.
MuTiAL'x (Eugène); rue de la
Pompe, 66.
Naquet (Félix) ; rue de Bondy, 58.
Nève (Joseph), directeur hono-
raire des Beaux-Arts; rue aux
Laines, 36, à Bruxelles.
NovATi (Francesco), professeur à
l'Université de Milan; Borgo-
nuovo, i8, à Milan (Italie).
NuTT (David), libraire ; Long Acre,
57-59, à Londres.
Oleyre (E. D')(librairieTrùbner);
à Strasbourg (Alsace).
Oliphant (D'); Newton Place,
23, à Glascow (Angleterre).
Onfroy de Bréville (Jacques),
dit Job ; villa Guibert, 18 (XVI').
Orsier-Suarès (D' J.), avocat,
docteur en droit; rue Notre-
Dame-des-Champs, 85.
OsLER (W.), regius professor of
medicine; à Oxford (Angle-
terre).
Ori.MONT (Charles); place Ma-
lesherbes, 5.
Parker (Sir Gilbert), M. P.,
D. C. L.; Carlton House Ter-
race, 20, London.
Patry (H.), archiviste aux .\r-
chives nationales; quai d'Or-
léans, 32.
Peisk, licencié en droit; rue de
Rivoli, 24.
Pélissier (L.-G.), doyen de la Fa-
culté des lettres de l'Université
de Montpellier, vice-président;
villa Leyris, à Montpellier.
Pelletan (Edouard), éditeur;
boulevard Saint-Germain, i25.
Perdrieux (Pierre); rue de La
Boëtie, 53.
Pkreira (A.-Baptista), secrétaire
de la Légation du Brésil; Pa-
lace-Hôtel.
Peslouan (Jean-Lucas de), audi-
teur au Conseil d'Etat; bou-
levard Saint-Michel, io3.
Petit (Paul); cité Vaneau, 6.
PèTRE(.\ugustin}; rue Faidherbe,
32, à Saint-Mandé (Seine).
Petrucci (R.), professeur à l'Ins-
titut de sociologie; rue des
Champs-Elysées, 55, à Bruxel-
les (Belgique).
Pfeffer (Georg), Dr. Phil.; Fal-
kensteinerstrasse, i3, à Frank-
furt a. M. (Allemagne).
Phii-ipot (E.), professeur à l'Uni-
versité; galeries Méret, 2, à
Rennes (Ille-et-Vilaine).
Picard (.\uguste) ; rue de Rennes,
109.
Picot (Emile), membre de l'Ins-
titut, professeur à l'Ecole des
langues orientales vivantes,
C; avenue de Wagram, i35.
Pineac-Chaillou (Fernand);quai
Ernest-Renaud, 12, à Nantes.
Pinvert (Lucien), docteur es let-
tres; boulevard Saint-Michel, 16.
Piquet (Paul), commis greffier
au tribunal civil de Chinon
(Indre-et-Loire).
Pirenne (Henri), professeur à l'U-
niversité de Gand ; rue Neuve-
Saint-Pierre, i32, à Gand (Bel-
gique).
LISTE DES MEMBRES.
PiRSON (J.), professeur à l'Uni-
versité; Stenkerstrasse, 2811, à
Erlangen (Bavière).
Plattard (Jean), agrégé, docteur
es lettres, C; boulevard Saint-
Michel, III.
PoËTE (Marcel), administra-
teur de la Bibliothèque his-
torique de la ville de Paris;
rue Honoré-Chevallier, 4.
Poisson (P. M.), sculpteur; ave-
nue de Ségur, 49.
PoLACK (D' Alfred); Hansas-
trasse, 42, à Hamburg (Alle-
magne).
PoLAiN (M. -Louis), C; rue Ma-
dame, 60.
PoLLOCK (Sir Frédéric), bar',
membre correspondant de
l'Institut, membre perpétuel;
Hyde-Park Place, 21, Lon-
don W.
Port (Etienne), inspecteur des
économats; rue des Volontai-
res, 29.
PoRTAL (Charles), archiviste du
Tarn, correspondant du minis-
tère de l'Instruction publique;
rue de la Caussade, i3, à Albi.
PosENER ( D"' Paul), Assessor;
Bleibtreustrasse, 18, à Char-
lottenburg-Berlin.
PoTEz (Henri), professeur à l'Uni-
versité; faubourg de Roubaix,
iio, à Lille.
PouYANNE (Albert), ingénieur des
Ponts et Chaussées (travaux
publics de l'Indo-Chine); quai
d'Orléans, 12.
PouvDEBAT (Frédéric) ; place Eu-
gène-Sue, i, à Suresnes (Seine).
Pozzi (D' S.), professeur à la
Faculté de médecine, membre
de l'Académie de médecine;
avenue d'Iéna, 47.
Pressât (Roger); rue de l'Arba-
lète, 38.
Prévost (Marcel), président de
la Société des gens de lettres;
rue Vineuse, 49.
Protat, imprimeur; à Mâcon
(Saône-et-Loire).
Prou (Maurice), professeur à
l'Ecole des chartes; rue des
Martyrs, 5i.
PsiCHARi (Jean), directeur d'étu-
des à l'École pratique des
hautes études, professeur à
l'Ecole des langues orientales
vivantes; rue Chaptal, 16.
PuLLEM (Lucien); boulevard Vol-
taire, 194, à Asnières (Seine).
Raisin (F.), avocat; rue Senebier,
8, à Genève.
Ramet (André); rue Edouard-
Fournier, 12.
Raynaud (Gaston), bibliothécaire
honoraire à la Bibliothèque
nationale; avenue de Villicrs,
i3o.
Reinach (Joseph), député; ave-
nue Van Dyck, 6.
Renouard (Philippe); rue Ma-
dame, I.
RiBBERGH (E.); à Rolduc (Hol-
lande).
Ricci(Seymour de); rue Edouard-
Detaille, 7.
Richard (Justin); rue Rabelais,
36, à Chinon (Indre-et-Loire).
Richepin (Jean), de l'Académie
française; villa Guibert, 8
(XVI-).
Rilly (Comte de); à Oysonville,
par Sainville (Eure-et-Loir).
Ritter (Eugène), professeur à
l'Université de Genève ; chemin
des cottages, 3, Florissant, Ge-
nève (Suisse).
LISTE DES MEMBRES.
RoBiDA(A.),dessinateur et homme
de lettres; route de la Plaine,
i5, au Vésinet (Seine-et-Oise).
RoBissoN (Capitaine A. C); c/o
miss Robinson, Charlton court,
Charlton kings, Cheltenham
(Angleterre).
ROMANISCHES SeUINAR 3. d. Kô-
nigl. Rhein. Universitât; [Paul
Menge, bibliothécaire, Bing-
strasse, 178], à Bonn (Alle-
magne).
RoviER (Lucien), archiviste-pa-
léographe; rue de Géole, 56, à
Caen (Calvados).
RosALEs (Ordono de), sculpteur;
rue Pierre-Charron, 2.
Rothschild (baronne James de);
avenue de Friedland, 42.
RoujON (Henry), secrétaire perpé-
tuel de l'Académie des Beaux-
Arts; à l'Institut, quai Conti,
25.
Roussellb (Gaston), professeur
au lycée de Constantine (Al-
gérie).
RocssELOT (L'abbé), docteur es
lettres, sous-directeur du labo-
ratoire de phonétique expéri-
mentale; rue des Fossés-Saint-
Jacques, 23.
Roy (Jules), professeur à l'École
des chartes et à lÉcole pra-
tique des hautes études; rue
Hautefeuille, 19.
Ruutz-Rees (M"*); Rosemary
Cottage, Greenwich, Conn.
(États-Unis).
Sainéan (Lazare); rue Denfert-
Rochereau, 47.
Salomé (M»') ; rue Erlanger, 25
(XVI-).
Samitca (Railau), imprimeur; à
Craïova (Roumanie).
Santi (D' de), médecin principal
de 2* classe; rue Deville, 11, à
Toulouse (Haute-Garonne).
ScHNEEGANs (F.-Ed. j, profcsseur à
l'Université de Heidelberg;
Neuenheim (Bade).
Schneegans (Heinrich), profes-
seur à l'Université de Bonn
(Allemagne), C; [librairie Co-
hen].
Segerson-Mahoney (M"'); Saint-
Dunstans Road, West Ken-
sington, 8, London.
Seinglerlet (Edouard); fau-
bourg Saint-Honoré, 178.
S1BIEN (Armand), architecte; rue
du Quatre-Septembre, 14.
Sibber ( Henri ), à La Morlaye
(Oise).
Simon (Jules), docteur es lettres,
lecteur à l'Université; Loths-
trasse, 12", à Mùnchen (Alle-
magne).
SiRVEH (Paul), professeur de lit-
térature française à l'Univer-
sité; 3o, avenue Rumine, à
Lausanne (Suisse).
Smith (William Francis), agrégé
du collège de Saint-Jean; S'
John's Collège, à Cambridge
(Angleterre).
Sneisel (D'); à Preborg (Frei-
berg), Moravie, Autriche,
Société belge de librairie; rue
Treurenberg, 16, à Bruxelles.
Sôltoft-Jensen (H. K.), licencié
es lettres ; Duntzfeldts Allée,
16, à Hellcrup (Danemark).
Stapfer (Paulj, ancien doyen de
la Faculté des lettres, profes-
seur à l'Université de Bor-
deaux; rue Turenne, 44, à
Bordeaux (Gironde).
Stéchbrt, libraire; rue de Ren-
nes, 76 {cinq souscriptions).
LISTE DES MEMBRES.
XV
Stern (Jacques); avenue Gabriel,
24.
Stewart (H. F.), fellow of S'
John's Collège; the Mailing
house, Newnham, Cambridge
(Angleterre).
Stilling (D'' h.), professeur à la
Faculté de médecine de Lau-
sanne (Suisse).
Stockum (Van) et fils, libraires;
à la Haye (Hollande).
Sturel (René); professeur au
Lycée; à Saint-Étienne (Loire).
SwARTE (\''ictor de), critique d'art,
C; rue Bassano, 5.
Symes, libraire; rue des Beaux-
Arts, 3 {double souscription).
Taupenot de Chomel (M"° J.) ;
rue Saint-Placide, 3i.
Tausserat-Radel (Alex.), sous-
chef du bureau historique au
ministère des Affaires étran-
gères; rue Friant, 36.
Terquem (Em.), libraire-commis-
sionnaire; rue Scribe, 19 [Con-
tremarques : N. Y. P. L. et P.
L. B.] {double souscription).
Thomas (Antoine), membre de
l'Institut, professeur à l'Univer-
sité de Paris, C. ; avenue Vic-
tor-Hugo, 32, à Bourg-la-Reinc.
Tièche-Cusenier, directeur d'u-
sine; à Charenton.
TiLLEY (Arthur), fellow and lec-
turer of Kings Collège; Selwyn
Gardens, 2, à Cambridge (An-
gleterre).
ToBLER (Alfred); à Heiden (Ap-
penzell, Suisse).
ToLDO (Pietro), professeur à
l'Université de Turin, C; via
Giusti, 3, Torino (Italie).
ToRAUDE (Léon-G.); Grande-Rue,
23, à Asnières (Seine).
TouRNEUx (Maurice), homme de
lettres, C. ; quai de Béthune,
TwiETMEYER, libraire; à Leipzig
(Allemagne) {double souscrip-
tion, dont une pour l'Univer-
sité de Leipzig).
Vaganay (Hugues), bibliothécaire
à l'Université catholique de
Lyon; rue Auguste-Comte, 3,
à Lyon.
Val DE GuYMOND (Fernand-Louis
de); rue Guersaint, 12.
Vandérem (Fernand), homme de
lettres; avenue Montaigne, 33.
Varenne (Marc), chef du secré-
tariat particulier du Président
de la République; au palais
de l'Elysée.
Verdaguer (A.), libraire; Ram-
bla del Centro, 5, à Barcelona
(Espagne) [pour Luis Fernando
de S' Germain].
Viefville (Paul de), premier
président honoraire de la Cour
d'appel de Paris; rue Murillo,
20.
VizERiE (D"'); rue du Cherche-
Midi, i3.
VizERiE (Philippe); hôpital prin-
cipal de la Marine, à Toulon
(Var).
VoLLMÔLLER (Karl), professeur à
l'Université de Dresde; Wie-
nerstrasse, 9, Dresden A^ (Alle-
magne).
Walser (Ernest); via Nazionale,
10, à Florence (Italie).
Weddehkop (Magnus von), Regie-
rungsrath, Justitiar im Ver-
waltungsrath der Kgl. Museen;
Kastamen Allée, 18, à Char-
lottenburg (Allemagne).
LISTE DES MEMBRES.
Welter (H.), libraire-éditeur;
villa Gutenberg, rue des Tibyl-
les, 5, à Bellevue (Seine -et-
Oise).
Whibley (Charles), homme de
lettres ; Wavendon Manor, Wo-
burn Sands, R. S. O. (Angle-
terre).
Whiblev (Léonard), lecturer in
the University of Cambridge;
Pembroke Collège, à Cam-
bridge (Angleterre).
Wiese (Berthold), professeur à
l'Université de Halle; Ludwig-
Wuchererstrasse, 72, à Halle
(Saxe, Allemagne).
W1LMOTTE (M.), professeur à l'Uni-
versité de Liège; rue de la
Ferme, 118, à Bruxelles (Bel-
gique).
Wright (C. H. C), professeur-
adjoint à l'Université de Har-
vard; à la librairie Welter,
Paris.
Nogent-lc-Rotrou, impr. Daupelky-Gouvernkur.
LES TERMES NAUTIQUES
CHEZ RABELAIS.
Le roman de Rabelais contient une foule de détails qui
accusent un savoir encyclopédique, trait commun aux
érudits de la Renaissance. Les notions de médecine et
d'histoire naturelle, de théologie et de droit, d'art mili-
taire et de navigation, — pour nous en tenir à quelques
ensembles des plus remarquables, — ont de tout temps
rempli d'admiration les lecteurs de Gargantua et de Pan-
tagruel. Certains d'entre ceux-ci virent en maître François
un savant universel, le représentant de toutes les sciences
et de tous les arts. Le type de ces enthousiastes vécut dans
la première moitié du xvii« siècle : ce fut Antoine Le Roy,
ancien professeur de philosophie au collège d'Harcourt à
Paris. Le deuxième livre de son ouvrage resté manuscrit,
Elogia Rabelcesina, conservé à la Bibliothèque nationale
(mss. latins n° 8704), est consacré tout entier à cette
science universelle de Rabelais. Il ne lui faut pas moins
de quarante-deux chapitres pour exposer en détail les
connaissances encyclopédiques de son héros, et le cha-
pitre xxv« se rapporte précisément au sujet de notre étude :
« De nautica arte de qua aptissime, et expertissime, scrip-
sit Rabelaisus. »
Au commencement du xix^ siècle, c'est de l'Aulnaye qui
hérite cet enthousiasme pour notre auteur, et, dans le troi-
sième tome de son édition de Rabelais (Paris, 1820), en
fait ce panégyrique (p. 38) : « Rabelais posséda, réuni en
lui seul, toutes les sciences connues de son temps et,
comme Pic de la Mirandole, il eût pu soutenir une thèse
de omni re scihili. Il fut médecin, naturaliste, astronome,
REV. DES ET. RABELAISIENNES. VIII. \
LES TERMES NAUTIQUES
mathématicien, antiquaire, jurisconsulte, philologue,
musicien, poète, physicien, architecte, théologien,
mythographe , versé dans l'histoire et la littérature
grecque et romaine, dans la science des armes, la marine
et dans tous les arts. »
Ces éloges outrés finirent par irriter un excellent con-
naisseur des choses de la marine, feu Auguste Jal (mort en
1873), qui soumit à un examen systématique les chapitres
du IV* livre sur le « naviguaige » de Pantagruel. Jal leur
consacra d'abord une longue étude, en 1840, dans son
Archéologie navale (t. II, p. 496 à 56o) et, huit ans plus
tard, il revint sur le même sujet dans plusieurs articles de
son Glossaire nautique. Sa critique aboutit à ce résultat
(qu'il formule à la p. 527) : « Rabelais avait des notions
très superficielles des choses navales, la nomenclature
maritime lui était à peine connue; il ignorait la tactique
aussi bien que la valeur des termes spéciaux... Enfin, la
marine est dans Rabelais une chose vainc ci creuse. »
Cette conclusion est-elle justifiée? Et les données sur
lesquelles elle se fonde sont-elles solidement établies?
Voilà ce que je me propose de rechercher dans les pages
qui suivent '.
I. Mes sources sont : Les Comptes du clos des Gallées de Rouen
au XIV' siècle ( 1 3^2-1 3S4}, éd. Ch. Brcard, Rouen, 1894. —
Et. Cleirac, Explication des termes de marine employé^ dans les
edicts, ordonnances et reglemens de l'amirauté, Paris, i638. — Père
Georges Fournier, Hydrographie contenant la théorie et la pratique
de toutes les parties de la navigation (précédé dun « Inventaire des
mots et façons de parler dont on use sur mer »), Paris, 1643. —
A. Jal, Archéologie navale, Paris, 1840, et Glossaire nautique, réper-
toire polyglotte des termes de marine anciens et modernes, Paris,
1848. — Ch. de La Roncière, Histoire de la marine française, t. I à
IV, Paris, 1899 ^ '9*^9-
Bartol. Crescenzio, Nautica Mediterranea ... nella quale si mos-
Ira la fabrica délie galee, Rome, 1604. — Pantero-Pantera, L'Ar-
mata navale (suivi d'un « Vocabulario nautico »), Rome, 1614. —
F. Corazzini, Vocabulario nautico italiano, Turin, 1900 et suiv.
A. Oudin, /?ec/ierc/îe5 italiennes et françoises, Paris, 1640. — Giu-
seppe Bocrio, Diiionario del dialetto vene\iano, Venise, i856. —
CHEZ RABELAIS.
La critique de Jal.
Ce qui frappe tout d'abord, dans cette criiiquc, c'est la
passion qui l'inspire et la guide. Le spécialiste moderne
veut à tout prix trouver en défaut l'illustre écrivain. Cette
prévention devient chez Jal une véritable hantise qu'il
s'efforce de faire partager au lecteur. L'examen dégénère
en diatribe, le ton familier va jusqu'à l'irrévérence et
l'animosité s'exhale dans des apostrophes comme la sui-
vante (p. 5 12) : « Vous ne savez pas la marine; qui vous
force d'en deviser? Pourquoi ramasser les termes sur les
quais d'un port, ou dans un vocabulaire, et nous les jeter
ainsi à poignées? »
Quels sont donc les griefs que Jal adresse à Rabelais?
On pourrait, je crois, les résumer sous les trois rubriques
suivantes :
A. Anachronismes.
Jal, en abordant le « navigaige » de Pantagruel, a envi-
sagé les chapitres que lui consacre Rabelais comme un
tout à part et sans attache avec le reste de l'ouvrage. Cette
manière de traiter le sujet lui a fait méconnaître le carac-
tère spécial du roman rabelaisien, dans lequel la satire, le
comique et le burlesque se côtoient. Le procédé cumula-
tif, si fréquent chez Rabelais, en dérive. Ses groupements
Don Pere Labernia y Esteller, Diccionari de la lengiia catalana.
Barcelone (sans date). — Mistral, Lou Trésor don Felibrige, Avi-
gnon-Pains, 1878. — Cf. Kemna, Der Begriff « Schiff)^ im Frai^ôsi-
schen, Marbourg, 1901.
Voir également Abel Lefranc, Les Navigations de Pantagruel,
Etude sur la géographie rabelaisienne, Paris, igob.
Je dois des remerciements particuliers à M. Ch. de La Roncière,
qui a bien voulu lire ce travail en le faisant ainsi profiler de sa
haute compétence, ainsi qu'à mes chers confrères MM. Jacques
Boulenger et Henri Clouzot, qui mont communiqué plusieurs
remarques fort utiles dont j'ai tiré parti.
LES TERMES NAUTIQUES
lexiques sont puisés aux sources les plus diverses, à l'anti-
quité comme au moyen âge, et le grec, particulièrement,
est souvent mis à contribution pour enrichir ses nom-
breuses séries verbales. Un exemple typique de ce mélange
intentionnel des mots appartenant à toutes les époques se
trouve dans le prologue au Tiers livre. Des termes mili-
taires, puisés tour à tour aux langues anciennes et
modernes, y sont alignés dans le seul but de former
groupe : le grec, le latin, l'ancien français et l'italien y
sont également représentés.
S'agit-il, par exemple, dune tempête? Rabelais fera
suivre (1. IV, ch. xviii) « le maistral accompaigné d'un
cole effréné, de noires gruppades^ de terribles sions, de
mortelles bourrasques... », des « catégides., thielles,
Iclapes et presteres «, c'est-à-dire, des orages (xaTSYiSsç),
des tempêtes (OuéXXat), des tourbillons de vent avec pluie
[kxi'hxzeq) et des ouragans* accompagnés de foudres et
d'éclairs (-pYjcxYJpeç), et tout cela « enflamber tout autour
de nous par les psoloentes, arges., elicies et autres ejacu-
lations ctherées » , — c'est-à-dire des foudres accom-
pagnées de fumées (tl/oXôsvxa), des foudres éclatantes de
lumière (àpYïjxeç) et des éclairs en spirales (éXixiai), —
auxquels l'auteur ajoutera finalement « les horrificques
typhons... «^.
S'agira-t-il des vaisseaux marins? Rabelais citera à la
fois (1. III, ch. Li) : « Les grosses arcades », — èXxâSsç^,
vaisseaux de transport et de charge, — « les amples tJia-
1. Cf. Pline, Hist. nat.y 1. II, ch. l : « Idem [turbo] ardentior acccn-
susquc dum furit, Prester vocatur, amburcns contacta pariter et
proterens. »
2. Dans son beau livre qui vient de paraître [L'invention et la
composition de l'œuvre de Rabelais, 1909, p. 178), M, Jean Plattard a
indique la source où notre auteur a puisé cette nomenclature mété-
orologique: c'est le V" chapitre du traité d'Aristote De Mundo, où
les phénomènes atmosphériques se trouvent énumérés dans le
même ordre.
3. Et non pas dérivé d'owque, comme le suppose Burgaud des
Marets. Cf. sous le rapport phonétique : ourque en rapport avec
son primitif ho7ilque.
CHEZ RABELAIS. 5
latneges y>, — OaXx;xr)Yot, sortes de gondoles égyptiennes
garnies de chambres, — « les fors guallions, les naufs
chiliandres et miriandres », — y.Ai'avopoi et [x'jptavopci, qui
contenaient, ou pouvait contenir, mille hommes et dix
mille hommes, — sans oublier « les liburnicques » (1. IV,
ch. i) et « les celoces » (1. IV, ch. m) de son père Gar-
gantua.
Reprocher maintenant à Rabelais, comme le fait Jal,
d'avoir transporté au xvi^ siècle des appellations de navires
antiques (telles que « liburniques, thalamèges, trirèmes,
céloces »), autant de souvenirs classiques % c'est absolu-
ment méconnaître les particularités stylistiques du roman
rabelaisien et faire ainsi, de sa propre ignorance, un grief
à l'auteur de Pantagruel.
Que les nefs de la flotte pantagruélique soient des galions,
c'est à merveille; qu'elles soient des ramberges, rien de mieux;
mais des liburniques ou liburnes, mais des trirèmes, non, et
cela je ne puis passer à notre romancier (p. 5oi).
Il y avait au xne siècle plus d'une espèce de navires légers et
rapides, mais aucun n'avait gardé le nom de celoce (p. 5o4).
De pareilles remarques sont d'une candeur qui aurait
fait sourire d'indulgence maitre François.
Rabelais dira également (1. IV, ch. xx) : « Nostre amé,
plongez le scandai et les bolides... », en faisant suivre le
terme technique italien pour « sonde » [scandaglio] de son
équivalent grec ((îcAtç), selon un procédé cumulatif qui lui
est familier, et non pas comme le pense Jal [Glossaire,
s. V.) : « Rabelais fait une bathologie, pour avoir le plai-
sir de mettre un mot grec à côté d'un mot italien, et sans
s'inquiéter d'être raisonnable; ce qui lui arrive un peu
trop dans son IV'= livre. »
I. Cf. oXxaç, chez Hérodote, Thucidide, Xénophon; 6aXa;j.r,Yb;,
chez Strabon, Athénée (chez Suétone : sorte de yacht); trircmis.
chez César, Tite-Live, Suétone; liburnica (navis), brigantine ou
felouque, chez Pline le jeune, Tacite, Suétone; celox, fin voilier,
aviso, chez Varron, Plaute, Tite-Live. La Briefve Déclaration défi-
nit celoces par « vaisseaulx legiers sur mer ».
LES TERMES NAUTIQUES
Une méprise analogue a amené Jal à une série de con-
fusions (dont il fait autant de griefs à Rabelais), à propos
du rôle que joue dans le « naviguaige » la galère de Pan-
tagruel.
La galère a été, pendant le moyen âge, le vaisseau par
excellence, le croiseur de l'époque, en usage surtout dans
la Méditerranée depuis le xF jusqu'au xvii« siècle. C'était
un navire effilé, éminemment propre aux évolutions
rapides. Sa haute antiquité et sa grande rapidité la recom-
mandaient également à l'attention de Rabelais. Avec la
liberté qu'on a de tout temps reconnue aux conteurs,
celui-ci prend donc galère au sens de grand bateau ou
de nauf*, sur laquelle il fait embarquer Pantagruel et ses
gens, non sans l'avoir auparavant pourvue de tout l'atti-
rail de l'époque : « Pilotes, nauchiers, fadrins, espaliers,
argousins, comité... » Sa description répond à peu près
exactement à celle de la Grand Maistresse de Marseille de
i525 (voy. ci-dessous) ou à une galère vénitienne de la
même époque, telle que la décrit Bartolomeo Crescenzio
fp. 95) : « In ogni galea [di xvi seculo] questo era lo stato
maggiore : Capitano, Padrone, Comito di mezzania,
Sottocomito a prora, Piloto con duo consiglieri, l'Algoz-
zino con almeno sedici compagni o marinari di guar-
dia... » 2.
L'identification chez Rabelais de la natif a^vec \a galère
une fois admise, — et cette identification saute aux yeux,
— que signifient les objections que Jal ne se lasse pas
1. Jal ocrit constamment nef, mais ce terme, déjà vieilli à l'époque
de Rabelais, ne se rencontre nulle part dans le cours du « navi-
guaige » (l'édition du V' livre a nef, mais le manuscrit, qui lui est
antérieur, a nauf); c'est nau/ qui y est son remplaçant habituel, à
cote de navire, qui était alors relativement nouveau et qui a sur-
vécu seul en français aux nombreux descendants du latin naris (voir,
dans la seconde partie de cette étude, les mots nauf, nave, nef).
2. Il suffit de jeter un coup d'oeil dans l'opuscule de J. Hobier
[De la construction d'une gallaire et de son équipage, Paris, 1622)
pour constater combien la nomenclature de la galère rabelaisienne
dillèrc de Celle du commencement du xvii' siècle.
CHEZ RABELAIS.
d'étaler sur plusieurs pages et qui tournent autour du
même cercle vicieux? D'une part, il reproche à notre
auteur d'avoir confondu les deux catégories de navires et,
d'autre part, une fois ce cas pendable admis, il ne reproche
pas moins amèrement à Rabelais, et à vingt reprises
différentes, d'avoir équipé sa galère suivant les disposi-
tions des galères et non pas (comme l'aurait souhaité Jal
suivant la pratique des naufs de l'époque. Voici les griefs
répétés qu'il fait à cette occasion (p. 514 à 5 16) :
Il n'y a des rembades que sur les galères, et Pantagruel est
sur une nef...
Sur la nauf il n'y a point de comité ... il n'y a plus à!argou-
sins ... et la nef n'a point d'estanterol...
Encore une erreur grossière! Il ne saurait y avoir d'espaliers
sur la nef, puisqu'une nef n'est pas un bâtiment à rames.
Ces prétendues confusions, Jal (à qui elles appartiennent
en propre) les reproche à Panurge comme autant de
« bévues y> ; mais lisons la suite :
Je passe à Panurge ses bévues; il est fou de peur et ses ter-
reurs peuvent l'excuser; mais frère Jean, qui a toute sa tête,
qui est un homme intelligent et qui, depuis son embarque-
ment sur la thalamège, a dû apprendre quelques termes parti-
culiers aux nefs, que penser de lui quand il ne dit pas un moi
qui n'appartienne pas au vocabulaire des galères?
Ce n'est pas fini. Suivons frère Jean et voyons s'il aura par
hasard une expression juste dans tout son discours : « Il seul,
dit-il à Panurge, ne aide à la chorme. » Encore les galères !
Les matelots d'une nef ne composaient pas une chorme, mais
un équipage.
Panurge et frère Jean ont fait assaut de non-sens et de
balourdises.
On a peine à croire ses yeux quand on lit ces passages.
Essayons d'y voir clair.
Jal, à tort ou à raison, reproche à Rabelais, comme une
« faute grossière », d'avoir pris une galère pour un navire.
LKS TERMES NAUTIQUES
Cette erreur, si erreur il y a, capitale d'après Jal, semble un
pcché véniel à tout lecteur tant soit peu familiarisé avec
les procédés du Maître. Car, pour parler franchement, il
ne faut pas être grand clerc es pilotaige pour savoir dis-
cerner un navire proprement dit ou une «azi/d'un vaisseau
à rames; et si Rabelais, — qui sans être un savant univer-
sel, possédait des clartés sur toutes choses et qui était
parfaitement renseigné sur les sujets qu'il traite dans son
livre, — a préféré la galère à la nef, comme bâtiment type
plus familier à ses lecteurs, ce choix est chez lui inten-
tionnel, et il est peu raisonnable de lui en faire un grief
sérieux et continuel.
Cependant, adoptons un instant la maitière de voir de
Jal et admettons que Rabelais a eu tort de substituer une
galère à sa nef primitive. La galère l'a donc emporté, la
galère seule, c'est chose entendue. Mais alors, si galère il
y a, pourquoi lui en vouloir de l'avoir armée à l'instar de
toutes les galères méditerranéennes du commencement du
xvi"-' siècle? Pourquoi, alors, lui reprocher dix fois, vingt
fois, que ses personnages, — Panurge, Frère Jean, etc., —
emploient exclusivement le langage des galères?
Ces prétendus anachronismes, ces prétendues confu-
sions sont chez Rabelais voulus, réfléchis. Les objections
de Jal à cet égard reposent sur une méconnaissance totale
de la facture du roman rabelaisien et sur une véritable
pétition de principe qui a induit le critique h toutes sortes
de contradictions.
Envisageons maintenant un autre aspect du problème.
B. La nomenclature.
« Si on passe brusquement des récits maritimes de Frois-
s«n à la Navigation du compaignon à la bouteille {iby 4)* ,
on est stupéfait de la transformation qui s'est opérée dans
I. L'opuscule en question date sous ce titre de 1345, mais en fait
il remonte à i5?7, sous celui de : Le voyage et navigation que fit
Panurge, disciple de Pantagruel...
CHEZ RABELAIS.
la nomenclature navale », nous dit M. Ch. de La Roncièrc
(t. II, p. 460).
Ce contraste est encore plus frappant si on passe du
« naviguaige » de Pantagruel au Thresor de Nicot (1606),
qui enregistre spécialement « les mots propres de marine »
en usage à la fin du xvi= siècle. La grande majorité des
termes nautiques de Rabelais manque à Nicot, et Cotgrave
(161 1) n'a fait que les tirer de Rabelais lui-même. Aucun
écrivain parmi ceux qui ont traité des sujets maritimes n'a
disposé d'une nomenclature aussi abondante que celle de
Rabelais, aussi originale ^ et, en somme, plus parfaitement
authentique. Nulle part la bonne foi du Maître et ses
procédés d'élaboration n'éclatent plus clairement que dans
ces chapitres du « naviguaige », où il a déposé le résultat
de longues et consciencieuses recherches. Ce n'est pas
dans les livres, c'est à la source même qu'il a puisé sa
riche nomenclature; il l'a recueillie de la bouche des
matelots bretons, catalans, languedociens, provençaux,
vénitiens; et ces termes, alors encore vivaces et apparte-
nant au double vocabulaire océanien et méditerranéen, il
les a ajoutés au stock de mots nautiques français de son
époque, réalisant ainsi un ensemble unique dans son genre.
De toutes les critiques que Jal adresse à Rabelais, la
plus injuste certes est celle qui touche l'ignorance de la
valeur des termes nautiques. « L'intention de Rabelais,
dit-il (p. 523), fut bien plus de faire entrer le plus grand
nombre possible de mots techniques dans son livre que
de les y encadrer en connaissance de cause. »
I. Pour apprécier la richesse et la nouveauté de cette nomencla-
ture, il suffit de la comparer avec celle d'Ant. de Contlans (vers
i52o), dont Les faits de la marine (ouvrage resté manuscrit) citent
« les noms de navires grandes et petites, marchandes et subtilles
fc'est-à-dire à formes fines] qui vont par les mers de Levant et de
Ponant, par les mers Oceanes et Méditerranéennes », et qu'on trouve
énumérés dans le 111° appendice de l'ouvrage de Pierre Margr}-,
Les navigations françaises et la révolution maritime du XIV' au
XVI' siècle, d'après les documents inédits..., Paris, 1867, P- 4^^ ^
419.
lO LES TERMES NAUTIQUES
Jal conteste à la fois la réalité de certains termes nau-
tiques employés par Rabelais (leur valeur technique et
leur usage au xvi« siècle), ainsi que le sens qu'il attribue à
d'autres. Examinons ce double point de vue.
a. Termes contestés.
Voici les termes que Jal conteste soit sous le rapport
chronologique, soit quant à leur usage nautique propre-
ment dit :
CoNTREMEjANE. Nous n'avoDS rcncontré cette forme du mot
contremisaine que dans le IVe livre de Rabelais (Glossaire). —
Le contre-artimon que Rabelais, fidèle à ses formes bizarres,
appelle contremejane, de l'italien mei, fort peu usité, même en
ce temps-là, et qui était un synonyme de me^^o (p. 5o5).
Ce terme serait donc, suivant Jal. propre à Rabelais, et
notamment « une de ses formes bigarres ». Or, la Grande
Maistresse de Marseille \i525) porte comme voiles, en
partant de l'arrière, une mejane et une contremejane (de
la Roncière*, t. II, p. 482); et cette forme est si peu
« bizarre >> que le provençal l'a toujours connue comme
telle : Contremejano est la source immédiate du terme
rabelaisien et l'étymologie proposée par Jal est purement
illusoire.
EsTA.NTEROL. Rabclais a jeté le mot estanterol dans le ch. xix
du 1. IV de Pantagruel, au milieu d'autres termes de marine,
sans avoir égard à leur véritable sens : « Deçà, Gymnaste, icy
sur Vestanterol » est une phrase inintelligible pour un marin
(Glossaire).
Jal aurait dû ajouter pour un marin du xix» siècle;
mais, au xvi« siècle, Vestanterol., c'est-à-dire le pilier placé
à la tête du coursier d'une galère, près de la proue, était
1. D'après l'Inventaire de la Grande Maistresse conserve aux
Archives nationales (X'* 8621, fol. 200 et suiv.). Le document méri-
terait d'être publié intégralement.
CHEZ RABELAIS.
également familier (comme on le verra ci-dessous) au
langage nautique catalan, languedocien et vénitien.
Fadrin. Les fadrins étaient les argousins, gardiens de la
chiourme, selon Oudin. Ce mot, que je n'ai lu dans aucun
document, appartient à l'idiome de Valence (p. 5o2).
Cette définition d'Oudin est inexacte \ comme le recon-
naît Jal plus tard dans son Glossaire, où il cite en même
temps ce passage extrait des Faits de la marine (i5i5-i52o)
d'Antoine de Conflans : « ... quarante fadrins au prix de
.1111. livres par moys chaicun... » Le terme^ est catalan et
signifie proprement « marin novice ».
Fernel. Fernel pour frenel, qui n'était pas usité dans la
marine, mais qui venait de l'italien /re)îe//o.
Cette assertion , comme l'exemple précédent , est
erronée : M. Ch. de la Roncière cite fresnelles, comme
terme nautique, déjà dans V Inventaire de la barge de i36g
(t. II, p. 481), et l'origine du mot est également catalane
ou languedocienne, langues dans lesquelles yerne/ garde
encore cette valeur technique. Remarquons encore que
fernel manque au Glossaire de Jal, faute d'avoir connu
cet usage nautique du mot.
In'Sail. C'est un hissas ou issas, une drisse que Rabelais
appelle ainsi contre l'usage qui n'admettait pas plus Cette pro-
nonciation en ail que celle en aile à propos de maestra (p. 5i6)...
Insail est une de ces formes étranges que l'auteur de Panta-
gruel affecta souvent, ou par caprice ou pour reproduire les
prononciations familières de son temps à certaines provinces.
Les Normands criaient probablement quand ils hissaient :
1. Comme celle qu'on trouve dans le Glossaire de l'édition
Moland : « Fadrin, officier de galère. »
2. On le rencontre également dans le Voyage d'outre-mer de
Jean Thenaud (éd. Scheôér, p, 144) : « ... capitaines, pillotz, nau-
chers, mariniers et f radins (sic). »
12 LES TERMES NAUTIQUES
insa là! (hisse là!) et Rabelais aurait fait insail de ces deux
mots (p. 5i8).
L'impropriété des termes trahit ici, comme ailleurs,
l'inexpérience de Jal en matière philologique. N'est -il
pas plaisant de le voir reprocher à Rabelais d'avoir
forgé un terme contre l'usage, sous prétexte que le suffixe
ail avait cessé d'être un élément formatif? Des termes
comme attirail, éventail, portail, etc., ne sont attestés
qu'après Rabelais. En réalité, insail est un dérivé de
inser, forme normande de hisser, d'après l'analogie de
gouvernail. Rabelais n'a pas « appelé « la chose ainsi, il a
simplement emprunté son mot aux marins normands^
Quant à l'allusion à maestra, voir l'article suivant.
Maistralle. La maîtresse voile, ce qu'en terme des galères
on nommait la maistre ou mestre... Je ne connais aucune
analogie qui puisse justifier l'orthographe maistralle que
Rabelais crut devoir adopter. Au surplus, en F'rance et au
xvie siècle, la grande voile d'un vaisseau rond ne s'appelait
pas mestre, mais grand pacjî ou papefic (p. Sog).
Si Jal avait connu le terme provençal maistralo, source
directe du maistralle de Rabelais, et qui désignait préci-
sément la grande voile de tout navire latin, il aurait été
moins affirmatif. Sa désignation : orthographe (au lieu de :
finale ou terminaison) est un non-sens, et la dérivation du
terme rabelaisien de l'ital. maestra, ne l'est pas moins;
c'est maestrale qu'il voulait dire et qui répond au prov.
maistralo. Ajoutons que pape/il figure également chez
Rabelais (1. IV, ch. lxiv), seulement il ne désigne pas la
voile maîtresse, mais une voile quelconque, d'accord en
cela avec le prov. papafigo, mât de perroquet, et avec
I. C'est cette origine dialectale qui explique l'absence de hinser
chez les lexicographes; Nicot l'ignore; Cotgrave l'a tiré de Rabelais
même, et de Cotgrave le mot a passé chez ses successeurs : Duez
(1639) enregistre hinser ou hisser, tandis que Monet (i635) ne con-
naît que isser et hisser.
CHEZ RABELAIS. l3
l'ital. pappajîco l/( une sorte de voile ou couverture »,
Oudin), vénitien papajî go (« asta a cui s'attacca la bande-
ruola in cima ail' albero délia nave », Boerio).
Peautre. C'est un mot emprunté au vocabulaire des mari-
niers des rivières qui ne se disait pas sur mer (p. 527).
Le terme peautre, qui remonte au xiii«-xive siècle,
s'applique exclusivement dans l'ancienne langue au gou-
vernail des navires (voy. Godefroy). Je me borne à citer
deux exemples tirés des écrivains contemporains de Rabe-
lais : « ... la. peatitre du navire... » (Du Fail, Propos rust.,
p. 56) et : « Si un patron de galère garnist icelle d'une
meschante peautre et des meschans rames » (Dolet,
Œuvres, p. 78). Robert Estienne enregistre (1549) :
« Peautre, gubernaculum. » L'acception indiquée par Jal
est moderne et se trouve en usage sur les bateaux de
quelques rivières de France.
ScANDOULA. Garde l'escantoida, c'est-à-dire reste dans le
scandolar; par malheur, il n'y a pas à bord de la nef de
chambre portant ce nom. Au xni^ siècle, les nefs avaient un
scandolar, mais elles n'en avaient plus au xvi<: siècle (p. 5 16).
Toujours la même hantise : Rabelais parle de galères,
et Jal tient à sa nef. Quant à la galère, il n'y a pas de
doute, elle a toujours eu un escandelar ou scandolar, un
escandole* ou escantole (comme écrit Rabelais). Voici
quelques données chronologiques sur ce dernier point :
Dans les Comptes du clos des Gallées de Rouen, de i382,
hgure un estandelar, forme altérée"-^ d' escandelar (éd.
Bréard, p. 91 : « ... une table de xv piez de lonc »), et on
1. Appellation conservée jusqu'au xvn" siècle : « La seconde
[pièce de la galèrej s'appelle chambre de Vescandola, où se loge
l'argousin avec les armes et s'y descend par le sixième banc à main
droite » (J. Hobier, De la construction d'une gallaire, Paris, 1622,
p. 30).
2. Voir aussi une note de M. Ant. Thomas dans la Romania
(t. XXXVI, p. 2G8).
14 LES TERMES NAUTIQUES
lit cene dernière forme dans un texte de i53o, cité par
Ducange : « Le prince feist appeler messire Guil. de Ville-
neufve et il envoya quérir en soutte dedans Vesquandelar
par le patron Matthieu Corse. »
Et quant aux galères vénitiennes du xvi^ siècle, Crescen-
zio (p. 94) affirme ceci : « Il luogo dell' Aguzzino è allô
scandolaro, ove sono locate le armi » ; et Pantero-Pantera
(161 4) le définit ainsi : « ScanJolaro è la stanza vicina
alla caméra délia poppa. »
On voit combien les présomptions de Jal sont
risquées, ce qui ne l'empêche guère de faire remarquer
(p. 5o5) « dans quelle confusion tombe Rabelais quand il
donne à corps perdu dans la technique navale ».
b. Termes mal interprétés.
Jal n'est pas plus heureux dans les essais d'interpréta-
tion qu'il prétend donner aux divers passages nautiques
de Rabelais. Voici quelques échantillons :
Caveche. Guare la caveche hau, mousse. Veut-il avertir le
mousse à qui il s'adresse de prendre garde à une corde qui
s'enroule autour de son cou (cave^^^^a, italien) ou bien le pré-
vient-il que quelque chose à droite va tomber sur sa tcte
(cabe:;:^a, espagnol) et qu'il faut qu'il passe vite à gauche pour
éviter une blessure? Je n'en sais rien (p. 5i6).
Le terme en question (qui manque au Glossaire), n'est
tiré ni de l'italien, ni de l'espagnol ; c'est un mot patois au
sens de « tôte » (voy. ci-dessous) et il désigne le cap ou
tête de mouton, espèce de poulie, que Frère Jean ordonne
au mousse de surveiller.
A propos de cosse. « Je tressue de grand hahan. Zalas,
les vettes sont rompues, le prodenou est en pièces, les
cosses esclattent... », s'écrie Panurge (1. IV, ch. xviii), au
fort de la tempête. Dans l'édition princeps du IV« livre,
celle de 1 348, on lit velles, faute évidente au lieu de vettes,
leçon qui figure dans la deuxième édition (i552) et les sui-
CHEZ RABELAIS. l5
vantes. Jal, qui ne connaissait que la première forme, avait
entrevu cette faute d'impression (p. 514). Quant à co5.ye5,
Jal demande : a Quelles cosses, Panurge? », et il ajoute :
« Je crois encore ici à une faute d'impression; probable-
ment il faut lire castes, les côtes du navire. »
Cette interprétation, déjà proposée par Cotgrave', n'est
pas vraisemblable. Je crois qu'il faut maintenir cosse,
ancien terme de marine, qu'on retrouve plus loin (1. IV,
ch. XXXIV : les cosses et portehaubans de la*carine); dans
l'exclamation de Panurge, citée plus haut, il s'agit d'abord
de la destructiojn des cordages de l'antenne {vettes), puis
de la corde du mât (du prodenou], ensuite des anneaux
cannelés, des cosses^ qui maintenaient les cordages et pré-
venaient les effets du frottement.
En parlant de coursoir, Jal écrit : « Cette mauvaise con-
formation pour coursier » (p. 5 18).
Il s'agit ici d'un terme d'origine dialectale et qui ne
paraît pas avoir fait double emploi avec le coursier ou la
coursie (voy. ci-dessous, p. 33).
Pour ESCANTOULA, Jal avait d'abord identifié ce terme
rabelaisien avec l'ancien escandolar, et cette interpréta-
tion me paraît la plus vraisemblable. Le terme rabelai-
sien est une graphie imparfaite d'escandoula, le nom
provençal de la chambre de l'argousin sur les galères
marseillaises ; et lorsque Frère Jean ordonne au mousse
de garder Vescantoula (1. IV, ch. xix), il l'engage à veiller
à ce que cette pièce de la soute (où se tenaient les armes
et le trésor de la galère) ne prenne pas eau.
Jal est revenu plus tard (dans son Glossaire) sur cette
interprétation. Ayant trouvé, chez Oudin^, escantoula au
sens de « pompe », il fit sienne cette nouvelle acception.
Une confusion entre les deux sens n'était pas impossible,
vu leur analogie formelle : en provençal, escandola dési-
1. Dictionnaire (161 1) : « Cosse, tlie tippev part of tlie mast of a
ship; also as cost, a rip. »
2. Oudin (1640) avait simplement emprunte ce sens à Cotgrave.
l6 LES TERMES NAUTIQUES
gnait le « scandolar » et escandoli la pompe. Une telle
alternative suffit à montrer les difficultés que rencontrent
les interprètes modernes pour saisir le véritable sens d'un
texte technique du wx'' siècle. Chaque nouvelle difficulté
de cet ordre irrite malheureusement Jal et, au lieu de s'en
prendre à l'insuffisance des documents nautiques dont on
dispose pour l'époque de Rabelais, il préfère rejeter sur
le grand écrivain son dépit. Écoutez plutôt [Glossaire^
s. V. escantoula) : •
Nous croyons cette fois être dans le vrai (il s'agit dCescantoula
au sens de « pompe »). Il est bien permis d'hésiter ou de se
tromper lorsqu'on est en présence d'un texte rempli de termes
défigurés et jetés dans le récit comme à l'aventure et sans
aucun souci de leurs véritables significations par un écrivain
qui affecte la technique d'un métier où il est tout à fait novice.
Il est possible que Rabelais ail été « tout à fait
novice » dans le métier de marin, et aucun rabelaisant, —
fùt-il Antoine Le Roy ou de l'Aulnayc, — n'aurait risqué,
je pense, sa vie dans un esquif piloté par maistre Fran-
çois. Mais en est-il de même, en dehors du métier, de la
valeur des termes nautiques employés par notre auteur?
Est-il vrai, comme le veut Jal, que ces termes soient,
chez Rabelais, « défigurés et jetés comme à l'aventure »?
Tous les exemples cités et discutés jusqu'ici font res-
sortir la parfaite bonne foi de Rabelais en regard de la pas-
sion et de la légèreté de son critique. Tout ce qui échappe
à Jal, — et c'est le cas des termes nautiques d'origine dia-
lectale (bretonne, normande, etc.), ou de provenance
méridionale (catalane, languedocienne, provençale), c'est-
à-dire la grande majorité de la nomenclature de Rabe-
lais, — lui paraît être termes défigurés ou conformation
bizarre. Le but que poursuit Jal n'est pas de comprendre
(le seul digne du critique lorsqu'il aborde un grand écri-
vain), mais de juger (le vilain mot!) et de prononcer des
sentences, lesquelles d'ailleurs se trouvent toujours en
défaut.
CHEZ RABELAIS. I7
Dans ce vaste tableau d'un naufrage, il n'y a en fait
qu'un seul point sur lequel le doute puisse être permis. On
est surpris de rencontrer, parmi les voiles que le pilote de
Rabelais fait mettre bas en prévision de la tempête, le nom
d'epagon, qui semble désigner tout autre chose. Il y a là
probablement une confusion, mais il ne suffit pas de la
constater, il s'agit de l'expliquer.
Certes, une erreur de ce genre est compréhensible,
étant données la multiplicité de ces noms des voiles et la
variabilité de leur nomenclature. « Une des conséquences
de la révolution opérée dans les constructions navales, —
nous dit M. Ch. de la Roncière (t. II, p. 479), — fut de
précipiter au milieu d'une nomenclature déjà formée,
comme celle de nos marins normands par exemple, une
avalanche de mots nouveaux qui amena un désarroi, un
pesle-mesle indescriptible. Déjà en iSSg, le patron d'une
galère royale s'embrouillait dans la nomenclature de ses
agrès, parlait d'arbre et de mât, de prime dite étai, de
haussière dite gume, alignant en un mot le gréement des
nefs (itaque, raque, renc, haubans, betas, vergues) à côté
des apparaux de galères (ost, aman, prouver, groupial). »
Un homme du métier, un patron de galère royale a pu
donc commettre des bévues pires que celles que Jal
reproche constamment à l'auteur de Pantagruel. Cepen-
dant, le cas d'epagon est plus délicat : c'est le grec iTuaYwv,
lequel, nous dit-on, signifie « poulie ». Comment peut-on ,
confondre une poulie avec une voile? Il s'agit, on le voit,
non pas d'un terme nautique proprement dit et d'origine
populaire, mais d'un emprunt littéraire et destiné simple-
ment à faire groupe. Comment se fait-il alors que Rabe-
lais, bon helléniste, ait pu se tromper au point de faire
rentrer dans la nomenclature de la voilure un terme grec
désignant tout autre chose? Voyons d'abord ce que nous
en dit Jal [Glossaire) :
En grec Ènâywv était le nom d'une poulie, d'une mouHe;
est-ce une poulie que prétendait désigner Rabelais? Nous ne
REV. DES ET. RABELAISIENNES. VIII. 2
l8 LES TERMES NAUTIQUES
le croyons pas. Nous supposons que le mot espigon, qui était
chez les Provençaux parmi les termes de galères, est celui
qu'il eut l'intention de produire dans ce passage où il accu-
mula les mots techniques, en les défigurant à plaisir et sans
trop se soucier de connaître la chose qui désignait en effet
cette francisation de l'italien spigone. Uespigon n'était pas
une voile, et il n'y avait point de voile du nom à^epagon.
C'est toujours la même antienne! Au lieu d'expliquer,
Jal accuse et condamne... Epagon n'a absolument et ne
peut rien avoir de commun ni avec le provençal espigon^
ni avec l'italien spigone (comme le veut Jal), pour la bonne
raison que l'un ou l'autre n'aurait pu donner au français
du xvie siècle que la forme espigon; et il s'agit (ï epagon ^
simple transcription française de l'ancien grec èTrâ^wv.
La question reste tout entière : comment expliquer la
possibilité d'une pareille confusion de la part de Rabe-
lais? Je crois l'entrevoir dans l'éclaircissement dont Henri
Esticnne accompagne le mot dans son Thésaurus :
« 'K7:iY(i)v, trochlea in cujusdam machinae radice collocata
(Vitruvc, X, 5). In radice auiem machinas collocatur icr-
tia trochlea; eam autcm Gra.'ci èzaYcvxa, nostri artemonem
appellant. » Suivant notre lexicographe, l7:iYo)v est donc
le synonyme d'artimon^ lat. artemo, qui a ce double
sens : i<> sens ancien, chez Vitruve, troisième poulie d'une
moufle (c'est le grec èzaYtov); 2° sens médiéval, chez Isi-
dore, voile du màt d'artimon (grec àpTé[xtov).
La confusion de Rabelais peut donc s'expliquer par l'in-
terversion de ces deux acceptions. Mais, encore une fois,
il s'agit ici d'un terme de remplissage, d'origine purement
littéraire, dont l'emploi, normal ou anormal, ne peut nul-
lement influer sur l'ensemble de la nomenclature. Celle-ci,
et particulièrement tout ce qui touche à la voilure, — « le
pilot tit mettre voiles bas, mejane, contre mejane, triou,
maistralle, [epagon], civadiere » (1. IV, ch. xviii), — est
parfaitement exacte. Il ne s'agit pas là, comme le prétend
Jal, de termes « jetés à l'aventure », mais tout simple-
ment de la reproduction fidèle des noms des voiles établies
CHEZ RABELAIS. I9
sur toute galère méditerranéenne. Le dernier historien
de la marine française, M. Ch. de la Roncière, recon-
naît également (t. II, p. 482) que « la nomenclature de
Rabelais s'applique bien à la voilure des nefs marseillaises
et italiennes de i525 ».
C. Les variantes graphiques.
Les objections de Jal contre la forme de certains termes
nautiques de Rabelais trahissent une ignorance totale des
habitudes graphiques du xvi^ siècle, et il est singulier de
voir un technicien de la marine vouloir apprendre l'or-
thographe au plus illustre écrivain de la Renaissance.
Voici les remarques de ce genre que Jal fait au cours de
son mémoire sur les Navigations de Pantagruel :
Bien que Panurge dise Torgeau pour l'arjou..., il fait tira-
dos de l'italien tiradore.... Ce ne sont pas les seuls mots qu'il
prononce mal. Ecoutez plutôt : Aignkuillot, c'est Caiguillot
qu'il faut dire (p. 5i5). /
Panurge disait orgeau tout bonnement parce que les
marins marseillais de son temps appelaient orjau la barre
du gouvernail; tirado accuse un intermédiaire languedo-
cien itiradou) avant d'arriver à Tital. tiradore. Quant à
aigneuillot, le problème est beaucoup plus important que
ne le pense Jal. Il ne s'agit pas là d'une « mauvaise pro-
nonciation », mais probablement de deux termes radica-
lement différents. Aigneuillot remonte seul au xvi= siècle,
tandis que son représentant actuel aiguillât est dépourvu
d'historique. L'hypothèse d'une « faute de transcription »
(suivant le Dictionnaire général) est contredite par la cri-
tique du texte du IV^ livre, dont les éditions portent toutes
aigneuillot. Celui-ci suppose aigneuille, manceau aneuille.,
pour anille (cf. chez Rabelais, agueille pour aiguille),
crochet, en ancien français et dans les patois, répondant
au synonyme italien ganghero, aiguillot (litt. gond, cro-
chet), lequel n'est qu'un des gonds fixés au gouvernail du
navire et entrant dans des boucles ou pentures.
20 LES TERMES NAUTIQUES
Cappe, l'orthographe est mauvaise (p. 5i5). — Chordes,
orthographe vénitienne et grecque (p. 523).
Cappe est la transcription de l'ital. cappa, la grande
voile, et le Dictionnaire général cite, de 1529, ce passage
des Parmentier : « Nous eusmes vent contraire et nous
fallut mettre à la cappe. » La graphie moderne cape est le
reflet du provençal capo^ id. Quanta chorde, remarquons
que la première édition du IV^ livre (1548) a corde, tandis
que la deuxième ^1552) et les suivantes ont chorde, ortho-
graphe savante qui est générale au xvi^ siècle. Robert
Estienne, dans les deux éditions de son Dîc?fo;znafre (iSSq
et 1549), renvoie de chorde à corde, et d'Aubigné écrit
tantôt une forme tantôt l'autre.
GuALLioN, orthographe impossible à justifier (p. 523). —
Hespailliers. Mauvaise orthographe d'espaliers. Rabelais écrit
hespailliers, c'est une orthographe que rien ne peut justifier
{IbidetJi).
On trouve chez Rabelais ces diverses graphies du pre-
mier des mots cités : galion et gualion, gallion et giial-
lion; de même galère (éd. 1548) et gualere (éd. i552),
gualleace (seul), à côté de giiaban, guabarrier, guabet,
guaillardet, gualée, guatte, pour nous tenir aux seuls
termes de marine. C'est l'orthographe courante de l'époque
qui n'a pas besoin de justification et qui, d'ailleurs, n'a
aucun rapport avec la nomenclature nautique.
Pour hespailliers, la première édition a hespaliers, mais
toujours avec une h initiale superflue qui est un des traits
de l'orthographe du xvi« siècle et tout particulièrement de
celle de Rabelais (cf. chez lui : horche, houlque et proba-
blement houlle).
Nauchiers. On disait nochers en France; mais Rabelais pré-
féra la conformation italienne nocchiere, qui avait été fran-
çaise au xK siècle parce qu'elle avait un certain air d'étran-
geté (p. 5o2).
Ce n'est pas pour donner au mot un « air d'étrangeté »
CHEZ RABELAIS.
que Rabelais écrit nauchier : sa graphie est simplement
influencée par le latin naiiclerus, type de l'italien noc-
chiere.
Je me suis efforcé de montrer Tinanité des griefs que
Jal avait formulés contre la terminologie nautique de
Rabelais. On a vu que les soi-disant anachronismes s'ex-
pliquent par des particularités du style satirique, que les
inexactitudes quant à la valeur des termes nautiques que
Jal ne cesse de reprocher à Rabelais sont en grande par-
tie illusoires et se résolvent en simples présomptions,
lesquelles, comme les remarques orthographiques, se
retournent contre le critique lui-même.
Pourtant, si Ton fait abstraction de ces côtés subjectifs
de la diatribe de Jal, il en reste des détails très utiles pour
rintelligence du « naviguaige » de Pantagruel. Ces élé-
ments positifs ont passé dans le commentaire de Burgaud
des Marets et dans le lexique de Marty-Laveaux. Cette
partie du travail de Jal est d'autant plus méritoire que Le
Duchat est à peu près muet en ce qui touche la nomen-
clature nautique et que l'édition Variorum, si prolixe par
ailleurs, se contente, quant à la voilure, de cette affirma-
tion de De Marsy : « Noms de voiles qu'il serait trop long
et même inutile d'expliquer, ainsi que beaucoup d'autres
termes de marine qui se rencontrent dans ce chapitre ; mes
remarques ne seraient guères entendues que des marins
qui n'en ont que faire. «
M. W.-F. Smith, le dernier traducteur de Rabelais en
anglais, consacre un curieux excursus au même sujet, à
propos du 1. IV, ch. xviii. Touchant la confusion de la
nef avec une galère, M . Smith suppose que Rabelais aurait
appris ses termes nautiques dans ses voyages sur la Médi-
terranée, lorsqu'il se fut probablement embarqué dans une
galère et qu'ensuite il aurait appliqué, par ignorance, ces
termes à sa thalamège.
D'autre part, M. Smith pense que Rabelais aurait pris
l'idée de sa Tempête, — qu'il considère comme une poe-
22 LES TERMES NAUTIQUES
tica tempesîas, — de celle de l'Odyssée, de V Enéide, des
Fastes d'Ovide, et principalement de la XII* Macaronée
de Folengo' ; et que, pour la rendre plus sensible, Rabe-
lais l'aurait assaisonnée de termes qu'il avait recueillis
dans ses voyages.
J'ai indiqué plus haut la raison purement littéraire des
anachronismes relevés par J al et de la préférence de Rabelais
pour la galère méditerranéenne. Quant aux sources de la
Tempête de notre auteur, les analogies classiques citées par
.M. Smith entrent pour bien peu : Rabelais les connaissait
certes (il fait allusion à Virgile vers la hn du ch. xxii du
IV« livre), mais je n'ai pu découvrir aucun point de contact
véritablement frappant entre ces compositions purement
poétiques et la description si réaliste de notre auteur; la
Macaronée, elle-même, ne lui a suggéré qu'un détail
exclusivement psychologique : le contraste entre la lâcheté
de Panurge et le courage du frère Jean. Ce tableau rabe-
laisien de la Tempête est fidèle à la réalité, comme le
<< naviguaige » de Pantagruel tout entier, et M. Abel
Lefranc a pu suivre toutes les étapes de ce dernier dans
son livre si attachant sur les Navigations de Pantagruel.
Il est fâcheux qu'un critique si délicat et si pénétrant
que M. Paul Stapfer ait cru devoir admettre, comme des
faits acquis, les assertions plus que hasardées de Jal, et
écrire à sa suite des phrases comme celles-ci : « Sa des-
cription d'une tempête est une véritable débauche de
termes techniques prodigués au hasard, où tel mot dési-
gnant une poulie est pris pour une voile, où gri\elles,
coiistieres, boulingues, mejanes, contremejanes, trions,
civadieres et « tous les diables dansent aux sonnettes »,
I. La même opinion a été dernièrement soutenue par M. L.
Thuasne dans ses remarquables Etudes sur Rabelais, Paris, 1904.
Nous comptons y revenir prochainement, à propos de l'œuvre de
Folengo. Dans sa récente édition critique du Quart livre de Panta-
gruel d'après le texte de 1548 (Publication de la Société des Etudes
rabelaisiennes, Paris, 1909, p. 42), M. Plattard fait remarquer avec
raison que, parmi les éléments qui distinguent la Tempête de
Rabelais de toutes les autres, se trouve précisément le vocabulaire
nautique.
CHEZ RABELAIS.
secoués par les categides^ thielles^ elicies et psoloentes,
c'est-à-dire (en grec) par la bourrasque et par la foudre. La
science nautique de Rabelais ne semble pas être de meil-
leure qualité, en somme, que celle de Victor Hugo dans
les Travailleurs de la mer\ »
Rabelais et Victor Hugo sont deux grands maîtres de
la langue, mais ce qui distingue surtout l'auteur de Pan-
tagruel, c'est sa grande sincérité et sa merveilleuse con-
naissance des hommes et des choses. Sa terminologie
nautique, précisément, témoigne de l'information la plus
large et de la conscience de la mise en œuvre. Chacun de
ces termes pris à part répond à une réalité et rend hom-
mage à la parfaite bonne foi du grand écrivain. Cet exa-
men individuel fera l'objet de la deuxième partie de cette
étude,
II.
La nomenclature de Rabelais.
Nous allons passer en revue les diverses sources qui ont
alimenté le vocabulaire nautique de Rabelais. On fera
abstraction, dans le dénombrement qui suit, — soit à
cause de leur origine littéraire, soit comme appartenant
au dictionnaire général de la langue, — des termes qui
dérivent des sources suivantes :
a. Grecs, emprunts purement littéraires : bolide (1. IV,
ch. xx), sonde^, à côté de son synonyme italien scandal
(voy. ci-dessus, p. 3); celeusme (1. IV, ch. xxii), « chant
pour exhorter les mariniers et leur donner couraige »
[Briefve Déclaration), de y.€kz\iQ\}.x, chant cadencé du chef
des rameurs pour régler le mouvementdes rames (Eschyle,
Euripide); epagon (voy. ci-dessus, p. 17); les vaisseaux
orcadk et THALAMEGE (1. III, ch. Li), et Ics appellations
1. Paul Stapfer, Rabelais, sa personne, son génie, son œuvre, Paris,
1889, p. 458.
2. Ce sens n'a aucun rapport chronologique avec le néologisme
bolide, météore (voy. R. É. R., t. III, p. 292).
24 I^KS TERMES NAUTIQUES
diverses pour tempête et foudre (voy. ci-dessus, p. 4);
enfin naumachie, représentation d'un combat naval (Scio-
machie : la naiimachie, c'est-à-dire le combat par eau), du
latino-grec naumachia (vauixayja), terme d'ailleurs anté-
rieur à Rabelais (i52o).
b. Latins, termes antérieurs à Rabelais, tels que :
ANTENNE, verguc (ou antcmne), et artemon (1. IV, ch. xviii),
aujourd'hui artimon (par un intermédiaire italien), sous
cette dernière forme chez Rob. Estienne (1549); carine,
la quille (1. IV, ch. xvm), aujourd'hui carène (par l'in-
fluence italienne); onéraire, de transport (1. I, ch. l : huit
grandes naufs oneraires ... menant les thresors de sa mai-
son ...), répondant aux onerarii naves de Plante et de
César; çrore (1. III, ch. lh), proue*, et vêle (1. I, ch. xxiii),
voile, deux latinismes rabelaisiens, à côté des rérjiinis-
cences classiques : celoce et liburnique (voy. ci-dessus,
p. 5).
c. Français, soit termes encore vivaces et remontant à
Rabelais lui-même : amure, cordage (1. IV, ch. xx), d'où
amurer, tendre l'amure [Ibid.)\ bonnette, petite voile
ajoutée à une grande (1. IV, ch. xxii), et bressin, induit du
verbe bressiner (1. IV, ch. xx); guarant, extrémité d'une
corde (1. IV, ch. xxii), et portehaubans (1. IV, ch. xxxiv) ;
soitantérieursànotreauteur : nautonnier (1. III, ch. xxxiii);
UTACQUE, itague, cordage (1. IV, ch. lxiv), et uretacque
(1. IV, ch. xx), aujourd'hui iireteau, corde à poulie, les
deux derniers termes d'origine obscure.
d. Germaniques, soit termes anciens, entre le xi« et le
xiv<= siècle : bouline ou boline (1. I, ch. xxiii) et estail
(1. IV, ch. Lxv), aujourd'hui étai'^; lo, lof (1. IV, ch. xxii),
1. Cf. Pantcro-Pantcra (1614) : « Prora à la parte anterior dcl
vasccllo : alcuni la chiamano anco prua e i Veneziani protia ». La
forme encore vivace proue remonte au xiv siècle et accuse une ori-
gine vénitienne.
2. Nicot (1606) : « Estay est une corde qui est liée au bout du
i;rand mast sur la hune. » — Père Fournier (1643) : « Estay est la
plus grosse corde de toutes les manœuvres qui, accolant le mast
par en haut sous la hune, va se terminer au pied du mast opposé. »
CHEZ RABELAIS. 25
et MAST, mât (1. I, ch. xxin) ; tillac (1. II, ch. xxv); soit du
xve siècle : escoute' (1. IV, ch. xxii), aujourd'hui écoute,
cordage pour les voiles; soit remontant à Rabelais lui-
même : BABORT et TRIBORT (1. IV, ch. XXIl).
A. Emprunts ancien-français.
Nous rangeons sous cette rubrique les termes suivants :
Arbre, mât il. IV, ch. xxii : Ne tenois je Varbre seure-
ment des mains et plus droit que ne feroient deux cens
gumenes?), répondant à Tital. albero ou arbore, Tun et
Tautre reflets du latin arbor, mât. Cf. Fournier (1643) :
« Mâts sont quatre dans un navire : le grand màt s'ap-
pelle à Marseille Varbre de maistre. « Le plus ancien
exemple est attesté, en français, dès 1296 (voy. Godefroy).
BouLiNGUE, petite voile au sommet du màt (1. IV, ch. xviii :
Où sont nos boulingues?)., terme employé en i5i2 par
J. Le Maire {Illustrât., 1. II, ch. viii : singlerent leur vent à
la bolingue)\ le mot paraît identique à bouline (voy. ci-des-
sus), lequel a le double sens de « corde » et de « voile «
dans VHydrographie du Père Fournier-.
CouET-^, écouet •!. IV, ch. xxii : pare les couet\), d'où
couer, amurer [Ibid.) ; l'exemple le plus ancien du mot est
de 1445 (Godefroy).
Gaillard, ou château gaillard., partie élevée à l'avant
ou à l'arrière des grands vaisseaux (1, IV, ch. xxxii), c'est-
à-dire fort, solide, terme attesté en i543 (de la Roncière,
t. II, p. 480).
1. Père Fournier (1643) : « Escoiites sont cordes doubles qui
tirent le bout de la voile vers l'arrière, servent à tenir le vent dans
les voiles et empescher qu'il ne les emporte. »
2. Voici ses définitions : « Boulines sont cordes amarrées à chaque
bord d'une voile, vers le milieux pour luy faire prendre le vent dit
de bouline ou de costé. Ce mot signifie aussi la voile qu'on met de
biés du vaisseau pour recevoir le vent qui souffle de costé et aller
ainsi à la bouline. »
3. Père Fournier (1643) : « Couets sont cordes simples qui servent
à tirer et amener les voiles vers le vent. »
26 LES TERMES NAUTIQUES
Galerne, gualerne, vent du nord-ouest (1. IV, ch. ix :
le vent de Galerne), pris en opposition avec le siroco (1. IV,
ch. xLiii : l'un loue le Siroch ... Taultre Gualej'ne) : très
ancienne expression du vocabulaire océanien qui a sur-
vécu dans le langage nautique et dans plusieurs patois.
Galée, gualée, galère (1. I, ch. m : vogue la giialée),
terme remontant aux origines de la langue, sous la forme
galic, d'où les dérivés galion (1. III, ch. v) et galiote
(dans la Sciomachie), attestés dès le xni«-xiv« siècle. Galée
est encore vivace au xv« siècle, lorsqu'il cède la place à
galère ; galée est donc au xvi<= siècle un archaïsme qu'on
rencontre encore en poésie (fréquent chez Marot), mais
Du Bellay déclare expressément (éd. Marty-Laveaux, t. I,
p. 3i5) : » J'ai usé de gallées pour galleres... » ; ou bien,
c'est un italianisme, comme chez Brantôme (t. II, p. 3oo) :
« ... il avoit onze carraques, deux cens galleres et vingt
cinq gallées à voiles. »
Heaulme, barre du gouvernail (1. IV. ch. xx : Des-
manches le heaulme)^ ou, comme le définit Cleirac (1643) :
« Le heaume ou timon est un manche attaché au gouver-
nail. »
Malettes, petites ouvertures par lesquelles on transfi-
lait les attaches des bonnettes (1. IV, ch. xxii : Malettes
hau), proprement pochettes, petites malles; .Tal y voit à
tort l'ital. maglietta, petite maille (qui aurait donné au
français maillette).
MoRisQUE, nom de voile (1. IV, ch. lxiv : papcfilz,
morisqiies et trinquetzj, littéralement voile mauresque
(cf. voile latine), terme inconnu en dehors de Rabelais (il
manque au Glossaire nautique et chez Godefroy).
Nef, une seule fois employé par Rabelais et en dehors
du « naviguaige » (éd. Marty-Laveaux, t. III, p. 357 :
... la ne/ demeura sans gouverneur), terme très ancien
(vers 1040), remplacé à la fin du xv<: siècle par navire,
employé une quinzaine de fois par Rabelais (déjà Com-
CHEZ RABELAIS. 27
mines emploie une fois nef et trente-six fois navire):
cependant, ne/ garde son sens technique, surtout en poé-
sie (par exemple chez Marot) jusqu'au xvii«= siècle, lors-
qu'il fut relégué dans le domaine métaphorique. Le lat.
navis a donné en français nef, à côté de nave et naiif ces
deux derniers par l'intermédiaire de l'italien et du pro-
vençal.
Orque, navire de transport (1. IV, ch. xviii : neni orques
chargées de moines), terme que le Dictionnaire de l'Aca-
démie de 1694 orthographie hourque : « Vaisseau léger et
plat; on l'appelle aussi oucre. >> L'ancien français connaît
encore les variantes : hiirque (vers 1490), hiilque (Com-
mines) et /ïOîf/^z<e (Monstrelet), à côté de hource iTh. Cor-
neille, 1694) et d'orce (Ménage), d'origine germanique :
angl. et holland. hiilk (voy. Kemna, p. i5i et 154).
Peautre, barre du gouvernail (1. IV, ch. lv : vire la
peautre), terme attesté dès le xin«-xive siècle (voy. ci-des-
sus, p. i3).
Tahut, espèce de navire (1. V, ch. xiv [manuscrit] :
Tahii:{, barquettes et freguattes = [édition] : galleres et
freguades), terme inconnu en dehors de Rabelais et iden-
tique au vieux mot tahut, cercueil (encore dans Bran-
tôme) \ d'origine méridionale : toulousain tahut, bière ou
cercueil (Doujat) ; quant au rapport sémantique entre
« navire » et « cercueil », comparez cet article du Diction-
naire étymologique de Ménage : « Nau, bière, cercueil...
de sa ressemblance à une nau; c'est ainsi que nos anciens
appelloient un bateau, du mot navis. »
V0LANTAIRE, sorte de navire (1. IV, ch. xxii) que Jal inter-
prète (p. 523) par « bateau public, à volonté », tandis que
Kemna (p. 04) le rapproche du synonyme vo/an? (1476),
c'est-à-dire bateau léger, qui vole. Pourtant, i'o/a;îfazre ne
peut dériver que de volente, volonté (Palsgrave) et le sens
I. Œuvres, éd. Lalanne, t. II, p. 201 : « Fut ordonné... qu'on por-
teroit Du Guesclin sur son tahut, où cstoit le corps et les clefs de
Château-Randon. »
28 LES TERMES NAUTIQUES
répond à peu près à celui donné par Jal. Le terme manque
à l'édition princeps du IV<= livre (1548).
B. Emprunts bretons et normands.
Suivant une tradition rapportée par le chanoine Jacques
Doremet, historien de Saint-Malo, Rabelais « vint
apprendre de Jacques Cartier les termes de la marine et du
pilotage à Saint-Malo pour en chamarrer ses bouflfon-
nesques Lucianismes et impics épicuréismes «^
Le nom de Tillustre navigateur breton est mentionné
au V^ livre, ch. xxxi, parmi les historiens qui ont rapporté
des choses prodigieuses, et, croit-on, dans le IV'= livre,
sous le pseudonyme de Jamet Brahierou Brayer^. La tra-
dition, citée plus haut, a été admise par MM. Abel
Lefranc (p. 62) et Ch. de la Roncière (t. III, p. 329). Elle
n'est pas loin de la vérité, si on en restreint la portée : ce
n'est pas la nomenclature nautique en général que Rabe-
lais aurait apprise à Saint-Malo, mais un certain nombre
de termes provinciaux qu'il a recueillis de la bouche des
matelots bretons. Sous cette réserve, la tradition peut être
corroborée par une série de faits d'ordre géographique et
linguistique.
Rabelais cite le « port Sammalo » (1. III, ch. xxiv), ainsi
que le « port de Thalasse, près Sammalo « (1. III,
ch. XLix); de même, les « ratz de Sanmaieu » (1. IV, ch. v),
qu'on retrouve ailleurs (1. V, ch. xviii) sous la forme bre-
tonne « ratz de Saint Mahieu » (le mot ra\ est breton et
il signifie courant très violent). Il fait également mention
de deux petites îles Sark et Herm entre Guernesey et Jer-
1. J. Doremet, De l'antiquité de la ville et cité d'Aletli, 1628 (cité
par M. Abel Lefranc, Navigations de Pantagruel, p. 66).
2. M. Abel Lefranc a depuis montre que Brayer est le nom d'un
personnage contemporain de Rabelais, un ancien marchand touran-
geau allié à sa famille et qui avait souvent navigué (voy. R. E. R.,
t. IV, p. i83-i83). D'ailleurs, ce nom n'apparaît que dans la seconde
édition du IV" livre, celle de i552.
CHEZ RABELAIS. 29
sey (1. IV, ch. lxvi) : « Aultrefois j'ay veu les isles de Cerq
et Herm entre Bretaigne et Angleterre. »
Ajoutons, quant à la Normandie, Ronfleur (I. II,
ch. xxiii : Partans de Rouen, arrivèrent à Hommefleur,
où se mirent sur mer; et le Havre-de-Gràce (1. II, ch. iv :
... la grand navire Françoise qui est au port de Grâce en
Normandie)'.
Voici maintenant les termes que Rabelais a appris des
marins bretons et normands :
Aguyon, zéphyre (1. IV, ch. xxix : ... fut voile faicte au
serain et délicieux Aguyoti), terme que la Briefve Decla-
7'ation explique ainsi : « Aguyon, entre Bretons et Nor-
mans mariniers, est vent doulx, serain et plaisant, comme
en terre est Zephyre. »
Le mot est absolument inconnu en dehors de Rabelais,
et je l'ai vainement cherché dans les travaux lexicogra-
phiques sur les patois normand et breton^, ainsi que dans
les monographies spéciales sur la matière^. Le nom a
pourtant survécu et, grâce à l'obligeance de mon ami
Ch. Guerlin de Guer, l'éminent patoisant de la Norman-
die, j'en ai pu constater l'existence dans le langage mari-
time du Calvados. Un mémoire manuscrit sur les termes
nautiques de cette région qui a été mis à ma disposition
par M. Denis, instituteur à Maisy (Calvados), contient la
notice suivante :
« AiON, ou alion de vent, brise. »
Quant à l'étymologie du mot, elle m'est tout à fait
inconnue.
1. Voir l'article de M. Henri Clouzot, Le capitaine Cliappuys et
maître Alcofribas, dans R. E. R., t. VII, p. 478.
2. Glossaires normands de E. et A. Duméril (1849), Dubois et
Travers (i856), H. Moisy (i885), etc.; — glossaires bretons, de A. Le-
roux (Mée, 1881) et Ad. Orain (IlIe-et-Vilaine, 1891).
3. L. Quesneville, Termes de mer et de pêche en patois de Ber-
nières-sur-Mer (dans le Bulletin des parlers normands, 1901 ,
p. 453 à 456), et Ernest Deseille, Glossaire du patois des matelots
boulonnais, Paris, 1894.
30 LES TERMES NAUTIQUES
Chippe, vaisseau il. IV, ch. xxii : cinq chippes] ; le terme
rabelaisien n'est pas directement une « francisation de
l'anglais ship, navire », comme le pense Jal, mais un
emprunt fait par Rabelais au patois breton, dans lequel le
nom a survécu avec un sens plus restreint. Dans le Catho-
licon de Schmidlin (1771), chippe est noté comme « bre-
ton » et ainsi défini : « Dans le cercle maritime de Saint-
Malo : petite barque de pécheur dont on se sert sur le
Rancé. » Ce mot ne se trouve dans aucun dictionnaire
ancien, en dehors de celui de Cotgrave qui l'a tiré de
Rabelais lui-même.
Flouin, suivant Nicot, « une manière de vaisseau de
mer, approchant la rauberge, peu plus petit » (1. IV,
ch. XXII [éd. i532j : xvoxsjlouins ; le terme n'est pas « une
orthographe auriculaire du mot ângXsàs flowing » (de^;^,
voler), comme le soutient Jal, — ét^-mologie admise par
M. Ch. de la Roncière ' et passée dans le glossaire de
Marty-Laveaux, — pour les deux raisons suivantes : 1° Flo-
u'ing est inconnu à l'anglais du xvi^ siècle, \e Dictionnaire
de Murray ne le mentionne pas avant 1748 et encore
comme simple épithète (« fîowing sail »); 2° le terme,
attesté dès la seconde moitié du xv<= siècle, se présente
d'abord sous les formes Jlein, félin, pholin, dont l'origine
reste obscure (voy. Kemna, p. 240). La forme flouin se lit
dans un document de Saint-Malo, de i553, « iroïs Jîouins
et deux chalouppes » (de la Roncière, t. II, p. 461).
GuABET, gabet, girouette (1. IV, ch. lxv : voyez le guahet
de la hune), répondant à gabet, au même sens, usité dans
la Manche, suivant le témoignage de Th. Corneille (1694).
Le patois guernesiais emploie encore gabet au sens de
« girouette » (Métivier).
Frizon, frison, pot de terre ou de métal pour conserver
I. Ouvr. cité, t. II, p. 261 : « On a reconnu dans flouin le mot
anglais Jlowing, volant, qui trahirait, semble-t-il, l'origine de ce
type de bâtiment. »» La même étymologie problématique se lit chez
Corazzini au mot flouin.
CHEZ RABELAIS. 3l
la boisson (1. IV, ch. xxii : apporte \esfri:{ons, hau Gym-
naste...), terme que Cotgrave rend par dutch tankard, ou
pot hollandais, et que le Père Fournier délinit ainsi :
« Frisons sont chopines d'airain ou de terre cuite pour
tenir boisson ; en Normandie, on les faict d'estain et con-
tiennent deux pots. » Le mot signifie peut-être « pot de
Frise >> i Dictionnaire général), et il a pénétré en français
par un patois normand.
Grain, orage accompagné de pluie et de grêle (1. IV,
ch. XVIII : un tyrannicque grain et fortunal nouveau), que
Cotgrave note également comme normand, et, en effet, le
terme était et est encore familier aux marins de la Nor-
mandie. Voici deux témoignages, l'un ancien et l'autre
moderne, sur cette provenance du mot :
« Souvent s'eslevoient des tourbillons que les mariniers
de Normandie appellent grain, lesquels ... tempestoyent
si fort dans les voiles de nos navires que c'est merveilles
qu'ils ne nous ont viré cent fois...^ »
« Grain, onde subite et passagère, avec ou sans bour-
rasque ; cette expression, familière aux marins, est usitée
dans tout l'arrondissement de Pont-Audemer'-^. »
C'est du patois normand que grain, au sens nautique, a
passé au français, où il est devenu d'un usage général^; et
du français le mot passa au provençal avec la même accep-
tion technique : « Gran, terme de marine, orage passa-
ger » (Mistral).
Inse, hisse! cri pour animer la chiourme à hisser les
voiles (1. IV, ch. xx), impératif de inser, forme normande
(du norois hîsa, id.), répondant au méridional hisser
i. Jean de Lery, Voyage de V Amérique, ch. iv (cite d'après Le
Duchat).
2. Robin, Prévost, etc.. Dictionnaire du patois normand en usage
dans le département de l'Eure, nvreux, 1882, p. 2i3.
3. Dictionnaire de l'Académie de 1694 : « On appelle grains de
vent, en terme de marine, certains tourbillons qui se forment tout
à coup et qui, à proportion de leur violence, endommagent plus ou
moins le vaisseau. »
32 LES TERMES NAUTIQUES
(prov. et catal. issar, ital. issare], d'où insail, drisse, le
pendant normand de hissas (I. IV, ch. xx : la main à Vin-
sail) que j'ai déjà relevé dans la première partie de cette
étude. On rencontre la même forme nasalisée chez d'Au-
bigné (Histoire, t. II, p. 5o : ... et hinsant la civadière...,
il fait prendre les rames) et, au xvii« siècle, chez Cleirac
[Termes de marine, 1643, p. 32 : les drisses servent pour
tirer l'estague aux fins de hinser ou d'amener les voiles).
Cette forme nasalisée, f;z.yer ou hinser, a précédé hisser,
qui est moderne et d'origine méridionale.
Ramberge, vaisseau à voiles et à rames employé sur
l'Océan (1. IV, ch. i), figure sous cette forme d'abord chez
Rabelais, tandis que la forme primitive roberge, ou }'au-
berge (cène dernière encore chez Nicot), lui est antérieure
(voir R. E. R., t. VI, p. 293). Ramberge est une adapta-
tion, dans la bouche des marins normands, de l'anglais
ron'barge, barge à rames. Voici comment Du Bellay
décrit cette sorte de vaisseau de guerre (Mémoires, éd.
1569, p. 598) : « Il y a une espèce de navire particulier,
dont usoient nos ennemis [les Anglois], en forme plus
longue que ronde, et plus estroite beaucoup que les gal-
leres ..., avecques ces vaisseaux ils contendent de vitesse
avecques les galleres et les nomment ramberges. »
C. Emprunts des autres patois.
Citons ici quelques exemples isolés, en dehors du groupe
normano-breton, à savoir :
AiGNEuiLLOT, gond du gouvernail (1. IV, ch. xviii : Jeoy
Vaigneuillot frémir. Est-il cassé?), mot radicalement dif-
férent d'aiguillot, avec lequel on le confond d'habitude,
celui-ci ayant le sens primitif de « petite aiguille », celui-là
de « petit crochet » (voir ci -dessus, p. 19); le terme
appartient au même patois qui a fourni à Rabelais
la forme agueille, aiguille.
Caveche, sorte de poulie appelée « cap de mouton »
CHEZ RABELAIS. 33
(1. IV, ch. XVIII : Guare la caveche), répondant au sainton-
geais cabeche, tête (Jônain) pris dans une acception tech-
nique. Cotgrave note le terme comme languedocien, mais
celui-ci ne connaît que cabesso avec le sens exclusif de
« tête ».
Coursoir\ terme dont on ignore le sens précis, mais
en tout cas différent de coursie (1. IV, ch. lxiii : Rhizo-
tome estoit accropy sus le coursoir)^ du poitevin coiirsoir'^,
cour ou espace libre entourant les habitations (Beauchet-
Filleaul. Il est probable que Rabelais a entendu ce terme
au port des Sables-d'Olonne ou de la Rochelle qu'il men-
tionne fréquemment dans son roman (par exemple, 1. II,
ch. V : passant à la Rochelle, se mit sur mer et vint à Bour-
deaulx), port qui se trouvait dans le voisinage de Mail-
lezais, où notre auteur fit des séjours répétés chez son
protecteur et ami, Tévêque Geoffroi d'Estissac (i5i8-43;.
D. Emprunts languedociens et provençaux.
Les ports du midi de la France sont souvent cités dans
le roman de Rabelais, et en premier lieu Bordeaux (1. II,
ch. V : ... à Bourdeaulx onquel lieu ne trouva grand exer-
cice, sinon des guabarriers jouans aux luettes sur la grave),
ensuite Bayonne (1. I, ch. xxiii : à Bayonne ... saisirez
toutes les naufz) et Marseille (1. I, ch. xxii; 1. IV, ch. m).
De même, le groupe d'îles d'Hyères, dans la Méditerranée,
si cher à notre auteur (1. III, ch. l : mes isles Hieres,
antiquement dictes Stœchades) et qu'il a souvent traversé :
on sait que, sur le titre du Tiers livre^ il ajoute à son
nom celui de « calloier des isles Hieres ».
Les voyages fréquents de Rabelais dans le midi de la
1. Cf. dans le Glossaire de l'édition Moland : « Coursoir, pompe
d'un vaisseau » (même chose chez Godefroy). Je ne sais où l'auteur
a pris cette acception positivement erronée.
2. Lalanne cite, dans son Glossaire du Poitou, ce document de
i658 : a ... jardrins, cours, coursoueres... »
REV. DES ET. RABELAISIENNES. VIII. 3
34 LES TERMES NAUTIQUES
France l'avaient familiarisé avec le langage maritime du
Languedoc et de la Provence, lequel a fourni, après l'ita-
lien, le contingent le plus important de sa nomenclature
nautique.
Voici les termes qui dérivent de cette source et qu'on
trouve, pour la plupart, d'abord chez Rabelais :
AcAPPAYER, mettre à la cape (1. IV, ch. xx : Acappaye.
En sommes-nous là? dist Pantagruel... Acappaye hau,
s'escria Jamet Brahier, maistre pilot, acappaye), pro-
bablement identique avec le simple capéyer ou capeer,
« singler à la cape ... en trop excessive tormente », sui-
vant la définition de Nicot, mais attesté après Rabelais
(voy. le Dictionnaire général). Le Trésor de Mistral
ignore un composé acapeia (il enregistre seulement :
gascon capeia, à côté du marseillais capia), ainsi que les
dictionnaires nautiques italiens'. Le type du dérivé rabe-
laisien est encore à chercher, mais sa source méditerra-
néenne est hors de doute. De l'Aulnaye se trompe lorsqu'il
affirme, dans son glossaire, que Vacappaye de Rabelais
« signifie en provençal achève de tendre les cordages » ^ :
« achever » se dit acaba en provençal.
AiGUADK, provision d'eau douce sur mer (1. IV, ch. ii :
les chormes des naufz faisoient aiguade), du provençal
aigado, id. Cf. « Faire aigade est aller puiser, prendre ou
faire provision d'eau douce » (Père Fournier, 1643).
Brague, braie, cordage (l. IV, ch. xviii : pour Dieu,
saulvons la brague)., de brago, id. C'est du provençal que
dérive également l'équivalent italien braga [del timone).,
corde qui empêche que le timon ne sorte de son pivot
(Duez).
Besch, vent du sud-ouest (1. IV, ch. xliii : l'un loue le
1. Corazzini donne accapiare, lier avec un nœud coulant, mais ni
la forme ni le sens ne conviennent à Vacappaye de Rabelais.
2. De là, dans le Glossaire de l'édition Moland : « Accapaye (sic)!
tends les cordages, terme de marine de la Méditerranée. »
CHEZ RABELAIS. 35
iroch, l'autre le Besch) ; Cotgrave enregistre labeche et
lebeche : c'est le langued. labech, roussillonnais Icbech,
italien libeccio (« vent appelle la bêche par les Proven-
çaux ^ vent d'Afrique », Oudin) ; chez Rabelais, la syllabe
initiale a été confondue avec l'article.
BiTOu, bitton, charpente servant à fixer les amarres
(I. IV, ch. XIX : attache à l'un des bitous], et biton (1. V,
ch. xviii), du langued. biton, biton, id.
Cap, l'avant du vaisseau (1. IV, ch. xx : le cap est en
pièces], du langued. cap^ id.
Capestan, cabestan (1. IV, ch. xxii : le câble au capes-
tan], forme particulière à Rabelais que donne également
Cleirac (1643) : « Au milieu de la largeur du pont est le
capestan ou cabestan... » La forme littéraire et moderne
cabestan figure au xiv^ siècle dans le Clos des Gallées de
Rouen (p. 121), sous les variantes cabestant et cabestens,
l'une et l'autre forme d'origine méridionale : capestan et
cabestan (ou cabestran). L'anglais possède, de même, cap-
stan, attesté au xiv^ siècle, que les Anglais (suivant Murray)
auraient appris des matelots de Marseille ou de Barcelone,
à l'époque des croisades.
Chorme, chiourme, équipage (1. IV, ch. 11), répondant au
langued. chonno et au marseillais chunno (d'où la forme
cliem^me, employée par Commines, 1494), italien ciurma,
d'où la forme littéraire moderne qui a été précédée par
celle de chourme : « La plupart des provinciaux, remarque
Ménage [Observations, t. II, p. 459), disent chourme; il
faut dire chiourme. comme on dit à Paris. » Le Père
Fournier enregistre, dans son Hydrographie, ce double
sens du mot : « Chiorme ou chiourme, sur la Méditerranée,
signifie premièrement le lieu où les forçats tirent à l'avi-
ron d'une galère, et secondement il signifie toute la bande
de ceux qui voguent. »
I. Cf. Robert Estienne (1549) ^^ "^"^^ '^^"' • " Celuy qui est entre
occident et midi est nommé Suovcst ..., des Italiens Garbin et
Labeche. >>
36 LES TERMES NAUTIQUES
CivADiERE, voile qu'on suspend sous le mât de beaupré
(1. IV, ch. xviii), terme qu'on trouve cité en 1 525 dans l'/n-
ventaire de la Grand Maistresse de Marseille (Ch. de la
Roncière, t. II, p. 483) : c'est le prov. civadiero, id., de
civado, avoine, ainsi nommée parce qu'on l'a comparée à
un sac à avoine (Mistral). Cette forme méridionale, encore
chez Thierry (1572) et Monet (i635), e«t antérieure à celle
de cevadere, enregistrée seule par Nicot (1606) : « Ceva-
dcre est un mot espagnol qu'aucuns mariniers usurpent
ores qu'ils en ayent un de leur nation qui est beaupré. «
L'italien ^{évadera (« quella vêla che si fa sopra li speronc
dei vascelli quadri », Pantero-Pantera, 1614) accuse éga-
lement une origine espagnole.
CoNTREMEJANE, coutrcmisaine ou contre-artimon (1. IV,
ch. xvni), du langued. contromejano, nom d'une des voiles
des galères (Mistral;, terme qui figure dans un document
nautique marseillais, de i525, déjà relevé.
CvERCE, vent d'est-nord-ouest (1. IV, ch. xliii : ce bon
vent de Languegoth que l'on nomme Cyerce] ; dans le
Languedoc occidental, cers désigne le vent nord-ouest
(que Doujat, i638, définit ainsi dans son Dictionnaire
toulousain : vent d'occident, contraire à l'antan sud-est) et
il figure dans ce dicton nautique : « Labech tardié, Cers
marinié. » C'est le survivant du latin Circius ou Cercius,
vent violent de nord-ouest dans la Gaule narbonnaise,
dont parle Pline '.
Encarrer, échouer, en parlant d'un navire (1. IV, ch. xxi :
nostre nauf est elle encarrée?; 1. V, ch. xvni : ... feurent
nos naufs encarrées par my les arenesj, répondant au mar-
seillais encara, échouer, engraver, donner sur un écucil
(langued. encala et encalha^ ital. incagliare, id.).
I. Hist. tiat., 1. II, ch. xlvi : « In Narbonensi provincia clarissi-
inus ventorum est Circius, nec ullo violentia inferior, Ostiam ple-
rumquc recta Ligustico mari pcrferens : idem non modo in rcliquis
partibus cœli ignotus est, sed ne Vicnnam quidem, ejusdem pro-
vinciae urbem, attingens, paucis ante limitibus, jugi modici occursu
lantus ille ventorum coercctur ».
CHEZ RABELAIS. 0"]
EscANTOULA, chambre d'une galère destinée aux argou-
sins (1. IV, ch. xix : mousse..., garde Vescantoula), graphie
erronée pour escandoula, forme languedocienne répon-
dant au bas-lat. et ital. scandola, a. côté de scandolaro^
lieu proche de la chambre de la poupe (Oudin), d'où
ancien français escandelar (xiii= au xvi^ siècle), déjà cité
dans la première partie. Cotgrave donne à escantuole [sic]
le sens de pompe d'un navire, acception admise par Oudin
(1640) et en dernier lieu par Jal (voir ci-dessus, p. 17).
EscouTiLLE, écoutille, espèce de trappe (1. IV, ch. lxiii :
transpontin au bout des escoutilles]^ du langued. escou-
tilho, id. Le Dictionnaire général x\v&\q mot de l'espagnol
escotilla, mais Rabelais, chez lequel on rencontre d'abord
le mot, ignore les termes nautiques de source espagnole
(qui sont d'ailleurs postérieurs : voy. ci-dessus civadière^
à côté de cevadère).
EscouTiLLON, écoutillon, petite écoutille (1. IV, prol.
nouv. : la trappe des cieux ... semble proprement à un
escoutillon de navire), du langued. escoutilhoiin, id.
GuAiLLARDET, gaillardet, pavillon échancré arboré sur un
màt de misaine (1. IV, ch. xlv : Papefigues. Lesquels
jadis ... les nommoit on GuaillardetO^ du langued. gal-
hardet (Bordeaux, gnalhardet\ id., ital. gagliardetto. La
variante guillardet {\. V, ch. xviii : ... cestuy costc dressa
vers le guillardet) accuse peut-être une variante gasconne
I gotialhardet] .
GuATTE, gatte, désigne la hune' au haut du mât (1. IV,
ch. xviii : l'arbre du haut de la guatte), du prov. gato,
partie du pont d'un navire (proprement « auge « dans le
Tarn). Le terme se trouve déjà dans ÏOppugnation de
Rhodes de Jacques de Bourbon (éd. i526, fol. 14 vo) :
« Tous les navyres meisrent baniere en hault de la gatte,
I. Cotgrave rend gatte par « the top of the main-mast » et rac-
compagne de l'abréviation : ff Norm. (c'est-à-dire Normand); gatte
est, il est vrai, la forme normanno-picarde de jatte, mais le nor-
mand ignore le sens nautique du mot.
38 LES TERMES NAUTIQUES
c'est à dire les navyres ronds et les galleres au bout de
leurs arbres. »
Hespaillier, le premier rameur d'un banc, dans une
galère (1. IV,ch. xix), du langued. espalié, id. Cf. I. Hobier,
1622, p. 6 : « Les deux premiers [forçats] e]ui manient le
giron des rames joignantes l'espale s'appellent espaliers,
qui sont ceux qui donnent la vogue au reste. >>
Houlle, lame (1. IV, ch. xx : cap en houlle), c'est le
creux entre les crêtes de deux lames, ensuite vague d'une
mer agitée, terme d'abord attesté chez Rabelais, qui Ta
emprunté au provençal otilo, creux de rocher, concavité du
lit d'un torrent (plusieurs cours d'eau du Dauphiné s'ap-
pellent Olle, Ouïe), proprement marmite, pot, à l'exemple
du catalan (et espagnol) olla, qui signifie à la fois marmite
et remous, tourbillon, gouffre dans la mer ou dans un
fleuve. Rabelais a donné au mot une graphie qui lui était
habituelle (cf. horche) et qui n'a rien d'étymologique :
aussi Cotgrave, Nicot et Oudin enregistrent-ils à la fois
houle et ouïe, et Ménage ne connaît que cette dernière
forme; Richelet (1680) remarque à ouïe qu'il s'écrit plus
ordinairement par /?, et ce n'est qu'à partir de la fin du
xvii<= siècle (Thomas Corneille, 1687) que la graphie houle
l'emporte et est consacrée par le Dictionnaire de rAcadé-
mie de 17 18.
Le terme n'est donc pas « une francisation du hollandais
holle, creux » (Jal), lequel est représenté par le normand
de Hague houle, trou, caverne surtout dans les rochers
(Fleury), mais un emprunt méridional dont la valeur
métaphorique se retrouve à la fois en provençal, en cata-
lan et en espagnol.
Lignade, provision de bois sur mer (1. IV, ch. lxiv : vos
chormes y porront faire aiguade et lignade), du prov.
lignado. train de bois flotté.
Majourdome, nom de l'offîcier chargé du service des
vivres sur les galères (1. IV, ch. xviii : Majordome, hau,
mon amy. . du langued. majourdome, id. Le terme se
CHEZ RABELAIS. Sç
trouve dans les Faits de la marine (i5i5-i520) d'Antoine
de Conflans : « ... l'argouzin, xv fl.; le majour dosme,
XV fl... »
Maistral, mistral (1. IV, ch. xviii : le maistral accom-
paigné d'un cole effréné), du prov. maistral^ vent du nord-
ouest. Cf. Monet (i635) : « Maestral^ mestral, vent direc-
tement opposé au siroco; » le Dictionnaire de l'Académie
de i835 et 1878 contient encore cette remarque : « Mis-
tral. Quelques-uns disent et écrivent maestral^. »
Maistralle, la grande voile d'un navire latin (I. IV,
ch. xviii), du prov. maistralo, id. Les glossateurs de Rabe-
lais (Moland, Marty-Laveaux) confondent généralement
ce terme avec le précédent.
Mejaxe, misaine (1. IV, ch. xviii), répondant au langued.
mejano, mât d'artimon, terme qu'on rencontre dans l'in-
ventaire d'une galère marseillaise de i525 (voy. ci-dessus,
p. 10) ■^. La forme littéraire misaine^ de l'ital. me^^ana^
voile moyenne^, se trouve déjà dans Les comptes des
galées de Rouen du xive siècle (p. 120) : « Une migenne...^
vielle et usée », et c'est cette forme normande qui a pré-
valu en français; le Père Fournier (1643) dit à cet égard :
« Artimon signifie la voile du mast d'arrière que les Nor-
mans appellent mi\aine. »
Nauf, navire, terme fréquent chez Rabelais (qui l'a
employé une vingtaine de fois) et rivalisant chez lui
avec son synonyme navire, le remplaçant de l'ancienne
nef '. c'est le prov. naii., nauf^ navire (vieux), barque, bac,
1. Cf. Rob. Eslienne (1549), s- v. vent : « Entre occident et septen-
trion, northouest ... [est nommé] des Italiens Maestre ou Maestro,
comme qui dirait Magister. »
2. Le mot se lit déjà dans les Illustrations de Gaule (i5ii) de Le
Maire de Belge (éd. Stecher, 1. I, ch. xxxi) : « ... veille à tes cré-
neaux, desploye la mejane et contremejane..., guindé la maistrcsse
voile du mast..., lors aura vent en poupe, et prospérera ton navi-
gage. »
3. Cf. Pantero-Pantera (1614) : « Me^ana (sic) à una vêla chc si
fa tra l'arbore maestro c la poppa. »
40 LES TERMES NAUTIQUES
bateau (Mistral). Le terme nauf se rencontre d'abord vers
i5o7 dans la Chronique de Jean d'Auton et ensuite dans
VHistoire du royaume de Naples par Sauvage de Fonte-
nailles (voy. Godefroy) ; Rob. Estienne (1549) enregistre la
forme parallèle : « Nau, cerchez navire'^. »
Orgeau, barre du gouvernail (1. IV, ch. xviii : n'aban-
donnez Vorgeau), du langued. ourjau, id. ^
Pane, panne, voilure d'un navire (1. IV, ch. xx : guare
\a pane), du langued. pano, id. L'étymologie proposée par
Jal, de Vhâl. pania, glu, est phonétiquement inadmissible.
Pontal, pont volant (1. IV, ch. xxiv : hespailliers, hau,
jettez \e pontal), du langued. pontal, id.
Serper, lever l'ancre (1. V, ch. xviii : Ayans serpé nos
gumenes, feisme voile...), du langued. serpa, id., et
serpa lou ferre, id. Cf. Littré : « Serper. Ancien terme
de marine. Sur les galères du temps de Louis XIW , serper
le fer, ou, absolument, serper, lever l'ancre. « Le langued.
serpa ou sarpa répond à l'ital. sarpare ou salpare (« levar
l'ancora dal mare e tirarla nella nave per far vêla »,
Boerio).
Soutte, soute, réduit sous le pont du navire (1. IV,
ch. Lxvi : Panurge se mussa au bas dedans la soutte), du
prov. souto, id., peut-être identique à souto , sous; en
dehors du provençal, le terme (antérieur à Rabelais) est
inconnu au vocabulaire méditerranéen.
TiR.u)os. trait ou cordage (1. IV, ch. xviii : n'abandon-
nez... le tirados), du prov. tiradou, qui dut avoir ce sens
au xvi= siècle dans le langage nautique (aujourd'hui, il
désigne le timon ou la flèche du charriot), à l'exemple de
l'ital. tiradore, au même sens chez Oudin (1640).
I. Suivant M. Ant. Thomas [Romania, i. XXXI, p. 492), « nauf
chez d'Auton et chez Rabelais est une forme poitevine, plutôt
qu'un emprunt provençal ». En attendant la démonstration de cette
provenance spéciale, je me borne à constater que les glossaires
patois du Poitou et de la Saintonge ignorent l'existence du mot.
CHEZ RABELAIS. 4I
Triou, voile de fortune de la galère (1. IV, ch. xviii),
variante du langued. treoii, voile carrée qui remplace les
voiles latines pendant le gros temps; en ancien français,
on disait fre/" (document de i383 chez Ch. de la Ron-
cière, t. II, p. 481), ital. trevo (« une voile quarrée dont
on se sert en temps de bourrasque, tref ou. treoti en langue
provençale », Oudin).
Valentienne, sorte de cordage qui sert à tenir la vergue
en équilibre (1. IV, ch. lxiii : nous ne voguions que par les
valentiennes, changeant de tribort en babort, et de babort
en tribort), forme altérée de valencine, comme le mot est
écrit dans un document de i538 (cité par Ch. de la Ron-
cière, t. II, p. 481), répondant au langued. balancino,
balancine (avec la prononciation gasconne de la palatale
initiale); Fournier connaît la même variante (1643) :
« Balencines ou valencines sont cordes qui servent pour
balancer la vergue comme Ton veut, haussant Tune des
extrémités et abbaissant l'autre. »
E. Emprunts catalans.
C'est à Rayonne que Rabelais a probablement appris
les termes catalans qu'on rencontre dans son « naviguaige » .
Ces termes manquent en général au languedocien ou bien
en diffèrent par la forme. Voici les expressions qui accusent
cette origine pyrénéenne :
EsTANTEROL, pilier placé à la tête du coursier d'une
galère près de la poupe (1. IV, ch. xix : Deçà, Gymnaste,
icy sur Vestanterol), du catal. estanterol, « fusta à modo de
columna qu'en las galeras se colocava à popa en lo pasa-
dis, y en ella s'hi afirmava il toldo » (Labernia y Esteller),
prov. estanteirol (Mistral), ital. stentarolo (« un travicello
che s'appoggia alla corsia e sostiene la forbice dalla
poppa », Crescenzio), esp. estanderol. Le mot catalan
répond seul à la forme rabelaisienne, et il dérive (comme
estantal, étai, soutien) (testante, Hxe, debout; Vestante-
rol n'est donc pas « l'endroit de la poupe où était arboré
42 LES TERMES NAUTIQUES
l'étendard » [stentarolo, italien, de stendale , étendard),
comme on lit dans le Glossaire de Marty-Laveaux, mais
le nom du pilier lui-même (l'ital. stentarolo étant emprunté
au catalan). Radicalement différent est Thomonyme rabe-
laisien : « Un estanterol de gens de cheval « [Sciomachié],
c'est-à-dire un escadron qui portait un étendard (du bas-
latin stantariim, pour standarum^ étendard).
Fadrin, jeune matelot, novice (1. IV, passim : trois pas-
sages), du catal. fadri (pi. fadrin), au sens de « marin »
dans l'ancienne langue. Le terme est d'ailleurs antérieur à
Rabelais, comme je l'ai montré ci-dessus.
Fernel, estrope attachée au banc de la galère (1. IV,
ch. XXIV : du fernel ne vous souciez), de l'ancien catal.
frenell , id. La métathèse de la forme rabelaisienne se
retrouve dans le langued.farnel, drosse, cordage qui sert
à mouvoir la barre du gouvernail et drosse des basses
vergues, estrope (Mistral); en italien, frenello désigne
aussi « la stafta di corda per regere il remo » (Petrocchi).
Le terme est également antérieur à Rabelais (voy. ci-des-
sus, p. II).
F. Emprunts italiens.
Les termes italiens sont les plus nombreux dans la
nomenclature nautique de Rabelais. On sait qu'il a fait
quatre voyages en Italie (entre les années i534 ^^ i35o) et
c'est pendant ces divers séjours que Rabelais a recueilli
des matelots de l'Italie du Nord, et tout particulièrement
de ceux de Venise, tout un stock de termes de marine.
Nous allons aborder les emprunts italiens d'origine dia-
lectale avant d'étudier les mots de provenance littéraire.
a. Termes vénitiens.
Cette classe d'emprunts se rapporte principalement à
tout ce qui touche à la galère, Marseille et Venise ayant
CHEZ RABELAIS. 43
également enrichi sous ce rapport le vocabulaire de Rabe-
lais. Voici les termes en question :
Algousan, argousin (1. III, ch. xx : mon comité, mon
algoiisan, mon sbire...), de l'ancien vénitien algu\in^
aujourd'hui agu\in, « basso uffiziale di galera, che ha Tin-
combenza di levare o di rimettere le catene ai galeotîi o
forzati, e che invigila sopra essi « (Boerio). La forme litté-
raire argousin, également attestée dès le xvi^ siècle [Dic-
tionnaire général), vient par contre du marseillais argou-
sin, id., reflet local d'algoiisin ou algusin, qui renvoie
également à Venise.
Arsenac, arsenal maritime '1. IV, ch. xxv : en Varsenac
de Venise), forme encore conservée au xvn<^ siècle : « On
dit aujourd'hui [en 1672] plus communément arsenac...
A Paris, on ne dit dans le discours familier ni arsenal,
ni arsenac, mais arsena » (Ménage) et, « à l'égard de Var-
senal de Paris, on prononce plus communément arsenac >>
(Thomas Corneille, 1687). C'est la forme vénitienne arsena.
à côté de l'ital. arsenale, d'où le français moderne arse-
nal, qui n'apparaît qu'au xvif siècle ; par contre, la gra-
phie arsenac, c'est-à-dire arsena, est attestée dans un docu-
ment relatif à Venise de 1469 (Godefroy) : « Le duc [doge
de Venise] nous mena veoir Varsenac où est l'artillerie de
la ville... » La variante plus ancienne, tarsenal (xm^ siècle),
encore dans la Chronique de J. d'Auton (« tercenal de
Gennes »), reproduit les anciennes formes dialectales ita-
liennes Pise : tersana, Ancône : tersenale), toutes d'ori-
gine orientale (voy. Devic), de même que darse (de l'ital.
darsena), ainsi défini au xv^ siècle par le chroniqueur
Boucicaut (t. II, p. 9) : « ... le port de Jeunes [Gênes], la
où les galées et les navires sont et arrivent, qu'on appelle
la darse «. Ajoutons que les mariniers normands du
xiv^ siècle avaient rendu arsenac par clos des galées.
Barizel, capitaine des sbires (1. III, ch. xx : mon algou-
san, mon sbire, mon barisel), du vénitien barisèlo (ital.
bargello], « capitano di birri » (Boerio). En provençal,
44 LES TERMES NAUTIQUES
barisel a le sens exclusif d'imbécile, niais, acception défa-
vorable qu'on retrouve également en italien (voy. Petroc-
chi). On rencontre la forme barisel également chez
Du Bellay (éd. Marty-Laveaux, t. II, p. 389) et chez Régnier
[Saî. VI), et le Dictionnaire de l'Académie de i835 admet
encore cette forme, à côté de celle de barigel^ plus géné-
rale et plus littéraire.
CoLE, tourbillon de vent, ouragan ^1. IV, ch. xviii : un
cole effréné) et colle (1. IV, ch. xxii : ce colle horrible), de
l'ital. cola di vento, une continuation de vent par plusieurs
jours (Duez); le terme est vénitien : « Cola di vento^ ter-
mine marinaresco, la continuazione di un vento che dura
senza alterazione per più giorni » (Boerio), littéralement
colle de vent.
Comité, officier qui commandait la chiourme d'une
galère (1. III, ch. xx : mon comité), du vénitien comito,
« queir uffiziale che commanda alla ciurma délie galee »
(Boerio); terme antérieur à Rabelais. M. Ch. Bréard cite
une quittance de 1387 qui attribue à la galée Sainte-Croix
un équipage de 239 hommes, parmi lesquels se trouvent
« trois comités et neuf nochiels », c'est-à-dire nochers (Les
comptes du clos des galées^ p. 60). Au xv^ siècle, on ren-
contre aussi comitre (Eust. Deschamps a commutre), qui
accuse une influence espagnole ; à Marseille, le comité d'une
galère s'appelait como, ailleurs corne ou comi de galero.
FouGOiN, cuisine d'une galère (1. III, ch. lu; 1. IV,
ch. VIII : à cousté d\x fougon), du vénitien /o^on, « certa
foggia di stanzolino, ch'è nella prua délia nave » (Boerio),
\xoi\. focotte, « fouyer, le lieu ou l'on cuit les viandes dans
une galère » (Oudin); Marseille, fugoun, cuisine de vais-
seau (Mistral).
Fregade, petit bâtiment à rames, employé jadis dans la
Méditerranée fl. V, ch. xiv : galleres exjfregades arrivantes
au port), à côté de freguate (1. IV, ch. xxii : quatre gon-
doles et six freguates), la dernière forme italienne ifre-
gata), la première vénitienne, frcgada, « bastimento di
CHEZ RABELAIS. ^S
guerra maggiore del brigantino » (Boerio). Le Père Four-
nier les détinitainsi (1643) : « Frégates sont petits vaisseaux
armés en guerre qui vont à rames et voiles, propres à des-
couvrir et porter nouvelles. »
FusTE, petite galère ainsi délinie par le Père Fournier :
« Vaisseau familier aux Vénitiens, qui va à voiles et à rames,
moindre qu'une frégate » (1. III, ch. lu), du vénitien/w^fa,
« specie di naviglio da remo o galera, che ai tempi del
governo veneto si teneva presso alla Piazza di San Marco
quasi di rimpetto aile colonne, per deposito dei forzati o
condannati al remo fin che venivano disposti suUe
galère » (Boerio). Le terme remonte au xiv^ siècle (voy.
Kemna, p. 201).
Gondole, bateau léger, long et plat, dont on se sert par-
ticulièrement à Venise (1. IV, ch. xxu : quatre gondoles)^
du vénit. gondola, « barchetta piatta e longa, con ferro
dentelato posto verticalmente in prora, con un coper-
tino nel mezzo, che va a remi e si usa particolarmente in
Venezia per navigare sui canali interni » (Boerio). Cette
forme, littéraire et moderne, attestée d'abord chez Rabe-
lais (ainsi que son dérivé : gondoliers de Venise, 1. II,
ch. xx), a été précédée par celle de gondele (1246) et de
gondre (1441), le premier diminutif de gonde {iXiA. gonda,
sorte de barque), la deuxième francisation de ^owû?o/e (par
l'intermédiaire du bas-latin gondora).
GuABAN, capote de marin (1. IV, ch. xxiv : voulez vous
un bon giiaban contre la pluie?), du vénitien gaban^
« mantello con maniche » (Boerio), ital. gahbano. La forme
antérieure caban (Gay : 1448) dérive du prov. caban, man-
teau à manche et à capuchon, bas-latin cabanus (i388).
La dérivation habituelle de l'espagnol gaban est inadmis-
sible : celui-ci est un emprunt fait à l'italien.
Prodenou, amarre de proue (1. IV, ch. xviii : \c prode-
nou est en pièces), de l'ancien vénitien ^ro^/eno, ital. pro-
dano^ « corde pour arborer ou desarborer l'arbre Maistrc »
(Oudin); l'ancien provençal disait ^rodfe .• aujourd'hui, le
46 LES TERMES NAUTIQUES
mot désigne l'allonge qu'on met au timon d'une charrette,
lorsqu'on est obligé d'y atteler plus d'une paire de bestiaux
(Mistral).
SiON, rencontre tumultueuse de vents violents (1. IV,
ch. xvni : ... terribles sions...), du vénitien sion (d'où l'ital.
sione ou scione], « turbine o vortice d'aria che termina sul
mare, dond" ella tromba o tira l'acqua con violenza »
(Boerio) : le mot est une contraction de sifoti, ou siphon,
espèce de trombe. Cotgrave enregistre la triple variante :
cion, sion et scion; Nicot et Monet le définissent ainsi :
« Cion, tourmente, tempeste qui s'esleve sur mer par l'impé-
tuosité des vents imprévus » (1606) et « Cion ou birrasque,
pluye et gresle, provenans de vants humides s'entre-
battans » (i635)./^arot s'est également servi de ce mot
[Œuvres, t. I, p. 8 : ... toute nation ployoit soubz luy
comme au vent le sion). \j:-u^ £'-Vul^.
b. Termes italiens.
Voici les emprunts que Rabelais a faits au langage nau-
tique de l'Italie, à côté d'un certain nombre d'autres qui
ont été déjà employés avant lui et que nous allons noter
comme tels :
BoNACHE, bonasse, calme de la mer (1. IV, ch. xxvi : en
mer est bonache et sérénité continuelle), ancien terme nau-
tique qu'on rencontre chez Rabelais sous cette forme
chuintante', reflet de l'ital. bonaccia, id., à côté de la
forme bonasse familière aux autres écrivains du xvi<= siècle
(par exemple à Montaigne). Le doublet bonache-bonasse
est le pendant, dans un autre ordre d'idées, de corniche-
cornisse (de l'ital. corniccia).
Bourrasque, coup de vent (1. IV, ch. xvni : mortelles
bourrasques), de l'ital. borrasca, id. Ronsard a essayé de
I. Burgaud des Marets voit dans bonache une forme picarde,
mais ce patois ignore le mot (du moins les glossaires picards n'en
portent pas trace).
CHEZ RABELAIS. 47
franciser le mot (éd. Marty-Laveaux, t. V, p. lyS) : « En
mer une boiirrasche. »
Boussole, instrument de marine (1. I, ch. xxni : adjus-
toit la boussole]^ de l'ital. bussola, id., terme d'origine sici-
lienne dont le sens primordial est petite boîte de buis^
Belon [Observations^ i554, p. 84) emploie encore la forme
italienne : « Les Coursaires ou Pirates... ont une boète de
quadran à naviguer nommée le Bussolo^ qui est le qua-
dran de marine. »
Brigantin, petit vaisseau de course armé en guerre
(1. III, ch. xxxii), de rital. brigantino, id., terme déjà
employé par Froissart (« une manière de vaisseaulx cou-
rans lesquels on nomme brigandins »).
Callafater, calfater (1. I, ch. m : navire callafatée et
chargée), terme appartenant au vocabulaire méditerra-
néen dès le xiii« siècle (ital. calafattare, ancien prov. cala-
fatar] et se présentant chez Rabelais sous de nombreuses
variantes : calfater (1. III, ch. xxvi), calfreter (1. II,
ch. xxiv) et gallefreter (1. II, ch. i). La forme calfetrer,
que donne Palsgrave (i53o), devient calfeutrer chez
Robert Estienne (iSSg); le Dictionnaire de l'Académie de
1694 enregistre encore calfeutrer ou calfater^ tandis que
celui de 17 18 différencie leurs applications (« calfater un
navire, calfeutrer une porte »).
Calamité, pierre d'aimant (1. IV, ch. i : le pilloi avoii
dressé la calamité de toutes les boussoles), de l'ital. cala-
mita^ id., terme qu'on rencontre déjà chez Brunetto
Latini (xiii'= siècle), et, en i5i2, dans le Voyage d'oultre
mer de Jean Thcnaud.
Carracque, grand bâtiment génois (1. II, ch. iv : une
grande carracque de cinq cens tonneaulx), de l'ital.
caracca^ id., terme également employé par Marot et déjà
1. Voy. Ch. de la Roncière, Un inventaire de bord en I2g4, Paris,
1897, p. 9.
48 LES TERMES NAUTIQUES
familier au français dès le xiii'^-xiv<= siècle {Dictionnaire
général}.
Carracon, grand carraque, et spécialement nom du
navire de douze cents tonneaux construit en 1 544 par Fran-
çois pf (1. III, ch. lu), de l'ital. caraccone, id. Un docu-
ment de 1320 rapporte qu' « il y a à Venise des carra-
quons qui sont moindres que les carracques de Gennes,
mais c'est tout une façon » (Kemna, p. 194).
CouRsiE, passage de la proue à la poupe d'une galère,
entre les bancs des forçats (1. III, ch. lu; 1. IV, ch. xix :
passans sur la coursie), de l'ital. corsia, « quella strada
che è nel mezzo délia galea, per la quale si passa dalla
poppa alla prora e nella quale, occorrendo disarborare,
si carrica l'arbore maestro » (Pantero-Pantera, 1614).
Nicot le définit ainsi (i5o6) : « Coursie est l'allée large
de deux ou trois ais en une galère. » Le terme est anté-
rieur à Rabelais [Dictionnaire général); on a dit plus
tard : coursive (voy. Littré), variante de coursie (en ital.
corsia et corsiva)., à côté de accourse et accoursie (cette
dernière chez Belleau), compromis de coursie et du verbe
accourir; coursier et coursière, sous l'influence des syno-
nymes languedociens coursie et coursiero.
CousTiERES, cordages qui soutenaient les mats (1. IV,
ch. xviii : les grizelles et les coustieres), de l'ital. costiere.,
cordages qui s'attachent au haut de l'arbre d'un vaisseau
(Oudin); cf. Pantero-Pantera (1614) : « Costiere sono le
funi che dall' una e dall' altra parte dell' arbore s'attac-
cano al calzese, ed a basso sono attacaie ai colatori e si
chiamano anche sarte dell' arbore. «
FoRTUNAL, tempête (1. IV, ch. xviii : prévoyant un tyran-
nicque grain et fortunal nouveau), de l'ital. fortunale^
id. Rabelais a forgé le composé antifortunal (I. V,
ch. XXVI : leur boire estoit un antifortunal, ainsi appel-
loient ils ne scay quel bruvage du pays), appliqué à la
boisson suivant le dicton rabelaisien : « Longues beu-
veties rompent le tonnoirre » (1. I, ch. v).
CHEZ RABELAIS. 49
Gabie, demi-hune au sommet des mâts (1. IV, ch. xxii :
trinquet de gabie), de l'ital. gabhia, idJ.
Gallere, galère, navire de guerre à rames employé
surtout dans la Méditerranée (1. III, ch. lu : navires,
galleres, gallions, brigantins;, de l'ital. galera, id., terme
introduit en France à la tin du xv^ siècle, lorsque galère
se substitua à Tancienne forme galée, déjà relevée.
Garbin, vent du sud-ouest (1. IV, ch. ix : Zephyre nous
continouoit en participation d'un peu de garbin], de l'ital.
garbino, id.
Grizelles, entîéchures, cordages qui traversent un hau-
ban et servent d'échelons (1. IV, ch. xvni), de l'ital. griselle,
« corde sottili disposte e legate orizzontalmente in tutta
la lunghezza délie sarchie, le quali servono di scala ai
marinai per montare in alto « (Boerioi; prov. grisello,
enfléchure.
Gruppade, grain^, coup de vent (1. IV, ch. xviii : le
Maistral accompaigné ... de noires gruppades\, de l'ital.
gruppata di venta, id., et groppo di vento, litt. nœud de
vent (1431), par un intermédiaire vénitien (manque à
Boerio), d'où également l'espagnol grupada, averse accom-
pagnée d'un grand vent.
Gualeace, galère vénitienne de grande dimension (1. IV,
ch. lxvi), de l'ital. galeai\a, vénitien galia\:{a, « grosso
bastimento di basso bordo, il maggiore di tutti quelli che
vanno a remi » (Boerio), terme déjà employé au xv«^ siècle
par Commines.
GuMh:NE, gros câble (I. IV, ch. xviii : Nos giimenes sont
presque tous roupts), de l'ital. gumena, gomena, « la più
grossa fune délia galea che sta sempre attaccata ail'
1. Gabie est traduit, dans le glossaire de l'édition Moland, par
« moquerie, raillerie », confusion évidente de ce terme technique
avec l'ancien français gabele, moqi^rie.
2. Le glossaire de l'édition Moland rend gruppade par « action de
happer, de saisir, de grupper », ce qui ne donne aucun sens.
REV. DES ET. RABELAISIENNES. VIII. 4
50 LES TERMES NAUTIQUES
ancora » (Pantero-Pantera, 1614); la forme ancien-fran-
çaise gume est d'origine méridionale (prov. gumaj.
HoRCHF., à liorche, à gauche il. IV, ch. v : une navire
marchande faisant voile à horclie vers nous) et orche, id.
y\. IV, ch. XX : Orche. C'est bien dit), de l'ital. or:{a, orse,
ourse, terme de marine (Oudin), vénitien or:{a : « Quella
corda che si lega nel capo dell' antenna nel naviglio da
man sinistra; ed anche il tianco d'unvascello a man sinis-
tra quando noi siamo colla faccia verso la prua. Andare a
l'orT^a, vale a nave sbandata, a sinistra » (Boerio). La
forme rabelaisienne accuse une influence languedocienne
[ouercho, bâbord, côté gauche), ou bas-latine [orcia).
Jalousie, balustrade d'une galère (1. IV, ch. xx : gardez-
vous de la jalousie)., de l'ital. gelosia, jalousies, balustres
à la poupe derrière la timonière (Oudin).
Landrivel, cordage' servant à touer (1. IV, ch. xviii :
Enfans, votre landrivel est tombé), pour Vatnirivel, de
l'ital. andrivello , prov. andrivau, petit grelin qui servait
à touer une galère quand l'espace manquait pour faire
aller les avirons (Mistral); Jal {Glossaire) cite un ancien
français andrivelle, et dans la description du pavoiscment
de la nef du duc d'Orléans de 1494 on lit des andrivets
(Ch. de la Roncière, t. II, p. 5o3).
Lut, petit navire de forme arrondie 11. IV, ch. xxii :
voyez cy près nostre nauf deux lut\...), de l'ital. liuta., id.
Terme attesté dès 1439 (voy. Godefroy) et sur lequel
Ménage nous renseigne ainsi : « On appelle lut une sorte
de petit vaisseau de mer, à cause de sa ressemblance à
l'instrument de musique qui porte le même nom. Liuta,
un lut, sorte de barque, dit Ant. Oudin. Il pouvoii ajou-
ter que le lut est une barque connue sous ce nom-là par
les Provençaux qui s'en servent, je pense, à transporter le
I. Cotgrave traduit landrivel par « lanterne de vaisseau », inter-
prétation fautive qui a passé dans le glossaire de de l'Aulnaye et de
Moland.
CHEZ RABELAIS. 5l
sel » ; voici ce qu'en dit Mistral : « Lahiit, lut, tartane,
petit bâtiment usité dans le golfe du Lion... Le navire
rappelle la forme du luth par la disposition de ses cor-
dages qui pendent de l'antenne inclinée. »
Mole, jetée (1. IV, ch. i : sus le mole), de l'ital. molo,
id., terme employé par Guillaume de Villeneuve à la
tin du xv^ siècle.
Mousse, jeune apprenti matelot (1. IV, ch. xvni : fadrins
et mousses), de l'ital. mo:{\o, « ragazzo di bastimento,
allievo marinaro « (Petrocchi); cf. Pantero-Pantera (1614) :
« Moi\i sono quelli che servono aile camere délia galea
e agi' ufficiali ». L'esp. mo:{o signifie « jeune garçon » 5n
général et l'acception nautique lui est inconnue.
Nauchier, nocher, patron d'un petit bâtiment (1. III,
ch. xLVHi), de l'ital. nocchiere, id.; Jal cite, dans son Glos-
saire, ce passage du Triomphe des vertus^ de i5i8 :
«... patrons, nochiers, pillotes, fradrins {sic), matellots... »,
et un document normand antérieur de 1387 (voy. ci-des-
sus, p. 44) fait mention de « comités ... nochiels ».
Naule, fret d'un navire (1. V, ch. xv : ... payer ... à
Caron le naule de sa barque), de Tital. naulo, nolo, id.,
d'où également les dérivés nautiques nolis einoliser. Cot-
grave enregistre à la fois naule ei noie.
NaVjE, navire (éd. Marty-Laveaux, t. III, p. BSy), de
l'ital. nave, id., terme déjà attesté vers l'an 1191 (Kemna,
p. i5), fréquent chez Froissart, revient aussi chez Bran-
tôme (éd. Lalanne. t. IV, p. 145 : onze grandes naves bien
armées) et se maintient jusqu'au xvii^ siècle.
Papefil, la grande voile du grand mât (1. IV, ch. xliv),
de l'ital. papafico, langued. papafigo (voy. ci-dessus,
p. 12); le terme est d'ailleurs antérieur à Rabelais (M. de
la Roncière, t. II, p. 484, cite un papefil de 1404 et des
pappefil{ de 1482I, et sa forme moderne pacfi ou pafi en
est une contraction.
Pavesade, toile tendue autour d'une galère [Scioma-
52 LES TERMES NAUTIQUES
chie)^ de l'ital. pavesata^ sorte de mantelet sur une galère,
fait de canevas pour couvrir les soldats, bastingue (Oudin) ;
prov. pavesado, pavois, bande d'étoffe qui sert à pavoiser.
Peneau, banderole (1. IV, ch. xviii : les voltigemens du
peneau sus la pouppe), de l'ital. penello, « una picciola
bandiera di taffetano che si tiene sopra la freccia délia
poppa, overo alla battagliola délie spale, per conosccr
del moto di essa da quella parte venga il vento » (Pantero-
Pantera, 1614).
Phanal, fanal (1. IV, ch. xix : voyla nostre phanal
estainct), de V\xd\. faixale^ lanterne sur le bord de la mer
ou dans les principaux vaisseaux (Oudin); voici la défini-
tion qu'en donne Cleirac (1643) : « Le falot om fanal est
la lanterne d'orée sur son chandelier au plus haut de la
pouppe sur le derrière du navire. » La graphie moderne
se lit chez Belon [Observations, i554, p. 87) : « ... il y a
des haultes tours, et fanais ou lanternes qui esclairent
pour adresser les navires à bon port. »
Phark, tour élevée sur un littoral portant à son sommet
un feu ou fanal (1. III, ch. vu : comme nous voyons les
phares ex haultes tours sus les havres de mer cstre érigées,
pour de loin estre veue la lanterne), de l'ital. /a/-o, id. La
graphie, comme celle du mot précédent, est artificielle,
ni l'un ni l'autre ne venant directement du grec. Le terme
manque encore aux dictionnaires de Robert Estiennc
(1549) et Nicot (1606); chez Rabelais même c'est un néolo-
gisme que la Briefve Déclaration explique ainsi : « Phares^
hauhes tours sur le rivaige delà mer, csquelles on allume
une lanterne en temps qu'il tempesie sur mer pour addres-
scr les mariniers, comme vous povez veoir à la Rochelle
et Aigues-Mortes. » On rencontre également //î^rc chez
Du Bellay et Ronsard.
PiLOT, pilote (1. I, ch. III : la navire ne reçoit son pilot)^
ou piLLOT (1. III, ch. xLviii : pillots, nauchiers). à côté de
riLLOTE (voy. ci-dessus au mol nave), variante qu'on ren-
CHEZ RABELAIS. 53
contre déjà en i5i8 (voy. ci-dessus au mot nauchier)^ de
l'ital. piloto, id.
PoGE, côté droit où se trouve placée la corde qui porte
ce nom (1. IV, ch. xviii : rencontrasmes àpoge neuf orques),
de l'ital. poggia. « quella corda che si lega ail' un dei capi
deir antenna a man destra délia barca : andare a poggia
vale a mano destra » (Boerio).
PouppE, poupe, arrière d'un vaisseau (1. III, ch. lu), de
l'ital. poppa, que Christine de Pisan transcrit pope (voy.
Godefroy .
Rambade, construction élevée à la proue des galères
(1. III, ch. LU : coursies et rambades), de l'ital. rambata,
id., terme également employé par Brantôme (t. I, p. 211);
prov. rambado, château d'avant sur les anciennes galères;
on y établissait une tente qu'on appelait pavaioiin de ram-
bado (Mistral).
Remolquer, remorquer (1. IV. ch. xxi : nostre nauf est-
elle encarrée? vertus Dieu, comment la remolquerons-
nous?), de l'ital. j-emolcare (bas-lat. remiclcare), a côté de
rimorchiare^ d'où remorquer, forme déjà employée par
Guillaume de Villeneuve, à la fin du xv^ siècle, et qui
a seule survécu.
ScALLE, escale (1. I, ch. ix : .le retourne faire scalle au
port dont suis issu), de l'ital. scala, id.
ScANDAL. sonde (1. IV, ch. xx : Nostre amé, plongez le
scandai), de l'ital. scandaglio, prov. escandal, id.
SiROCH, vent brûlant du sud-est (1. IV, ch. xxii : Advisez
le Siroch), de Tital. sirocco (voy. R. É. R., t. VI, p. 3i5) ;
cf. Rob. Estienne (1549), au mot vent : « Le vent nomme
des mariniers suest ... de ceux qui fréquentent la mer
Méditerranée Syroch. »
Transmontane, tramontane (1. II, ch. xxii : de là par-
tans, feirent voile au vent de la transmontane]^ de l'ital.
tramontana, id.; cf. Rob. Estienne (1549) au mot vent :
$4 LES TERMES NAUTIQUES
« Le vent septentrional ... de nous appelé bize ou vent de
bize; des Italiens. Tramontane; des mariniers north ».
L'orthographe du mot a été rapprochée du latin, suivant
les habitudes graphiques de l'époque (cf. ci-dessus : nau-
cliie/\ phanal, phare, etc.) et la variante trasmontane de
l'édition de 1548 (1. IV, ch. xxii : du costé de la trasmon-
tane) confirme cette origine'.
Transpontin, matelas ou hamac de galère (1. IV, ch. xx :
Tenez ici sus ce tratispontin], de l'ital. traspontino, id., et
strapontino, d'où la forme moderne strapontin; Brantôme
écrit extrapontin (t. V, p. 134 : Nous trouvasme la nef
vénitienne fort leste et en deffense de pavesades et d'extra-
pontins à l'entour), forme qui accuse un intermédiaire
provençal [estrapontin, lit de matelot). Le terme est attesté
dès 1428-48 par la Cour des comptes de Provence, sous
la forme strampontin (Godefroy).
Trinquet, mât de misaine (1. IV, ch. xii), de l'ital. trin-
chetto, « una vêla che si fa alla prora » (Pantero-Pantera,
1614), terme antérieur à Rabelais (voy. Dictionnaire géné-
ral). Cf. Nicot (1606) : « Artimon, une petite voile de
navire qu'on dit autrement trinquet. »
Truscheman, truchement, interprète (1. III, ch. xlviii :
pilotz. nauchiers, truschemens)., forme primitive qu'enre-
gistre encore le Dictionnaire de l'Académie de 1694 (« trii-
cheman : plusieurs escrivent truchement »j, de l'ital. tur-
cimanno, id., mot ancien de la langue (voy. Dictionnaire
général).
I. Voir, sur le sens de ce mot chez Rabelais, une note de M. Abel
Lefranc [R. É. R., t. 111, p. 328) : « Rabelais emploie, selon toute
vraisemblance, le mot transmontane au sens de « pôle... » Cf. Le
Maire, Illustrations de Gaule (éd. Stecher, 1. 1, ch. xxxiii) : « ... le
pol arctique, la plage septentrionale, la froideuT transmontaine... ^^ ;
et avant lui Eustache Deschamps qui emploie également le mot au
sens d' « étoile polaire » {Œuvres, éd. Raynaud, t. II, p. i83, et
t. 111, p. 287) : « Comme estoile trasmontaine De toutes parts regar-
dée... Aux desvoyez estes la tresmontaine... »
CHEZ RABELAIS. 55
Vettes, drisses de l'antenne d'une galère (1. IV, ch. xviii :
les vettes sont rompues), de Tital, vette^ certains cordages
pour hausser et abaisser l'antenne (Oudin); prov. veto,
amarre qui remorque un tilet de pêche, (Mistral).
Ajoutons les locutions nautiques suivantes, tirées de
l'italien : Casser l'escoute, la serrer (1. IV, ch. xxii : cassa
l'escoute de tribort), de cassar la scotta, serrer l'escoute
(Oudinj; tailler vie, couper la voie, c'est-à-dire la mer
1. IV, ch. xxii), de tagliarvia, id., et tirer vie, tirer outre,
passer son chemin (1. IV, ch. lxvi : tirons vie de long), de
tirar via, id.; finalement : vent grec levant (1. IV, ch. i) ou
vent marin [Pant. Progn., ch. viii) répondant à venta
greco levante que les Vénitiens appellent vento di mar.
On peut maintenant embrasser d'un coup d'œil l'en-
semble de cette nomenclature et en admirer l'ampleur et
la nouveauté. Des cent cinquante termes ou à peu près
qui constituent le vocabulaire nautique de Rabelais, plus
de la moitié trouve dans son livre, et tout particulière-
ment dans le « naviguaige », leur premier témoignage lit-
téraire. Et pourtant ce n'est ni dans le nombre ni dans
l'originalité qu'est le mérite de cette nomenclature : son
grand intérêt historique réside dans le fait que chacun de
ces mots évoque une réalité nautique de l'époque et que,
dans leur ensemble, ils représentent un véritable docu-
ment pour la marine du xvi^ siècle.
J'ai essayé, par un classement méthodique, de faire
ressortir les sources multiples où Rabelais est allé cher-
cher son information. Ce ne sont pas les dictionnaires (il
n'y en avait pas à cette époque), ni les quais des ports
qui auraient fourni « au hasard « à Rabelais ses rensei-
gnements. Ceux-ci concentrent les efforts d'une enquête
large et souvent reprise : le langage nautique de l'Océan
et celui de la Méditerranée ont été par lui également mis
à contribution.
Un premier déblaiement linguistique a mis en évidence
56 LES TERMES NAUTIQUES CHEZ RABELAIS.
le caractère foncièrement réel de cette nomenclature. La
sincérité, qui est la vertu cardinale de Rabelais et la
marque perpétuelle de son œuvre, y éclate à chaque pas,
et quand on possédera le dossier complet des docu-
ments nautiques du xvi= siècle, cette bonne foi du Maître
apparaîtra sous un jour plus lumineux encore. La vision
de Rabelais, à la fois calme et pénétrante, a projeté une
vie intense sur cet épisode de la tempête comme sur son
« naviguaige » tout entier, image réduite des grandes
expéditions qui ont illustré le xvi<: siècle.
Lazare Sainéan.
UN NOUVEL EXEMPLAIRE
GRANDES ET INESTIMABLES CHRONIQUES.
S'il est un joyau bibliographique bien digne d'exciter
l'envie des bibliophiles rabelaisiens et tous autres, c'est à
coup sûr l'édition originale des Grandes et inestimables
Chroniques du grand et énorme géant Gargantua; s'il est
un événement capable de les faire tressaillir, c'est la décou-
verte d'un second exemplaire de ce livre réputé unique;
hâtons-nous de leur dire que ce second exemplaire, celui
dont nous donnons ici une reproduction fidèle, n'est
à vendre à aucun prix : c'est une grande bibliothèque qui
en est l'heureux propriétaire.
Ce n'est que depuis l'année 1834 que l'on connaît Texis-
tence de cette véritable édition originale de Rabelais. A
cette date, les frères Jean-Jacques et Marie-Jacques De
Bure, libraires de la Bibliothèque royale et décidés à se
retirer des affaires, résolurent de liquider leur stock
important de livres anciens en une série de ventes aux
enchères; la première fut annoncée pour le 22 janvier
i835 et le catalogue en fut distribué dès la fin de 1834'. Aux
pages 1 1 i-i 12 de ce catalogue figure, couvert d'une simple
demi-reliure et relié devant une Pantagrueline pronosti-
cation pour l'année 1 533, un exemplaire des Grandes et
I. Catalogue des livres faisant partie dit fonds de la librairie
ancienne et moderne de J.-J. et M.-J. De Bure frères, libraires de
la Bibliothèque royale, Dont la Vente se fera le jeudi 22 janvier
i835 et jours suivants.... Première partie (Paris, De Bure, 1834,
in-S"), p. 111-112, n. 2272,
58 UN NOUVEL EXEMPLAIRE
inestimables Chroniques du grand et énorme géant Gar-
gantua. « Nous avons, disent les auteurs du catalogue,
détaillé les titres de ces ouvrages, parce que nous pensons
qu'ils ne sont point connus et qu'ils n'ont pas encore été
indiqués. »
Cette même année, Jacques-Charles Brunet, dans ses
Nouvelles recherches*, voyait, dans l'édition de 1 533 de ces
mêmes Chroniques, « la plus ancienne édition connue,
avec une date, du premier livre de Rabelais. « Il n'en
parlait pas de visu; mais la citait d'après la description,
donnée par Ebert, de l'exemplaire de Dresde. « Au reste,
observe Brunet avec sa perspicacité habituelle, ce petit
volume qui n'a que 24 f., ne saurait être, à beaucoup
près, aussi complet que l'édition de i533 qui en a 102. »
Quelques mois plus tard, quand Brunet eut entre les
mains l'exemplaire de l'édition de 1532, appartenant aux
frères De Bure, il put constater le bien-fondé de cette
remarque, se rendit compte qu'il avait devant lui un
ouvrage différent du Gargantua classique, établit la prio-
rité des Chroniques et exposa tout au long cette décou-
verte capitale dans une brochure qui parut en décembre
18342.
A la vente De Bure, l'exemplaire fut pavé 262 fratlcs
et entra dans la riche collection d'impressions gothiques
formée par François-Victor Masséna, prince d'Essling,
duc de Rivoli et fils aine du célèbre maréchal. Cette
admirable série, formée entièrement dans les années 1827
à i836, fut en 1845 cataloguée par Silvestre^ en vue d'une
1. J.-Ch. Brunet, Nouvelles recherches bibliographiques pour
servir de supplément au Manuel du libraire et de l'amateur de livres,
t. III (Paris, Silvestre, 1834, in-8°), p. 128.
2. J.-Ch. Brunet, Xotice sur deux anciens romans intitulés : « les
Chroniques de Gargantua, » oit l'on examine les rapports qui
existent entre ces deux ouvrages et le Gargantua de Rabelais, par
l'auteur des Nouvelles Recherches bibliographiques (Paris, Silvestre,
décembre 1834, in-8°), 28 ou 39 p.
3. Catalogue de livres rares et précieux (anciennes poésies, romans
de chevalerie, chroniques, etc.), provenant de la bibliothèque de M. le
^ DES GRANDES ET INESTIMABLES CHRONIQUES. bg
vente qui n'eut pas lieu, les livres ayant été acquis en bloc
par le libraire J.-J. Techener; mais la vente ne fut qu'a-
journée et deux ans plus tard on vit reparaître tous ces
beaux livres à la salle des Bons-Enfants. Les enchères
furent brillantes et Duprat, le libraire de la Bibliothèque
nationale, ne réussit à obtenir pour cet établissement les
précieuses Chroniques qu'au prix, élevé pour Tépoque.
de 700 francs^.
Le volume qui a conservé sa modeste demi-reliure en
veau brun, avec plats en papier vert, mesure o^ijG de
hauteur et porte la cote Rés. Y- 2124 (= anc. 4. 817), acq.
25682. Il est incomplet du troisième feuillet (sur seize).
Cet exemplaire passe pour unique depuis plus d'un demi-
siècle; M. Plan, dans sa Bibliographie rabelaisienne, n'en
signale pas d'autre et, pour rétablir le texte du feuillet
manquant, l'on était obligé de recourir à une réimpres-
sion contemporaine dont la Bibliothèque nationale a
acquis, à la vente Renouard, le seul exemplaire connu.
Au cours de l'été 1909, un voyage bibliographique à
travers l'Allemagne m'a amené à la Bibliothèque de
Munich, dont M. Plan d'ailleurs^ a déjà signalé les
richesses. A ma stupéfaction joyeuse j'y découvris, caché
sous un vilain cartonnage brunâtre et moderne, un
superbe exemplaire complet de l'édition originale des
Chroniques. Cette précieuse plaquette autrefois inscrite
dans la classe des belles-lettres (Po. gall. 1766 K) se trouve
aujourd'hui dans la réserve (Rar. 54 m).
Heureux de pouvoir enfin combler la lacune de l'exem-
plaire de Paris, je demandai et j'obtins sans peine, grâce
à l'amabilité de MM. Freys et Petzet, l'autorisation de
faire photographier l'exemplaire : l'habileté d'un spécia-
P. d'E******, dont la vente se fera le lundi 16 février 1S46...
(Paris, Silvestre, 1845, in-S"), p. 71-72, n. 337. Joli catalogue imprime
par Crapelet avec ses caractères gothiques.
1. Catalogue des livres précieux (même titre), dont la vente se
fera le 3 mai 184- (Paris, Techener, 1847, in-8°), P- 76, n. 337.
2. Bibliographie rabelaisienne., p. 109.
60 UN NOUVEL EXEMPLAIRE, ETC.
liste de Tendroit, M. Cari Kuhn, me permit d'en emporter
avec moi, sous la forme d'excellents clichés, la reproduc-
tion exacte que l'on a ici sous les yeux.
J'ajouterai que cette réimpression est au moins la
septième que l'on a exécutée depuis soixante-dix ans; car
l'exemplaire de la Bibliothèque nationale a été reproduit
intégralement dans les éditions Marty-Laveaux et F'avre,
ainsi que dans les Recherches de Brunet; de plus elle a
été réimprimée séparément par Silvestre (1845), par Chenu
(i853) et par Paul Lacroix (1868), mais toujours en typo-
graphie.
L'on assure d'ordinaire que les Chroniques de Gargan-
tua sortent de l'atelier de Claude Nourry, dit le Prince;
il est vrai que son nom figure sur le titre du Pantagruel
de 1 532 ; mais comme les caractères en sont tout différents,
il était peu vraisemblable que les deux ouvrages fussent
dus aux mêmes presses.
Un examen attentif des particularités typographiques
qui caractérisent les Chroniques de Gargantua m'a
convaincu qu'elles ont été imprimées par Jacques Moderne
de Pinguente, fécond et habile artisan istrien qui, de 1529
à i536, publia, outre de nombreuses plaquettes musicales,
toute une série d'opuscules littéraires en langue française,
plaquettes rarissimes dont M"i^ la baronne James de
Rothschild possède une incomparable série.
Seymour DE Ricci.
lE$grânoe$et
mcfîimaSree £tonicqe:hu gtant(imo2i
me çcant ^at^antua: Contenant fa gcncafogie/
jLa^tâ^tm i^foicc be for) C02p6*2iu/fi fee mtxutxù
feup f ai'ct^ bawnca (|mf fifî poHC fc î^op 2(rtu6/c5;î
me îeccc^ cp ap2c64 31 wpjimc rwuucftem^t* i n «
ILiCommcnt au ttmpe bu ^ot) toy ^tfqe tf
efloit i5ng trcfc^pcrt fi igcomarictef; que
£)u6 6on6c5nic3ffîcr6ct gciitif^Çô^
M1C6Î0U6 bcGiic; fcuiioir q au tempe
bu 6of) rop 2(rtu6ifcfîoit fui5 gidiit
pÇiforopÇcuônicOpcrfn; iicqfcfîoit
c5>pcrtci[)rartbc uigrottiance pfueq
'^^^ uuffiôtticbu /tiûu^c^iFcqucf lamars
ne ccffa bc fccoutit (efuit \^c uaGfr /fcbont if rncnta
patceefinct}cfltcappc(Ccp2in:cbc6niqtomaciÎ6^
£c^ict (^ct(ii) fifî bcgroîiîift; mctuciïCceXefqneÇi:
ÙGfontfo2tceactoitcnccu(v q ne keonfïicucê^
COnh) cfîoit bu grauÉ confciV bu ro)> 2lrtU6 et (ou
tce rc6bcma5c6 quiffaifoitcj; fa court buSitlAO)?/
fu))c|^opcîit octro^ece f»|i pour fupou pour auù
trc6*']^rguarcntitrcKopctpruî'icur6befc6 6arÔ6
etgcntir;fiomi:tc6begran6pcnT^ et bangicre*^!^
fiffpfn fleure graii6mcrueifrc6*éntrcfefqucffc6rf
fifi \)nc nauirc bc cinq ceiie t^neauC^ quiaCCoit 15a
Qant fur terre ainft que %ou3 ay îope^ fur mcr*^t
pfafieure auftree mcrueiCree q fout trop pioU^te a
racomptcr comme "Doue "Scrrcj; pîne a pfaîjj*
CE^ommcut C^)crfii) bifî au rop :2(rtu6 que îf aujî
roit ôcaucoup baffauce contre fce enncmye*
~^ Pîee prufieuremctueiffce faictce p
?^ /r§iti\^)ctùr)/a Ca foucnac (t an p:ouffif bu
^)^i?,S^J|t-or2(rtu6/a?crfu;|b (LtefcÇiet et
y !i)À ^|maguanimcp2Îuce1)ucirfc>fcauûir(î
ab^Ê^^' îousaurc) Beaucoup baffaircecôtic
tcmc<Sictpui6C\finea'éo]hc fennec, cui tonfioine
uypouttapcf{tcc(iticfcta>f>ttôpc(ihcUnupinfcm
mcctnaie foyc^cevUm) que tout que fctay en mot)
fiBcrafiirOitreicîouegat-Ôcrarbe fa mai>)bcîo;
amcmye^Ztant parla fe toy a <^}ei(iî) et fup bîfî*
tout nioj)ro^aurmc nô pacbifîCt^cifn^poui: tout
fe inoii§c.2l5onc bijî feKop que iffifî ce (|nc iT rpp
pfairoit et qm( ne fpai^nc ncns bc fot) l\oyau(me.
2(fo!6 COct(it)mc[cia (c rop befo ffrcqT ùiyfaifoit*
iTu p qfcauoitto II te6c6ofc6/ii2e(t a (cauoii (ctîpe
paffcpar fee are^ct (c tempe a îcin't par (c îcnfo «c
tciicu^itcdit <X>ev(i\) pimtcongiebu 6oî; Uoy.ç, fc
fifi poitcrafapfnGpaurtcmontaigne be oncnt^ct
poîta ^ncamporfc Ui fungbc £mcc(ot qinf aiioit
rccuciffie bc fee pfapee apice qucifaucit fonriiopc
OH comddtu cotre anCcnn cfieuarricr+£Dnrrrc pùia
p02tafaiongiicurebe'3 0if5re6be6boi66bera6eric
gcnieurc cfpoufc bu rop2(rtU6/quipcfbpctrrft{ma
ttoi^be.x^^fiuree^^^krfifjffTantarauiontaiçjîefuc
fcÇauftbtcerrcfifci)nceucrumebaCîVr QrofJ'ecomiî
me 1)rie tour et fee mattcauC^ côiicnii(^(ce lufquce
auuoniBicbEtrope^iTcfqucr^par fee ave iTfif? que
iT^ frappement fi uiipetnrufenif nt fur fe ncfume que
if fcfn6tûit que fcfu(?foufD2cquibcfccubi(îbucicf/
cttoutparcottipac^
CliCû/iiiucnt Operfii) fifî apporter (ce offe uie ne
b e bcu ç) 6a fi cuiee pour faire fe père et (nmac
bc^at^antuaf
% a
^ ('fltontinent(\uc<X^ct(it)cuta\Un^u (c^
ifmaïtcau(^ii'fiflapvoîtcï(c6offim<6^c
Ê^_4^S fuiig bc (<idicteom\)o(Cc(i (ce mifî fut ff n
cfumrctn; 62icf furent confom/nc^fcfïi offcmene
et nue cj) poufD2e/(i aSonc par fa cÇaffcurbu fofcif
bc iV McCumc (I bee martcauQp futcngsdtc (e pete ht
<5urgaiitua mopaiâtfaï) pou(^ic,7ip2C6à[}ct(it)
fift'iippoitcï (c6 06 beîiic SaCCcmcfumctCc.ct mofi
lafcefufDiCt^onçfcebc faropjic puiemifî fc tout
fnrrciicrnmcc5mcratiuoitfaict»<Btl)ciCfffcpour;^
èzcfutfaictcfii mcrcUi'dict gargantua*
CîrommcntOpcrru;fif!'5ne mctuciCkuic iumît
pour po:tcr Ce pctc (i fa mcrc be <ôargantua»
~jiP:c6 que (Çcrln^cut acÇeuecef?emerueiT;?
^ ifcufe 6cfong»iet'}';f neufî pae fi to(? poufcfa
îbcrmcrc poufôic pour faire Ca fe Himc que if
15ci|î(^om»icqef?Oïtbcragro/fcurbunc6areme/(ï
befoiigueura fequipoOfent comnic boi6te(?reîng
bioict 0oMinic:ce "ïioyant O^erfu; ^ctta (ot) foit fut
(uycKc fi(]bo2mir nifquee'aneuf loureaufquef^
nnif loure bc6uoitf f?rc faicte fa feuirtic^iTe p2mcc
COcrCity îopat Ce ^cant cndoitny p2opofa Cuy fane
îne 6e(?c pour fc po2tcr*<St pourcc regarda ca (i Ca^
et ^eit ff t^ reficquce bc "ï^ne mment q ifp2mt/(ï mifî
fri6 ff iirfume (i er) fi(î ÎHC fi grant lumcut (ifi puif^
fuiucqi/f ffcpouoit 6ie>) p02ter fe6 beuç) auffi ftïnf^
Canmi q ftuctîngc$euaf bebiç>cfcu6|15ng fiiupfc
fiàmc (iap2e6ecfci>ofa paifîre auaf fa mÔtaigne*
tUZommmt (Çcrfir; rompit Cce enc^antcmcne^
t)mt Cï>ct(it) eut faicte ccf?e grande et
mcxuci(fcii(eiumcnti(tdpitÇc6cnd)â^
tcmciie (i uppci'Cf ut q fa femme efiott ta
faicrcbcfti grandeur bcrt5ôjjic:(iaÇonc
fcï) Çôfîic îa i cgar5f r fa fcmmeU(mt/
(\u€faict}tn(a qal'cmcùci'bifi (a femme ie aitens
grant Oofiet m5 ump*2i5onc C^etùt) (e piint a vy
re/(iCemhi\}c\fcepatoC(e6e^oyent 6eCfee^ct (\iieiC
îoufoi^ q ii)euf(mt amfi non},Z^onc uSuifcrciit
fe5ict<i?crrir)''ctrup firent Çonncnr comme a fcur
founcrait) feigne nt:pui6 <^)etCit) feur fi(l gruiit cÇc
re:et fem: t^i^^TiCCe} auafcefTe inontaignc (i me a§^
meiie^ îne mment que )> trouuere^*
4L^ommeut grant vDofier (i (ÔaCeme(Ce
afremit quérir fa mmciit/ctengcnSie^
reut <£)argantua*
5Donc par Ce eouiinanÇemct bcOf^^crfir)
/ff& U grant Cofier (i ôafemenc befcenSirent
7 0 1 ^^^^^^ famontaigncpouraffer que;^
==^*=^nr fa grant tumenttôîat gofier qui fut
fe premier au 6aehe((i montaigneregarSoitîenir
<Oaremefre:^îp2enoit pfaifir a regarder fentre^euç)
be fee cÇauffeeCcar i(} efïopent toue nu^f >2(6ôc q
OaùmcCCe fut befcenCue : i( Cu)i> hcman^M qucffe
cÇau(fcerfcuuottra,2i5oncruprcfpon§ei;efrargif
faut fee cuvffeequeffeauoit cerrepfapc t>enatm€:
SL)2antgoficrrfaart>antfa pfaj^e large (i rouge k^^
merefeufainct2(ntl)oine;remem62eru)?b2f|ffa:feiî
quefifauoit 0X06 corne fe fictre tunecacq be Car?:
ctfong a (a^ucn^inuiÇ hifi aOaTcmeffc^if efîoit
2t »i
REV. DES ET. RABELAISIENNES. VIII.
0at6icr/ctqucbcfomnc62efccoitcfp2Ou..£ttcp(Jur
fcauon:fifapfapccltoitparfoii6e:a faqueffc pfupc
if iietcouurtnurfoii6;toutcffoj)0 fi 6ict) Cent a^tca
(c icu que if?cfigcn$2event €>arg.':itua puie mctie
tcnt(a^vantiutmnta<X}ttùt)ict (Çcrfii) fcutbiff*
pou6(iuc^cngcu§2cîiigfif?quifcragra»i6faict]j
tarmce^ct boimcra fccome nu rop 2(rtu6 a (cncon
tvc bc fce c]uicmp6;(i pourtant îoub fe bc6uej Ôtfr)
ttaictctctnomtimt (t îoue cofîiinan$c:ct nue fa<
cic^ p:omf ior) bc "ûmrcô pom* qu at if fera 11^ fur ter;?
rctérj oiiCtre le tjoue hit} q ic ne fcraj> pfue auccqs
Uou6''ctîoii6commtui§efiir peiiiebc mebcfo6cit
que quant "Coflrcfif^ fera et) fcagebefcptaii^/ que
ioue bcuç) fa§incnc> a Ca court bu Hop artue ci; (a
gr^t 62etaignc;Ct que (ippo2tc^aufcunc6 çÇofee be
par bcca pour nianifc(]cr(;«ion(lrcrîo(?repui(faii
ce*2^§5cbifîgrantgofierf(rrffcÇicr feigneurconi;^
metrouucrôô nou6 Ce cC)cmit) quant inmaw noue
nj)fufrtic6f5Di|il Ob^crfu; îoug tournerez Ça tc^ct^c
lôofîrc lumcnt i)cr6 occiôent/ct fa faiffc^ arfcr.(i cC?
fc ^ou6 conSupza 6ic\} fane 'faiCùu'ét a^onc <ck)ct
fii;p2mt cogic \>cuC^/t>ontii}b€mcncïcnt fi autant
hueiÇqucot) (ce cuft 6ici) entendu} bc bt^iicucext
pfourDpîtfitreffo!tqucbcnç)moufin6cuffentpcu
mouf02c be (cauc qui (cui foitoit bce ycuC^*
iî\anti!C)oficc ct<3d(cmcf!Cc fcfjîonta
fa cpaffepour ouôficr fciinup quiT? a^
juopctbc Cb)erfin ou iC} trouuercnt {me
iQ{an'Sctioup\)ct>e ccrf^*02ant gofiec
^(et) affa ap2e6 et et) piint îne t>ou}aine
UepCueç^tane^lU^cnc regarda bcmVrc Cupct ne
îcit point <ù(\(emcÙ'c/cateCCc nauoit point be coU't
fiumc bc bcrtiuurcr bcrricrc*2(()5c chargea Cee bom^
}c6cftc6afot)CoCpout "dcoiï- on cCCc efloit hcmonn
rcft^Jutmt if fut p2C0 bcffc iCdl^mfu qnc t(Cc cfloit
iiconcÇcr(iappctccciutqucccfloitt>iin^fif}tnaife^
2idonc fe nomma OdtgantimCfcquf f c f( îiig 13cr^
ec^tcc^qm'ï^anamtcintabitexommc tn ueSiig
6cau fir^*2l56nc fti merc bifî«:|ue eHc îoufoit qnc if
cu(î aififi nortî.et fc pctc fut t)aco2dSo:e piinèicnt
(enfant Oat^antua cÇufcw pat 3ncmair)/Çi. (c mci>
ncxcnt a îa montax^ncou \(}fa\foftt fciire bcmom
iiniccct Hwknne actmv^ '\>cniïcnt birc (\uc Onr^;
gurifuafut totaffcnictnpuitpbc cÇairen^fofjni^
faficc,'l!cbi:6qucnoi;)Camfi qucbitOÇoiguir),: p(ii
ficqre uuftrc6)car fa «icic pouoit 6ic porter a cÇaf/
ciincbc fce ftianimeOce cinqiuuitc pippcG bc faiet*
i^cpcrcctfiuncrcpîcnopctpfuilir a fc noutrir/Cac-
iikm faifoittout pfatij brpctie paffc tcmpe:au(cn
ncffope II' fc cfGatoit agcttr t: bc6 picrrce bu Çauft
et)6a6bcfamo»itaigiieconifMcfoiitpcti6cnfun0:
icf<\ndïc(S ncflopc t point nioni<)2C6 br U\ pcfantcun
bctt:op6tonncaiirj>bc15i>):ctpui:fo^6fcr)anroitcp
Catre crjfdfoicf? comme font pcticiouucncfaufj):
et quant ifîeoit aufcur) opfcau pour foi; pfaifir if
(cmq,ettoit quefque pictrceifcfquerrcepieiTeeruj)
fcmCfopct 6iej;)pcfitc0*^rrc6ne(îopêt pae moins
gioffc6quebeuî)mcufrc6bcmourn><Bt fi (u^ pa
fopct moine e^)famail^)qncfcroItînebempcllOlÇ
cf) fa mai\) brmg Comme '^c maintenante
2t iiiï
fEiCom«te»ttgraJit<C)ofictftc5rtrrmrirf ptn^
fctent bc Cerne affiiirce pour affcr <fjcvcÇ)ct é^ctif
Cit)a(acomtbuRoy2ittU6*
V\ant vDoficr a^uifc g (eut fi(} c\l cuvant
i Gict) iiouri:)? (iq (ce (cpt ane (apioc^U
et que i(f au(t quil) (c mènent a (a court
bu î^oyTittue mn\i que (an a bit <X^ev^
Cit) a fot) bcpattemnitSoie fcf)ÎHi grât
Ooftcrbiîgcofîc(i(a femme bcfuutrc pourcÇuffec
bc6l[)mre6*CCatfii:ctqcr)pcubetcp6q()curcta(fcj
pour faire feurl)0))agc»ètre6cÇiirçctctfcr5f(^Î5i^
nrc6 furfagrantiumct.quifftoitGicf) a re(iimciti3
bc cmq cêe cÇargce t>c pau) (i c6au6 frrfcÇc [i fafee*
ï>c "ÙM) lie faifo)?ciit point be p2cuifioi>putt^ tout
ncrct (a grât lumcut fa tcf?c 'ï>cïe (ce part lee bocci^
6ciif : î boiiucrent a OarguJitua ïinr î)ergc pour (a
toucOcr:raqucrree(îoitcômc\)iig graiitmaôbe na
uire^2lu regaro bc ç^tàt Oofier (i ÔurcmelTe if^ p:!
ôieiit c(}afcut) i)ug graJit rocÇicr (ur feur f e(?e pour
mSfïrcrfcuipuj/fauceauro)? tlrtul^q^àt if^|'eroj>^t
cr)foj;ropaufmcCainfiqucfcurtuioit côffilfcOt^cr
ùt) a fot) bcpartf fuct )bc(quc(y rocfiieve \)0U6 02rc^
pacfrrpfu6aprûn;c»;fl)p(îoirf*
€E^o/nmcnt ifj fc mif62eut a cÇcmif)
<Bt bee fûiefî? bc cÇampaignc*
Tint afaict (lïcint (Doficr dfacompav
^ -^^^1 gnie q^ font arriiic; a BômC'(i bc (a fot
ISl' ^^1 Xicnu}cn ciffeniiugue^eî) fou);>cc:<Bt1ûu
paye be £o2rauic:et be fa grunt cÇapai
y gneiou if p auoit pour ce (cpe (abc grâe
6op6:(Z bc ccCCuf tempe fa66uf opct Cce^tâefoiefl}
iZat iifai((ûit pdffcr par tcÔane^jQuant Ta grunt
lumcnt futbc'^àe iee fo2r jl^ jbc cÇûpaiçiie fce mou^
ct^cejcpiinbzcntaiapicquctducuCCat^ittcmmctit
q auoit fa queue bc bcuç>ccn6 62cîf|e6»^t greffe a
faÔuenat:(c p2nit a efmoucÇer:(i aioie'^oueeufjic^
îeu tô6t r jee groe cÇcfnce menu c^mc a,vc^(e:(}, tât
cdtmuafaDictebcfïeqifupbemoura ar62e beèout
qtoutncfu\ituc^tctt€:ct<iiitâtct)fifiet}Ca6caiit^
cc'Xiit il p2cf eut ny a nuf Bopeict fontcôf rainct^ ice
gêe bu pape be eu f^) chauffer be feu rre OH bccÇaufjî
mc^vis t Oargantua qui (upuoit fqb tumc t : (i ncCa
pouoit arrcflcf fc mi(î îfigecot bc Bope ou petit 02^
teiC q pcfoit pfue bcbcuç) ccne fiurCe^Oargatua fc
trûuua6rcccctfcp2mtacfocÇei:cr)bifantafei;pc^
re (i mete q il' fc làoufoit repofer^ 2i(o26 (et) oiTttent
au riuaigc bc U mer ou a p2efent ef! (c mont famrt
n]ic(}cr*âl}uat grunt go fier (tçarcmeiTe (lOargun^?
tua fuvctdii riuaigebe la mer i(} furet 6ict}c{6a^ye
bcîeoir tàt beaue.2iro26 grunt Ôofier bcmanêa Ce
cficmir) pour a((ct et) fa gr5t 62etaignc ou fc tcnoit
ffKopartueietorjfupbifiqiffeurcûucnoit puffci;
famcrfir^)>ftowfo|.^ctafrpr.i[c pcn6at COargcitua
pcfoit for) petit 02teirii y mcitoiî îne tante q nefloit
pae monie fougue be trope toifee (i effoit fab tante
fe6ûutbûgcfoct3ier bunepetiteparroiffcq'efJottfa
aup2e6:buqiiefcfocÇierifer)auoitof?cfa crOîfceott
f f?oit fc coq:car effc tuy cuft faict maf a fa pfapc a
caufc bc6 a oifon6:(Xnc mifî guierce fa pfapc a ef?rc
gueric^^t note? q if faiffoit quatre ccneanUice te
toiffc poiiv foire fa SanMu^it petit oitciCfavf bc
m}' quartier iu|?cmêt ^Cariffauoit 1)ngpcu cnffe
a eau fc bu mal qiufp auoit eu paraiiant»
BjCoieqfccurftfeegce l)u pape qif^ e(?oj>ct
an riuaigc tjoue cuffic^ tant Îku i)emr bc
gc6 î)c toiitC(5 pure pour Tes 13coir q ecfloit 'une eÇo;;
fcîîic|?ima6rc bôt entre toutee nations quip ^im
b:fntrcL^l3:ctoncfeiir firent 6eaueoupbemuf> <Bt
beuc; fcûiion q ce quU) po2topent fur leur teflee if}
fe mirent t)a6jfe6\)nirei) que po:toit fagrant im
ment fur fopipuiefenuorerctpaillrcparmvfcefa^
6c6:uomme6on6mcfnagierc ferrèrent 6iej) feur
iJugaige» <;T)ai6nefceurentfi Bien faire ne garder
leur V'itaiflc que er) peu M)eureTiouG ncuffie; îeu
cee i5:etÔ6 a ^tourbe ces rocHiere cacBee be prnr
queoi)ncrc6\>eif?:{îauecqL>gri3t^ coiifteauf^ fung
couppoit "une grant pièce be Venaifon Tantre Tmc
gro/fc pièce betîeuf tant pY)int>2ent be fo^eq grât
gofier (ce appercnit»£o26 lura q fe if; namenSoré t
ccquei('ru)?ano)>entbefro6e que ifx niunaerovrnt
toutes fe6Î)aclk6bcreurpapi$.;CeY)0)^ant (œ6:c'.
tonGif;reiir6ailTerentbeu,v>niirre\)acl)e6 pourrc;
côpêfe/fanc fce îieauf^"^ qu I ne furent pae bu conte*
2lDoncgrant gofier iGafemerrebirent queir;gar
5crovvnt6ieijquepfu6nr feuffent befio6et> par (c
rnopc be6bcuç> rocinere/ 'îft afore febif grat gofiei:
et(3afenicrrcp2inb:eîitclHifcunre frenfur Cn tefrc
ainfi que Ice auoré t appoitci bo:iêt*^î pinG fe nn^
renî cj; fa mer bifant que qiidtiC; en auiovêf affai^
rcquifcepourropftauffilJicif) n(Cct quenr comme
tCCc3 auoytt \j02tc}* ^t (\nât çvmt ^ofittfut affc}
iiiiaiitiimiilic(icr)fiitCatmcbc Carnet (cqucito^
ci)ict a piefcntcfi appdCc (c mot fainct <^}ici)ci\'^t
miflCcôit<itant^ofict(dpomctccontvcmont:ctk
pme pioiiuet pat p(uficut6mic^cCct}^Btcft iVCi ro
cÇicr ttcfSict) garDc bc prcfcfit au no^ic rop bc ^fià
ce comme %:a^c6 tcùcqucô p2ecicu(c6.<OaCcmc((c
Î)auroitmctticre('icr)côtrcmai6graiitv5o|tcrbi(t
qucCCc net) fctoit tm (i que ttTe failYoït poitct plus
aiiantpêfantaùv^ mcfmcequc tc(pouttoit'p:avy
§:c (nni^qmncp2î^ioitpa6(auîtc OaCcmclïcfifl
(c commdnÔcmcnt/i Ce poîta pfue foiag* ^îcfi ic^
dittoc^ietbep:cfcni appcCCc ti3Bcfauic* Tipice fci)
font rctourfic6rc6bcuç>pfoiïnaigc60uiroîit trou/"
ucOarqantua qm fe garboit q ke Sictàe ne 6cfon
gm/fcjit a fa perte côme aiiftrcjfope auopêt faicU
^£iommcnt fcpeicct (amctebc Oat^
^antnamoutntêt buiK fieSutc et com^
mentOatqantua cmpoita (ce cfocÇcG
be nofltc bamc bc vatie^
=^'Pic6quegratgoficr(î (oafemcCCc finît
A^l \5cf îu; be porter Tes beu5> roc|)icr6: liicut
j pa/it iBricficiirccôtimicfaqucÛ'c fi trcf^î
rcntpfaurtcbuncpurgatior)*Paiqnoi)gaigatua
fc CM)?5a bcfcfpcrec car if fc arracÇa Cce cÇciicu^(i fc
grato it fa tciie^J\( fvappoit bu pic ptrc tcrrc/if fc be
toîbottCceèiaôXcfloitnKvuciîCebubuciCqCbemc^
noit,pui6f6buciCpaffa^(uy'fouumtqCauoitou)^
Utc que Pane cfloit Ca p(ue grant îiife bu mon§c
^ u
i((uv ptinicmiic ^cy a(Cct dn îf appcfoita firoir
d}o\c^.^ iioiîiiclïf 6 (dmc foi icmic6 çce. £oîe ifmô^
fu fin fil grîit iiiincnt j fc mif? a clkmir) qiult if fut
pjccilYcmîjîapicÔjcnnovHipaifîrcfa mmft piiiB
ïinruticrfî; ralnffe ctfcafra uffcoir fur \ine bce
toiire-îtr iioflcc bamc-maie fco ui^ce i'iiy pç^oycnt
iii\C}ea)(iitim€}:€^cfcmcct rajartioit fce doctes
te Cane a puie bc ùwtve '^fi'punt a G^âflcr (ce br u^>
qui foiJtfnfdgroffc four fcfqaflTce.fôt tfimce (ce
pùw gioffce bc i^race .7i(^ôc "i^o^eujJiCy îku \)aut
(ce panfile toue a fti foikff cj (c rcçarbopct d fc moc^
qifopêtbf ce q iTcftoit fiQrduCoîs pciifaq if crnpo!
trroit CC6 bcuç> d'ocfic 6 > q iftV 6 prC:oit au co(hc ja
iiutifritdnifi que ifduoif \)cubc6 fonHcttf^tiucof
br6mu(c6*2(doJic fcnparf jfce fiMpo:tc/q fnrrnt
marne ce fimt (ceparificne Ciitiic fcicc ne fa((oit
po]nî'))fcï contre (n}\€o2efc mirent et) coiifnf.rt
fut bit qucfon Vioit (c fuppl'ici q if (ce appo:tu|î et
nnfîenlViirepfacceouifreeaiioit piinfeaetqucif
ffiHirfriff fane pfuereueuir/et fupbôuerenf tro^>c
CCU6 6eufi 1 bf M^"' cent? »nout56 pour fbn bifner ce^
rtcco:5a OiirQciutuupuiefcr) aflufeb Cjatc^âtiia
furreriuaigebe(\iuierboiitiref?o!t lL)enU(i ro26rc
coftiiiieufiifonbueifiquatifueTicit point fon père
f f f«t jMcrr fii ou iC(ce cnwit fuiffe; nwie^ Ciir c^er;
rij)qiffrctiuotf foutef?oitîeuupoinTcrccoiifo;fct
fequerreonuoif faictrMterrer»itc$if Cf)cfii)VMit(i
(OaranutuiufiiphifT/ietebe eôfo2teprut=: pourfu
iuoirbeto^perr(7inrre'earrï' (cea>f> fiUct e/iterrcr
ct)cc (icii (ii*iioi6 bifi OarQiîfua qui efue T^oui^fj
ainfi paifcô/bifl (î>ctCti) iefim ceCùiy qui c^maSa
a tôt) pcïc que if "ùint parhcca pour te picfcntct au
îi\op attne^J^cabift (Oiir^untnacffc'boueqauc}
tiort}<^cï(it)OuybijhC{i pomtat bifpojctoypoiit
tci) "vaut auecmoy Cl) Cil (n<int dictcaqm fcruirfe
l\op^2iXo26bi\i Oargantua firc (^ciCit) ic fuie a
l^oue^ycô pitic bu pouure o^pÇcfit)/ puie hifl O^et
Cit) îa quctit ta mmcntct pajfctàe (a met cat i(cfi
C)cutc bc pattir^Oarcjatua fifï fot) cômaiï5emeut(X
auicuu fabictr lumcntpicebu riuaigcbc fa ȕcr fa
qucCù:cutpcuïbcondc6et)fo:t€(\neot) (euftouyc
rouffci bcbix> ficuç) pui6 fe piinta faiiCtct rurr et
comit*<X>ct(u)'ï>oyàt que OargStua îcuroitaf?
fer ap2(6 ùiy bi(î que if fa fuiffafî affcr (i qffe affoit
et) fCan^2C6 et que (a'ôictc tumcnt efîoit cÇauCSi et
pourroit cflre courjerfcbc 6eau(^ pouCaine b5f fce
fCamane amoyWbc (a taffe^ que 1)nc tiuftrc foj>6
tapourrortrccouurfr»Ot}ai6tât)>futfa6iumctqG
rcfif?poufaÎ6 j poufaiince pointât faicfie;qbej?ccf
fc f (î \)cmi fe U01Î) bee giune iumc6 bc 'fCan^ice.
CConuneiît <X}c\(ii)mcna Oargaiitua
a;fagi\mt 6:cf(Hgne.
p.'f 6 fa perte bc Ca çi,rant lumcf <^>ern>i
fifî i^efiîrYiiir nue q po2f cl fup(ï Oatqa^
\iia fui CcSoit hc Tvi jner p:c6 iToubrec*
iToreïbiffCPctfina Cargtîfuci.fumdfê
6m6 icp î ic trav ^rre ff 6ûf) Kop artiie fequeffe fr
ra ç^nuit cÇerc (i te brfnjrcra îna boj) qui mouft fr
pCaiia.'Bt uoiirtaiir ne ferefïifc §r ne») q i( te c^mâ
bc n5feiaricbi(î (Oai^antnajicfctavtout 'ùoftic
25 m
Ijowfoit^^tfoze fei) îa Ob^crfii; q faCaa (c Koj> pute
bifï Crc|pui|fcwif p2incc lamauw: îîig pcrfonncu^;
gcei; "ûouftrcpa)>6lcqiJcrc|îaffqpiii|fâtpour bcf^
faire iimcttrc affit) tou6 Vio> cjmwiipe fif^ cftoycnt
affcmï)ù}ct)\)ii(ioii:'i pÇuebe cent miffc Çomince
î)ar;n:6 i)imimîaigc,i)cabi|l (e Uop comment c(î
Upoffi6rc/mopquiuptâtbe"5airfan6 gêebc gucr^^
tciappcrÔubcDÇ) êataiitce ccfîe fcpmaiiic pa/fcc*
^irc bi(î <^errif) a ccfîc fope fcut monflrcre^ que if
ttc 'Dûue boi6ucm pae \)cmt "ucoir bc fi p^ee/ 2lb5c
rcl^op(ifc0fngricur6i4 6aroii6aucc (^crfir) mon
tentacÇcuaC»'6ttâto|?OJittrouuc Ocirgatuciqui
fc p2omciioit bout fc Rop et fce 6aroii6 furent fo2t
cfmcruciffee be fa groffcur (i Çauftcur. to2e fc ro)>
fc fafua (i Oargantua fup rcnbit fot) fafut cômc a
tcrp2nîccappcirtenoit:ctrc Hopfu)? hcmanSa foi)
iu)iî),5>irc bc foo nô ne i)oii6 fonciee car if cfî pour
fc beffen62c et) guette ptrc for) ÇÔme, €t gargatua
feur rcfpon5i(îq fif pcr) auoit trente miffiômee q if
ne fup fcropent rjeneraSôc Cuj? bif? fc Uop q fif îiou
foit affercô6atre cotre fetfOoe^T Of)ago6 fcfqncf^
fupfaifopct guerre que iffat)iiïcroitbe Cimce(i (u^
Baifferoitgaigee (i éoucÇeacourt* £026 Ce mercia
Oiirçïantua x bijt q fof) fu)? f ifî tjne maffc bc fer bc
foi$>atepico;bcf(5g:iqpjrrc6outcfrc fciift gro/fc
c5mc fe Tôcntre be 13ne tinc* £026 cômâ'Sa te V{or> 5
fenc^crcÇa/Jebcefourgeronepourccfairc 2tufuc
p(u6 fc t\op (up bijî ^ ec6 O06 et (^agoe c(!opcnt
fo!6 1 pmjjàe (i ^^îf; efîopct arme); be pierre be tai^
iic (z q ifcr) auoit î)ng q ef!oitfor) p2ifonnitr ttqC Cup
faifoyt peut quât iTfc vc%atdoit£o26 bif? Ocirga^
tua.èire îoue pfaifî ilquc ic ic Çoperct fc l%o>> bifï
queou)?:(i ciinopa qucnr fcDit pnfonmct c5mc îJifî
cfî^^etquâtOargatituafcîcitfcij?* ^irc îoufc^
îoueq fcp2i|otinici' ne îioi' 6 face pfnepciir* £026
î)i(ï Ce Kop faictce ce que "Soue îoul'^rce* <Bt fouf;;
6ai>)<;Otirgautuap2intre6itp2i|oiniicr par fe cofi?
fctctfcgcttabcuanttouefce jèaronefitrcfÇauff
q (on ne fepounoit îeoir puie tô^a tout moit auffi
ftoifJcqfi{mctomfi\fltom6cc fut (uy* pme bi(î
vôarçanfna^^tre ne ciatgnce net) pfue ccfluy uy
car lïne Tioue fera pCua bc peur*
ri=^g : 2i maffuc fujr tanî ofr fai'ctc par fa fciccc bc
|| ^j Oi)exùt) tcCquciCtuy faiffoit et et) 62icffufî
lir^S.lanienfebc8un6Încgirttc()arretfccoirimc
of)faictînc pièce bartifrcririct picfcntceasôargî!
tuafequetïap2int6ier)feçicrfmfnt(î nira ^cucint
tous fc6 affiffene queiatiiaie ne ficuroit ne mcn($c
roi'tqucfce (]?06ct COa(^06 mu ff eut tous fcntuq
pefoit fa maffc que iftffioitff) famaii)* 2lbôcîint
îngpofîepar fe commanÇfnicntbu Hop artue q
fc mena au camp bc6 (Soect OPaçoô^îfce nii5f?ra
auSitdDargantua.bifantficffafce traiflrce éo6
et OPaçoe qui nuyt et tour noue Ticufent br fîrui^
tc*<Bt tout fou5ait) (rargantna fc fourre er) fa Sa^
taif6rcomme15ngroupc»^1)ng troupeau be 62e6i^
fcapant be fa maffuc fa et fn criât "Cnic fc 6or) Uoy
artuercar ic^ouo môfîrerar Ccffcnce que fur <iuc6
faictc^£e6 CfoeetCDagoeîopant que ifefroitpi.<
requcînggratbpa6fepoure«f^nef»i>fcauopcn(
J5 tui
que faire fo26 tcnhc (c boeict bnnanSojocrit mctc^
O^aiGif nauoit piticbe iml^ quct) quii) feuffcnt»
iï^026^mt frtrmcc bu ro)? artue q fifi fe pillaigc^^Bt
<Dat5autua rcîonrnaa i^onbzee par hcucte k rop
^t C^crf»; fcur conta le caeibôt ù ropfutfo2t ioj>jj
cufj) bc fc6 5crt«6*£o26 commaiiSalc Uo)? b2c/fcr
rc6ta6rc(5pour Oargatuaict commanda faire t'ce
feu^bciopccr)racitepourfa'6ictoirequirauoitcô^
tre fee ennemie fee Ooe et <X>aç{06*£oi6 fe a/fifï
<Dargantua a taBrei^z a cfîe affie p2e(entement,<6t
pour entrée hcta^ù iuyfiit ferwp fee lamBone bc
quatre cène pourceau fj) falïe^ifane fee anÔouiffee
ct6ou6m6:ct beî)an6(or)potaigeracÇair be bcu^
ccii0neure6:(i quatre cène pani6:bCt\nigcljafcur)
pefoitcmquaiucriurc6:(iracl3airbebfuç)CC6 6fuf^
qtae.bontiC aiioit mcn^c (c6 tripprebe feutrée be
tad(c^<Btncbou6tc}pa6que(c Uàc?iouct fa ou ot)
(uy fraucÇoit fa ci)air ne feuft merueiffcufe met 6u
grantrcarifpouoitinen tenir belfuefeb tracÇoucr
fa cÇaubetrore ou be quatre 6ciif::^^i)>auoitfi^()ô
nito qui »ic ce/fo}Ynt be trancljcr la c!)air befjue fe^
$ict trancÇoucr et mettre par quarttereiet cïjafcur}
quartier bcBeufncfupmontoît que "r^ngmo2ceau:
<6t (\iu\ttc pni/fane Çommec qui fane ceffer a c^aj
cur;mo2ceauqutfmangeoitru^iccîo):^entcj)afcuf)
"Sncgiabcparcrecbemoufîaibe ei; fa go2ge:(î pour
fabfffcrtcfiipferuct qnattctonncttcishc pommée
ciiyttcoxt t)cut b:\> tomieauf^'^ bc ci^ic a cau(c quif
ne tkuuoit point be îif)*
fcA;omment€>argantua fut ÇaBiffc be
(a fi-rcc bu i^oj) arfue*
^^^^ï^^^^iPice que U6 îaôCce futcnt Ccucce (T que
\l^^^^<C>atq,antuamfipnn6 fa vefectiot) fc^
|jp^T^4^i9''*^r^»ï'^'ï^ iioï) pue comme fout în^
!|^^^jt(î6bcgarf(iîi6 mai6 en tfcoutant (ce
^^^^^ — -^ édite paroffee et Çonfieftee leuf^ (i bC'^
lafee bu Kopct bce pimcce qui fa a/fi(ïopent/2(
quo)>ii'p2caoitpfut>bcpratficce»it miffc fope quif
nefaFfoita6o)):cîieamcîigcr+ iTeroj? '\^o\\\ntc\nc
ç,ïdcc6 cfîopciit t:eu5ac6 ;i ac^cnzce bc birc if maii
6ij qucrir foi) gcatmatflrc bijofîcr et fup cofuman^î
5a que iffifl faire fcsÇaSilTcmcebcrmrecbc Oar^
gâtua iquiffu (if fou m)) bc cÇcmifcfZbe tous <xuù
très 1)c|îemcfi6^it026 bijt fe maifîrc bÇo(ïcf q ^mfi
feroitiffaict puiequciriup pfaîfott fe cômafibcu
puiefutfeueparfccommaiibcmciitbuôictgraut
mailîrebÇoIïcfÇuptceueaufiicebetorffcpourfai
re15uec()emifeau5ict <ùciïq,aina/cttcnt pourfaiV
rcfeecouffoiieet) foitebe Cdïïcîmi^/kfqnd} (ont
micfouB^feôc/Jcffee*
CEPour faire for) pourpomtfutfeucfcpt ccneanî
nc6 bc fatn;ino)>tic crafnopfi et mo>^tic taufîie/^t
trcte bcn^ auùxte (i btmf quartier bc "Dcfoure îcct
pour faire ta 6o26eure bu5ict pourpoints
Cnpour faire bcecÇauffca au^ict (oax^atua fut
<id)a\>tcbzu'$cteauînte'^t\Cinîattitttïo>;>e(\uav^
ticre T bcmp 'C0cu^ fcbiappicr*
flPourfaircfcfa^cbcriurecfutfeueneufcceauf
nce, i bcms> quattict/moftit rouge (i iauîwu
CPour faire fa 6o26ure fut acÇaptCtf5>:c)*aufnc6
hc Refonte ttamo^fi:mo^tic rouge (i moitié lauù
ne ainfi comme c\lbict par hcuanU
Cpour faire (imâtcau fut (cucquin}e ccneauù
nc6 î)ng carticr (i bcmy bc biap m ftcmenU
€Lpom faite fee fouficre fut acÇuptccÇr^ tcecon
ropcur6a>i(|uantcpeaurç)beîtvÇe(ibcmyc*
CL Pour faire (ce courropee a (ce fermer fu t ccÇap
te beuç> boujiaince be peaur$)bc "veau lufîeuicnt»
fLPourcarrefcrfcfb fouffierefut ac^apte c^cuf^
(ce tancu^ Ce cuyi be trente fi$) I5cuf}*
Crpour faire for) Bonnet a fa coquar6e fut Chiii'Ce
au èonnctier bcuf^ ceno quintau j> bc Came bcu^ Ci^
wrceet bempeet^ng quart mf?cmcnt,
CE^Oï) pCumatt pcfoil Bict) cent tvoye fiuree îng
quarterof) (ibauantaïae»
CI<i3argantuaauoit1i)ngfi$nctbo2eï;) îmgbe (ce
bop6*2(uquerauoittroj?6cc6niarc6bo2 biç^oncce
(ibeu^bcmer6{ibem)> (ipauoitfmg ruBi^encfiaf^
f e bédane Ce^ict ftgnct qui cfîoit merueiffcufcnicr
6ict) cfïtme:(i pefoit ccntttcntt fiurce (i beuipe*
CHitu regarô be monteure quop quot) en bpc/ rf ref
fufabtet)p2end2eacaufeque ilafloit 6ier) apieÔ;
(areI)trcntepa6IffaIfoItautantbc c§fmit)q 1)ng
pofîeeufîfccu fairea quatce c^cuauc^cce auec^e
îngBoncÇeuaf»
d^omment (f^argantua rcmercpa
Opcrfirjafecrct.
aP^ee ^ fee ÇaÔiffcmene furet paracÇeuc^ (i
que (Batqantua fe'ïteit et) ce point atomnc(i
îef?u bcfeefumpfeurç» ^a^iStcmene ifre/femBloit
au paof) cj fakt Caronc^caviC tnift (ce beii^ main»
(mc€ebcu^€0uftc}ct)(ap2cfmcc bii$ot) lAoyat^
tue ctbctou6(c6ç^cntiï}ï)ûmmc6(} noèCce 6arÔ6
(i affifîaiie t)c fa court qui ta cfioytnt pfcne^'Monc
licD gutgâtua cjîat cffcue fur cce beu^ pie^} if fc tc^
garôa bung fier couraigc cr) faifant beuç> ou trope
toure be fa tc(îe/pui6 bifî:6of) faict croire fc confcif
bun^ p2u§cjit (Z faigc Comme tcf comme ccCCuy te
monfcigiieurè^^crrir):car6icr)mcbif?ccqucie1i)Oj>
mamtciirtt quiiut if bift q ne rctfufa/fc et) tit Ce Coi)
l\op artu6/car pour 'DJig fimpic fcruicc que (uy ap
faictbauoirbcftm)>t^(i^amcu^ Cce go6(; mugoe:
ifmatatapmcqïmtJb5nccc6 fumptucu^ ^adit}:
b5ticfui6jfb2ttcnu afup^i^oiebififc Uojartuea
Operfif)»^Çeram)?nou6 rcgur5ô6 gargatua qcft
6iî aife befîrc nc:(i bit tiu 6ic te îoue (î bc fa court*
Parquop if me fcm6fcq iffcroitCof^q îoue affic^
15oU6 fîtoiifîrcrbeiiaiit fiip îcoir (if fera ceq ifbict:
pme bifl mcrrir)»éire if fera pfue fo2t tni((e fope»
2l§onc OÇerfir) fet) t)a bcuat (]5argantua*<6t quat
vDargatuaappcrceut<^frfir)iflDtnt îere fup (ifc
fafua»pui6 Ôb}crfir) beman§a (\ueÇ(e cÇcrc (icômr
iffepo2toit«<^tgargatuaqut cltoit gap/ rcfpon6 cj
trcf6icfepo2toit/ctfurceif(ep2i»it a rire fitreffo2t
(ibefigraiitaffcctiorj:pourfaçcntiffcf|cbc fapcr^
fon)ie (i be fumour q if auoit a (^crfit) (i au roy> ^t^
tue ^ or) fctc6oitnrebefcptficue6(i bempe> 2ïp2eo
t)i|îOargantua»écigncur'0Perfii)/iamai6 65me
neut autant be 6icj) au monde come ict) ap pat î)o^
fîremopci)parquopieiJou6 rcmcrcpe.
£ ii
l)ole)i6op6Ct 31rf(in§op6*
maufumfcfoitunc cSuimta awfcut) piiii;?
ce grant feiçneut on auftrc poui; înc if ci) arment
biç>*2im|î fil tif au Koy> 2lrtu6 quant liVut çufire
contre fc6 dE oe (X <Ç(igo6/cat fce ^ofcn^oy^e (i^lr^
(cti^o^eq(uyc\hfU triButairce fe reuoftercnt et
quâtrcrop2(ttu6rcurman6ott qucnrfee bcmciô
ouap§c(iconfo2tt)cgenfbarmc6/if^faifoî>êtbuc5
trrtirc^parquo j) fup lDO]î>at fot) Co») côfcir(i Ta pwtf
fcnicc bcC^argatuo/concfuS^fcut cnuopcr am6<if^
faî!c(i fi9'"f'"^"ï^> f"P etîffrnta rcnÔ2e fc tn6ut
bc cuiq anncee/et mettre fcure IDiÛee (î cÇaffcaufç)
entre fc6 maine/ii q feur toj> fcîint rcn52c pjifou:?
mer a fa court pour et) faite influe tcffe q lic raifoi):
itec 'Jlrfan^opeçi i3oic6op60uirctfam6affa§e/bc
Caqucfrcncfcfïrent^mocquer/(ibirct q if> efîopêt
bcu^natiô6/(Xquei(^fetien62opent fifoie qfc roj>
bc fa grant 62etaigne ne feur feroit rieneet bc ffen^
Sirct au^am^afjademe hetiot) pfuepatferbu top
2lrtU6 fur peine be tenir pîifoj)*
^jLomment (ce am^affa^cme firent feur
rapo2t/(i be fa p2cporatror) ^c guerre*
—1 <S6 am6affa$cur6 hu rop 2irtu6 "iJot^^t
[fafoffcre(pôncebc6'3|rfan6op6(i^ofê
J$op6 fe font mie furmcr pour tirer îcre
i iron§2C6 ou efîoit ferop 2(rtu6* 31^? ^*^^
eu 6oi)îent/ctontfo2t6ici[) e^ppfoicte/tant quif^p
arriuercnt par îngfunSp mati>)/(ifc jt^ûpcf) fccut
(cenouueÇCe6Xc(\iîcCCceman^a incontinat îcttir
patbcmt6fuyct}(ixc?iami>2c,£luantil}fmcntcn
tve}i(}(cfaù\etcntcotnincit)fcauoycnt^ict)faivef
il€Uo)f> (eut tenait (cm [aiiitci) (cm hcman^ant
(^m((c6noum((c6 U\o})po2topU jioie rcfpôôirêt
(ceamdajja^cmequcice J\t(im^oy6(i îjo(î^o^6
totiûïcmcnt cfloycnt fce cnncmyect que i(} ncpii^
foyhiicnefapu\ffonccSctoy(cm\)nnan\)adcm
auc}'èou6pav(cic(apmfJcincctic a^xix^àtuai (ii(}
tefponditcnt <\uc noi) i comôiet) que i( (cm et) fouuc
noitaffc'y/maieacaufc hc (tm ou(îtccuyX>ancc ne
(ce auone îoufu? aêuertii be (cm pioufjit^ Hc rop
fcur bifï queccfîoit 6ici; faict/(4 cce paroKce fmece
fc rop fifî affcmOret: (or) coiifci fpoui bcû6cicr be fa
gucric/uuqrfut uppeffe <i}cifir)/ct pfuficuie auf;?
trc6:etfut côcfu$ qucdSargantua picmioit ^cnf^
Sarmee ce que ifCup pfairoit fouC^ foj) enfeignei et
q O^erfir) fee conÇupzoit (i Baifreroitconfnfa (I5ar
gantuaumfiqueifauoitbecoufîumc*
<L:^ommentOt?crrit) compta a dSurgantua q
iffu^fciiffoit faire Ta guerre cÔtrcfce J^ttati^
dopectfytcndoye*
"^iDyàt <X}ctiit) (a concfufiorjbu cÔfei(bu
63 ro)>2trtu6CÔmecerfuj> q îeuftû:p2of?
Ifit be (ot) maififre iffcr) c\i icnu a <^atçâ
tuactdiy a hit*€^ar^âtua (cm} (a mdii) (i faictee
fcrmét au Uop be (e ferutr et) cevtamc guette mou^
uee entre fup (î fc6 3]rfâ5op6 (X Çofê5o)?6. i^026 gat
gantuaquîeffoitbucoPebcuererefofeifquiePort
cÇauft et pénétrant/ lûa (cuct(amaintout au(at^
£ iii
REV. DES ET. RABELAISIENNES. VIII.
0cct)fo2tc(|ueffefaîfoitî)cmpcricuc (ibcmp quati
tàli2ctouta(<itù^c\u\lcmH:(ic\ioiti€ foffirfurfe
pointbcmi6p/(i quant (Gargantua eut faictfe fcif
meat/iCpna <^ct{u) q if fup bonnajî coufcif: (X que
oc foiccauoit <(ffe}:(i(\ue et) 62icf if tu)? moiijlreroit
fouuraigcqifjcauoit faite be (a ma(Jue:pui6fup
bijiO^crfirjigargatiiairtefaurt mener auccquee
top bcu5>mifte gommée feu flcmcnt: qui feront fc
pUlaigc quant tu auraegaigne fa 6ataiffc:et fai^
cÇce que tu pienôiae fcur rop p2ifonnicr/ fequcf tu
uDmcneraeauÎAop artu6/(ite6pfu6apparê6 ^c\a
court/et reebetienepiifonmere lufquee ace ca\o))
et) aitfaict piefent au 6or) rop attue* iioie bi|r gar
gantua/commêtpaffcionenouôramer^puiebifi
mcrfirj^'Je i)0U6 paffcrap et)l)ng tefnauirc au no*^
paffafmce a îcnir bc fa petite 62etaigtie et) (a gra^j
$e*^t62icf fut af[em6feerarmecet enuopec furfc
po2tbefamer»pui6 OÇcrfiljfïfîîcnir înc gro/fc
nuecnoûe/(ief)^ngmou«ementfijrent tou6 paf^?
fe} fa Ijaufte mcr:(xfe trouuerent tous ceu(^ be far^
mcc/fauf O^erftr) q fer) retourna a fa courtbu îivop
artu6*2t5onc quant ^at^antua îeit fee gène p2C6
bcfupifncfutpointef6a5p:mai6feiirbi(î'mc6en^
fane attente} moy> icp et) ce fieuicar le îcuf^ affet
Seoir fi fee po2tc6 be ceffe îiffe font 6iet) fcrmec6:(Z
fcaHOir cotnmceCCc fappeffeicar noue fommee et)
pa^ be c^uefle*'^tonc <ôatçantua piint fa maf^
fue fut for) efpauffe*^t fet) îa îere fa îiffe ou if ré
contraîng ^ommc arme /tequeflàoufoit monter
ac5euaf/etfupbift/2tquicetu/ct qui cfttoi) maU
ftret2(55cf9ommc(ïrmefi|irc fîgnc ticCa <roiç> et)
bifaiit/^Smicmp ictc comme* £oî6(iatqantiid Ce
'p2nU(;rcmi(îer)î)»ig comg bc (a giôcffiere: et fcjj
(iffa Sers fe6 po2tC6 biccftc f)tiïe ou if tf cuiia 6ea«
coup be menu peupfc/bout if ne tint côte/(î fc6 faifl?
fa couru: et) (a "Diftc (Z fcrmcrent fce po2te6 (i founc^
têt fcecfocÇce pour alfcmSfcr toute fa commune:
faqucQc fut mcàîmcnt fut (ce muraiffce pour ^cU
tet bc6 picrrce contre (S)at^âtua:mai6 ticne ne fce
î)ou6toit.\ibcuajittou6 fe a((a affeoir fur fungbes
6oufreucr6bcfa1)irre:iifcurbcmau§a c5mc auoit
non} (a 'diÛc/(i a qui cfle efioitSoie fup Uxent que
cffc cfioit au kop birrau§c/et c^ucCÇe fappeffoit Ùc;;
6ourf»)*2t6onc iemâ^a %axq,atvi<x fi fcur rop cfïoit
Cf)fa1)ine:etif^birentquc bup;ct a6oJic Oargan^
tua fcur bifî (\ue i^ Cuy> aiïa\]ent btre que if fattcn^
6oit fuj> (X toutcfa pui/fancc pour fccomCatrc (î me
lier p2ifonnter au Kop 2(rtU6*
CiLommcntfcUopîDirfanSc^ ^ofeSc fo2^
iitcm<\cenQ gommée barmce pour combatte
(bai^anina*
|9i»Tfiq«c<5argatuapatfoit aaç)Citoj>
|w; eneifcUop birfôSefoititpar %nzfanî^,
g;!cc po2te (ectette auecquee cinq cens ^5
v^mee Siet) armcj/et ^Mient pour affaif
ftï gargàturt q cfîoit affié fur fe 6ouCeuatt:(t quant
çavi^âtua Ces lôeit îcnir a(enconttehe fuj> ifpaff a
ouftre fa 6arrtcrc bcSSe fe 6outcuatt:(ifcp2Ît ao«^
•iirir fa gucuffc/e») fe mocquautbc ft peu be gce ^ iC^
c{iopct*2t§oncc§afcutr^ regarSoit^ bifoj>êt qc»
£ ttii
fîoitÇfigbiaBfe cati( aaoit Ca qicuCCc fendue be
quatre Biacce^pme c^afcw) fe piit <\ tirer ar6afic
fle6(iatC6c6trc gargatîia:(i fc dopant COargdtua
foitCe^ietcmlthu doukucttct fane frapper au feu
cou\)hcfamafJiic(eep2intadc(ice main6(i et) tm
pfîfï towtk f56 'te ces cÇauffce* ^t îïic partie mifï
cj; fa faute "(ie ces manc^ce/puee fej) retouinaîcre
cce ge»i6 qui fatteiiSopcut au 8o2t bc fa mer et fc« t
SatÏÏa fecp2ifbiinicr6 a garder b5t if^ furet monft
io)>cuf$)befa6effep2iufequc anoii faictfeur capiV
taluc gargantuo*
d^ommeiit gargantwa Xsemanda anç> \>ii\on
niexe \i fe Uo)> cfîoit er; frur compagnie*
ï>ant<3ar(Tantnafu(ï15enu5e6aiffer
kU<xxmoixc?ie a faînffe be te6our(ïi) (f
f fîott fa tiiffe capitaffe bu ropaufme (i q
1 if eutp2t6 pdi^itme piifômcre rf fee ap
porta et) (a f 3tc be <ïc6 ttiàc^em ai\ foutJ
be ces cÇauffcô (i fee fifï e5pter par cee gêf^armeô (Z
fcf)troHuaaufi582ebctro^6 dis d neuf (i îngqui
tfioittt\oit^n'\ilt\iûtpttqanùitfa\ct(k)at(^Kmtua
et) ces C0au/fe6 fr auoi't fe pouurc pnfonuier fa tcf?c
toutefêSuetTfaeernenfecfpaôuebe ce coup be 62011
6ietcarifpetoitfiru5emetqbut)^tq (bitoitbe fot)
CO2pôifenfaifoit15erfertn)pôc5arretec0befoittg(i
hxine Çefl^eei)faifottntquf52C qiiatte niofine a1)ct*
j2D2 Cai^^e^ fe pet (Z fÇJf ne m^ït(i reuenôe au trope
cc6(rneîif(|furêtc3tc6(itterrogac6 ei>ceftemanfo
repargargatua»£)2fame6p2if(5m'er6ftiou6\)o«
fi^faufucr îûfîrc '\>\c'(iicte6 Utoj) et) generaf (i îo^
çcncta(q iïn\>cfloitpoint:ct(\(cfîoitcfcf)appe pat
Ijnc petite me c\itoictc (î ccjloitmiiffcei)'ïHK petite
maifor) iSdffe et) titant IJere fa cuvant rmîci-e*
C^omineut '^ato^antna fc bifpofabc afCct
QaiCÇct farawnc ct)Xa 13iffe bc rcBourfir):^! bes
trcfuee qui furent fatctee^
<Bn^cmait} au poithu iom fe bifpofa Oav^
^antua be 6ai(Cet (af(au(t a (a ^iffc he ÎAc;
&om{it)pCu6fo2tK]patl)enantpomfcauoit
{i Ce Roy fo2tiroit c^me iCauoit la faict Ca picmietc
foyeaCcàmâda a fee $C6 q i(} garSiffcnt 6ie (ce piVy
forimer0''(i pimt \a niaffue a fot) coi(i fct) affa acou
§er fmCce minaiHkehc (a^iùchç tcBourfifj^âDuat
ûr6 ajjifiàe fe îcirêt 15cnir if^ Ca((ctcnt bive au rop:
feilf fup enuoya 13ng meffaigc pour fup birc qf Cu^
pfcufî bc fup éaîffcr trcfuce (\uin}e iomeii} qf fup fc
toit bcfiurcr be (a'ûiikbeu^ nauivce cÇargece be
Çarac ftayeKibcu^âecacqueebc macquercaufip
faCCc} (X fa moufîar^e pour fee ma^ev.a quop fe aCi?
COî0a <Dargatua^par amfi q fe rop pparcroit foç) ar
ftieebcÇae fee quinze icute et q fup mcfmeô affifîCi?
toit au c^M aucc toute fa puifjancc feqf dppouitc
mcntfutainfic^du^ (zp:efenteauî5 çatçâtua(c6
beu^nauitee chargées beÇarencfrapô et fee bcu^
CÎ6 cac^6 be macqteau(^ faCfc} et*^^+6ariffcè pCai
liée be moufîar§e*^c5opat <5at^antua q if cfïoit
6ii appoi/foimeifcnuopaa feegcfôarmceîtîebce
nauïrcebeÇarauî; frapefcuffcmêt amcqucebcv^
cacqebcmoufïarSc (icccp fup fut fernt? a fa taQCc
3D
^cuat fil po2fc^f faÎMCfc aîiigbffiniufr parî»^
ùin^y maui) entre frpt (i fjiiyt Çcnrc6.2<p:c6 q gur^J
Qantuacut^cfuunci(ciitcnuyct)c^o:mit(ifci)aù
ia a îiig (\ucixi be ficiic î)c {a îiffe c r)înc Çaffcc o«
\i\ccoi\c^iXtt fe cnSoimit.^tufcnnebefaîifrc fu^
notent 13eu cnf>oimyk\(\m(}(t)^\xU fcrapoîtitôt
it'fiitbitprtrfccojifcifqucir^re j^rofcnt ciffuiffir fa
n\\)H et qmf^ (c nicropcrit cnÔû2nip»<£t quat if^ fu^
rct iin (ku \Ï} cmbopct bcualïcr {a Vidlff r (i if^ tum^;
6opctbeba6t'ag«culTe: bcCdrgafuaqbozmoit fa
gucuffc ouucrtc:(i )> tii6crct beuç> Cf ii6 a cinq iu^C'^
inciit,*î5t qiiar Oargaiif ua fut efuciffc iTf ut grat
|oif(Kciufebccc6Miacqucrfuufç>(afff^qfuuoitm?
gcaf uffa a (a nuierc pour 6oirc (i 6cut te ffcrtif nt qf
inifiruôictcrminc \x\ccSoi6 ff6CitO)?ce q cfîopct
to»i6f^fr)fa gufulïc furent touL>norf6« ,
^;;Comnicnt fc iUop birfunbc (i Ooflrnbc fc p2f pa^^
ra(i(i/ffui6ra for; o|t pour rcfiffa- côfrc gavgafua*
^Stç^s^- i0pairtrclÀo^'lDirrtin6c(i l;^oiïfn6c5
iCnauoit guerre bctrefue6Ufi|]birigc;;
/^[cc bc /nauDcr pur tout for; pape bc Çofc^
^M. bc et bc 'Jtraubc que tout 6cin et arrière
6iu;fu|tp2c(tbeîienir tifa Bonne în fie bc Ue6o«r^
fu;fe trop^icfmciûur te <.^)u)? procfiainemetit îc^
iiiMit:et que cfiufcunfu fi frmieufji^ en point pour fc
beffenbrequif lercitpoijriGfe.cTtint fij? kV<oy(\uc
Ci) peu be tempe if eut a |u court bcu\"> cenemiffc 65
mee Bien equippe; be ce q feur eftoit necf fjuire pour
fcfaictbe fa gncrre»<6t quant fcl\0)?fe\icit fi6ict)
i:côpaigncct hc fi 6one gcnfbarmce (i dict) c\) point
n^ccptc bc artiCCcticiCav ci) tc((uy tcpe it nay c^oit
fcpe ifucrjcf^oit point irmarT6aparîmgt)crauft|a
Ôargâtuacimcftoitauccquccceegcnefur rf6o2t
bc ia mer a faxu grant cficrcq if îint a (a cÇ)ampaH
qMc (I (jnc k î^op futtm§oitaucc 6effc côpagfiic^rt
que fifuc \5moi( 6icj) toft que if k "DrcnSîoit "ûcoir^
£oi6 Otirgantua fut 6tri) aifc-- ctbifî au Çcrau (t q
tf ne piint pas fa pcMie et que iCfcBctroit pfuetofl
q lie fup fcroit 6c(biiig a tât fepart fc fierciuft: puis
î)tfI»Ô(îrgâtuaa ces gcnt^q quant ifÇucÇeroit il if^
înenfiffent pour fane Ce pinatge.iEoie ^ay îa Coad
gâtua a fannee fa greffe maffucfiir fon eof.ctquât
iffutpîeeifrcgarSa que tout fc pape :f?oitprair) et
anovcnt f<\ict bce attgnie pour fe faire tom6cr*iCf
1)o^at iffc appiocfia p:c6:^î if^ lup UxctopU "bcc^ ffr^
c6e6 tant qï ne fc îeoit pas con5ur2c*2(6onc p:mt
fil ma^uc<i\>cu^ marne :i\cc\moncÇ)cbccactMa
anffi fermement q faict îjng fpoi; quant if x>imi fa
p20)>e et et) peu bc tcpe if en tua cent miffc beu^ cce
cth\^iu^cmlt:(i'^m<^ qui faifopctre6mo2Gfou6?
fee auftrc6:et an mcilTieu "^z (armcccfioit (c î^o)? (t
cinquante graiiôfeigneurebe fa rourt qui mo)>cnt
miff rico:5e«iro26 hanan'^a (ôaxt^antua : qui cffee
Çou6etir^rffpon5irentqucccfloitrcl\Oî>(ifc6 6a;
rone^npavL^.7i^otKCcu\:c5manda<:ôar^antua^
if;nc Bougeafffnt.^qTfeprnucrott p2ifonnier6au
ÎAor artuô aiiccquce (ce auftreij pour en faire a fa
Îonfente*£o26 0argatuafep2mtaf(fffcrcnpauf
fne a fee gène (cfqiicC} cfloycnt au riuaige hc (a met
atrop6pctitc6fieue6bera»iro:6incontinentquir;
3D II
on^îcnt fait eapitamcOcîrgciufna qui fifïïoit et)
paufmcif^fauanccrétbcaftcrfcsrnjMCdf if; fca^
uopct6icf) que itTceappcffcroît pour faire (c piffui
çc^ceg^cnequicfloyctmoieict quanti(}futcnt fa
ctquci^ycawitdict) tout piiïc^Oatqantua p:tnt
Cc6 cinquantcpiifonmctô et (c6m\^ict)3nc bcnt
ctmfcqui(auoiU<Bi)(a^hcntacufcauoit "ancien
bcpaufmc pont cfQ(itvc(c\^it}p2ifonmcr6i^miflic
Uoytc^àefa qiScfficïr.piiiefont^cnu} au num
gcbc fa met (a ou if; ont ttônuc îc fcigucur <^^ctUt)
qui fcertttcii^oît a'%m\t^1ioieOi)ctÇ\\)^i^ fcenv^
cÇuntmiciie comme if auottfcccouflumcictnicon^
tmaut quif; furent fain iC} furent toue trrtJifmie a
racourtbuUoj^cirtUB/faouôarçatuafifîprefcnt
an no6rcUo)>artu6 bee beffufDict^piijonnicre <S(
f f?o^ent pzefcne toue fee 6arou6 bc fa court bu6ict
Ko^artusq furent mouftiopeur^/(Z fupfaifopcnt
grant donneur et citant rcuercnce (z p2ifo)?ctit èeau
coupùifoice etpuifftuicebcOcirganfua*
CliTomment (f (irgantucnnifî 5ng gcnnt
en fa qideffictc*
^ .^|£^2Cî quant (]fargatua(îOperPi»)(Z foute
fôt^ larmcc furentarriue^afa comt>)u^oy
■^'^$\\2iïtneet fiure^ feepzifonnicreifc 62upt
^7 Jfnt par toute (a^ike queif jxiuoitîmg
grant qauûitbou.;ecoH$ee6beÇaurtcje(?oit pour
fouf?enir (a partie beedroe (i 0K)ago6^:£equcrou if
paffoit ifbf (îrupfoit tout Ce paye (Z X^eman^oitnon
iirncebc (Gargantua ^ifant quffîoufoit com^a^;
tre contre Tup tt îenger fc meurtre quif anoxifaict
xiufdit} goe et maçoe:(i et) fhtCcBîuyt fiçtant quit
îmt tufquce au^ oiciCCce be (3(itç^atua:Ccquc( fut
6ict)ayfct>couyî pat:ferbc(apm/fance:(zbifï que fi
k^it ^cant 3ou(oit (tmn fe Ûop attueqiCCuf 0atf
Cctoit (a mo^tic be fce gaigce que if auoit bu îRoj>
2trtu6*jl^026(l5arga))tuap2mtfamaffucctfef)îa
îcoirortefïoit fcgcautquinc/îoit que acinqpctU
tee (icuce bciLon(>2C6 ou ifauoit afficç^e 15ng cÇa^î
flcauct auoit iatont t>cfim^t k 'BttTatgc*:â§onc
quant <S>at(x,antua Ce 15eit iffe faCua/(i (edict qcant
Ce regarda et Cu)f> bi(l: cefî top queie cÇercÇc iamaie
tu nctctoutnetaehont tu'èieneimaiemaintenât
feront îengce lire $06 et inago6*2l6onc fe géant q
auoit Ca'ïfcue Baffe pzuitînc gro/fe maffue be 6o^e
(i cup^oit frapper (éargâtua.et if frappa long gros
cÇcfne*2iro26gar$antua re15ap2cn52e et fup pùa
fee raine et) îa fomie et manière ^ (ot) pfierort '^nc
bou^ainebcfguiTrcttee et fe mi(?ef) fa gi6f/fiere et
fe po2ta tout mo2ta fa court buKop artue*
C<St ainfï '\>cfc{mt<^aïa,at\tua au feruîce Xiu î^op
2(rtu6 fcfpace tieheu^cetie atxe tropemopeet+mû
iour6tu(teHient*pui6futpo2tect)faicrie par gai>)
fa p?}ce/et<^eCu\\txeiauecquee piufieure auCtxes
Écfqud^ p font be p2cfent*
CEa)mfiiptfafa6fcî)c Ccflc piefentc Çpfîoirc
^t ctonicc{uc bc iÔat^antua*
CI<Bt picmictcmmt*
^{!lommcnt<^ctCit)futa]>pe(Cepîincc\>c6ni(^to
mancicjiôacaufebcsgrcifiemeruciffcô qï faifoit*
CliC^ment C^crfcj; bcmanSa côgic baffer cr) ozict
pour faire grant (ôofiet(i^aÇemcC(c<\tti cfîopmt
fc père et fa mcrebccèargantuo*
C^Commefit Qct:Cit) fifî fa grat mment pour poî;;
ter (c pcre et di merc bc C»argarttua.
CLC^ment grant «loo fier (iCDaremcffc cngctiSre^
rent <Dargan^ua:(t be fcuf aucc buSict <5argatua*
CCôftient grant goficr (i gafcmeflfe (i gargautua
furent c5ercÇer<.1^errit):ct continent fa grat ûinict
d^atit(cGfoîefl^\i€C^ampai(inc(ibc (a6eau(ce et)
fo\> cfmouc^antbe fa (\ucue*
€E:Commcnt gargautua (Z for) pcre et fa mcre arri
iirrêt au po2t be fa mer p2C6 Ce mont §amct micÇcf
et fc mcfcÇief que fenr firent fee 62eton6*
Clîî^^mcnt fee 62ef one BaiTferent a gargâtiia et a
for) pf rc (la fa merc gr3t n362e be lîacfice (i îcaufj)
pour Ce Catcit) quiC} (eut avoycnt faict*
C[;Commentrepcre(zfamerebeQargan(uapo2tc
rentrcmojitfainctCpicÇef et t56efaineou if;font
bc p2cfcnt«.
^^iômcntCcpctcctCa mcrebegarganfua mouru
rcnt:ftbubueifqnefi(îfepouuregargantua*
C]^ommfntgargantuafci)afra a parie pour paf
fer fonbucif*
^■£ôtmt i( piint fcc ^cii^cCocf)c6 be nof?re l>ame
île paiiepomCte pcn^ic aa CoCbc fa^vat iumciiU
^uàmcnticô pati\icn6 iïpzmît q uif (ee tani]l
cr) (cure places ottctTe font bc p2cfentcc q fifî iV^Kt
gurçautiki moyennant^ ^c(icuna(\(}(uyfitaiU
CEèôi/ictgtiigâîua fci; retourna au mont famct
Ct)icl)cl\; cômciit <\}ciùi) (appurnt a (u^ (; femmes
ua a ta court bu i-^op^îirtue pour fcrmrfcèictKop*
C!;^o/jmifJitçargantwabcjfi|îfc0 9O6ct<^)a$o6
be (a nTaffuc.«6t cornet feSit gargantua f i(î (op p2C
micrrcpuGa facourt bwro)?2(rtu6 et fut ferup hc
pl'ufurure met} et hc (ceaSiffetiicne bc fiurcc»
Cl ;Cô/ncjitgargatuafilî guerre auç>§olVen$op6
cfJirranèopeMicoMicntif^rujD OailTcrentbcu^ua^
uircepfaineebcÇaruucfrapeet tropeBarricques
beinacquereaurç)farfe^pour for) beficunct poura^
woir ttcfiic6,<Bt ciment xî fcu^ozmit i<x ^onc^c ou
uerterni tomSa trope de hcQ cttop^e tt) fa gucuftc»
Ç[£Iômeutrf gaignafa^ataiCrcct m\\\ k Uopci)
fagi6e/fierc/ctîjnggrat n^^Jttt grane feigneurô
quifini(îer)p2ifor)cr)fabcntcreufe*
€E/C5mcnt gargautua retourna a fa court bu rop
artu6(ifupfi:fîp2efcntbe6p2ifonmer6(;buKopbc
lÔoffcnSc et te %ïï<\n^e^
^t^JLàmentQ,atg,antuaaiU\ compatit contïc'\>n^
geant^^t comment leSictgargatua fuppfcia fes
rame et fc mi|î e\) fa gi6cf[ierc*
fH^^finiffcnt Cce ^roni'equcebu gtaiit et puifi
faut ^Cimt,(&arQantua/contcnât fa gcneafo^
gic/iEa grandeur (i foicc be fot} coipe^^ufi'
fi (eemtmeiCCcu^ faict^battnee quif
fifipout fcno6t^cKoj>arttt6/Cat
contre fee ©ce et ^agoe/quc
a faicÔttc bu Uo j> 5Dirfatt
§c et ^cfan5c.:2(ucc(|ue6
ùe metuciffee be O^er
ft»)* f!louuei!fcment
3mp2imee6 2i
RABELAIS ET FLAUBERT.
Le tome II des Œuvres complètes de Flaubert, qui
vient de paraître chez l'éditeur Conard, renferme une lettre
adressée, le 29 octobre i838, par Gustave Flaubert à son
ami Ernest Chevalier et inédite jusqu'ici. Flaubert n'avait
en i838 que dix-sept ans, et il avait déjà commencé la lec-
ture du Gargantua et du Pantagruel.
... A peine sorti du lit, dit Flaubert, j"ai repris la lecture de
ce bon Rabelais que j'avais un peu négligé depuis quelque
temps, mais j'ai continué avec un nouveau plaisir et je touche
à la fin. Je te recommande le chapitre où il est question de
Me Gaster. Mon Rabelais est tout bourré de notes et commen-
taires philosophiques, philologiques, bacchiques, etc.
Malgré le jeune âge du commentateur, ce volume pou-
vait présenter quelque intérêt. J'en ai entretenu M. Conard
au moment où il se rendait à Antibes, où habite l'héri-
tière de Flaubert. Il a bien voulu compulser le livre, mais
il n'y a trouvé que des passages soulignés, sans aucune
annotation. D'après lui, les notes et commentaires aux-
quels Flaubert fait allusion dans sa lettre doivent avoir
été écrits sur des feuillets détachés, qu'il pense pouvoir
retrouver lorsqu'il aura été mis en possession des papiers
du célèbre écrivain. Il fera connaître à la Société le résul-
tat de ses recherches. L'intéressant article que M. H. Patry
a publié dans la Revue sur Rabelais et Flaubert^ se trou-
vera ainsi complété.
A ce propos, il me semble intéressant de rappeler ici la
suite de la lettre de Flaubert à Ernest Chevalier du i3 sep-
tembre i838, dont M. Patry n'a cité qu'une partie.
Je lis toujours Rabelais, — dit Flaubert, — et j'y ai adjoint
I. Voir Revue des Etudes rabelaisiennes, 1904, p. 27.
94 RABELAIS ET FLAUBERT.
Montaigne. Je me propose de faire plus tard sur ces deux
hommes une étude spéciale de philosophie et de littérature.
A ce passage reproduit par M. Patry, Flaubert ajoute
ces quelques lignes, où son pessimisme se fait déjà jour :
C'est, selon moi, un point d'où est parti la littérature et
l'esprit français.
Vraiment je n'estime profondément que deux hommes, Rabe-
lais et Byron, les deux seuls qui aient écrit dans l'intention de
nuire au genre humain et de lui rire à la face. Quelle immense
position que celle d'un homme ainsi placé devant le monde !
Il semble que Flaubert n'ait vu dans Rabelais qu'un
contempteur de l'humanité. Il a rectifié son jugement
lorsqu'il a dit en parlant du roman de Rabelais, dans
l'étude qu'il paraît avoir écrite un an plus tard, en iSBg :
Œuvre unique... parce qu'elle est à elle seule l'expression
d'un siècle, d'une époque..., immense sarcasme sur ce passé
hideux du moyen âge qui palpitait encore au xvi^ siècle et
dont le xvie siècle avait horreur lui-même.
Quand Flaubert dit qu'il estime Rabelais parce qu'il a
eu l'intention de nuire au genre humain, il est manifeste
qu'il veut parler du genre humain déforme par le moyen
âge, et non de Thommc en tant qu'homme.
Lionel Laroze.
LE « PANTAGRUEL » ET LES PROTESTANTS.
UN TÉMOIGNAGE INCONNU DE i352.
On sait avec quelle curiosité les fervents de Rabelais
ont toujours souhaité de voir éclaircir la question de ses
rapports avec la Réforme et avec les Réformés. En atten-
dant que l'étude d'ensemble qui s'impose sur cette matière
puisse être écrite, je puis produire un précieux témoi-
gnage qui n'a jamais été introduit dans le débat et qui
offre ce grand intérêt d'être contemporain de Rabelais et
de l'apparition du Quart-Livre complet. Il se rencontre
dans Le Triomphe de Vérité où sont monstre^ infinis
maux, commis soub\ la tyrannie de V Antéchrist fil:[ de
perdition, Tiré d'un Autheur nommé Mapheus Vegeus et
mis en vers. Par Pierre Du Val, humble membre de
TEglise de Jesus-Christ. || Ipsum audite. Veraces, ac
fidèles, inter mortales desierunt. Psal. 12. Omnes homi-
nes mendaces sunt. Psal. 116. Quorum os loquitur vani-
tatem. Psal. 144. || i552. S. /., pet. in-8 de 182 ff.
Ce curieux volume, probablement publié à Londres,
est une satire protestante de la société française. Son
auteur a été étudié par notre confrère M. Emile Picot
dans un ouvrage intitulé : Théâtre mystique de Pierre
Du Val et des libertins spirituels de Rouen au XVI'^ siècle,
publié avec une introduction (Paris, in-80, D. Morgand,
1882). Pierre Du Val quitta la France pour cause de reli-
gion et se réfugia en Angleterre un peu avant i552. Son
poème est dédié à l'Église française de Londres :
Pierre du Val à l'Eglise françoyse
Servante à Dieu, à Londre en Angleterre,
Par la faveur et grâce très courtoise
D'un Chrestien Roy désire paix en terre.
Cet ardent écrivain réformé critique dans Le Triomphe
96 LE « PANTAGRUEL » ET LES PROTESTANTS.
de Vérité^ et de la manière la plus âpre, toutes les classes,
conditions, dignités, professions qui existaient alors dans
la société de notre pays. La Vérité est censée les visiter
les unes après les autres : chassée successivement par les
médecins, les apothicaires, chirurgiens, barbiers et sem-
blables, elle s'en va aux imprimeurs et traite en ces termes
des livres qu'ils impriment :
Si ne sont pas les imprimeurs sans crime
Veu que pour gain un chacun d'eux imprime
Livres lascifz, puans, ordz et ineptes,
Remplis d'erreurs, de fables et sornettes,
D'impiété, d'infameté et rage.
Comme entendras par leur subtil ouvrage :
D'un Amadis, d'un Flammette et Pamphile,
D'un Fierabras, d'un sot Ecatomphile,
D'un Olivier, un Oger, d'un Fourmon,
lehan de Paris, des quattre filz Aymon,
Mille et Amy, Regnaut de Montaubon (sic)
Et d'un Merlin, autant faux que Laban,
D'un Melusine, d'un Romant de la Rose,
D'un Peregrin, qui a besoing de glose,
Des actes preux du grand Roy Charlemaigne,
Des vaillans fais d'un Arthus de Bretaigne,
Les grans hazardz d'un Pierre de Provence,
Pantagruel qui entre tous s'advance,
Et tant et plus d'autres sottes histoires,
Ramentevans incredibles victoires :
Combien que soyent des mensonges très amples.
Mais le pis est là sont mauvais exemples.
De meurtres grans, rapines, convoitises.
D'impiété et toutes paillardises;
Là n'apprent on qu'orgueil, vengeance et ire,
A décevoir par beau parler et dire.
Et mille maux que je ne compte pas.
Voilà donc un texte décisif à joindre à ceux que nous
apportent les œuvres de Calvin, de H. Estienne, les
registres de Genève, etc., et qui paraît encore plus expli-
cite. Pantagruel est considéré par Pierre Du Val comme
LE « PANTAGRUEL » ET LES PROTESTANTS. 97
le livre le plus mauvais, le plus dangereux, le plus con-
damnable de son temps, comme celui qui, entre tous les
ouvrages lascifs, ineptes, faux ou impies, « s'advance »
au premier rang. Et ce jugement est daté de i352. Ce texte
figurera désormais, en une place toute spéciale, parmi les
mentions les plus anciennes et les plus caractéristiques
du Pantagj'uel. Ajoutons qu'il apporte en même temps
une énumération curieuse des lectures de nos pères au
xvi« siècle. Catholiques et protestants militants s'entendent,
vers i55o, pour réprouver au premier chef les idées du
Pantagruel. Il faudra tenir compte de tout cela pour
l'étude du V^ livre et de son authenticité.
Abel Lefranc.
REV. DES ET. RABELAISIENNES. Vlll.
COMPTES-RENDUS
N. Martin - DrpoNT. François Rabelais. Paris, Albin
Michel, 1910, In-80, xi-332 pages, avec reproductions.
Nous avons évoqué à plus d'une reprise le souvenir de l'in-
téressant groupement des « Amis et admirateurs de Rabelais »
qui, de 1886 à 1892, réunit un certain nombre de fervents du
Maître et contribua pour sa part à entretenir, dans plusieurs
provinces, d'activés sympathies rabelaisiennes. Une mention
toute particulière est due à son dévoué fondateur, M. Audiger,
qui fut l'âme des divers congrès qui se tinrent, durant ces
années, à Tours et deux fois à Chinon. Parmi les auteurs de
communications faites à ces réunions figure plusieurs fois le
nom de M. N. Martin-Dupont : sur les idées de R. touchant
la politique, sur R. moraliste, sur la femme dans le panta-
gruélisme. Demeuré depuis, malgré la dispersion de la Société,
un ardent « Ami et admirateur de Rabelais » et devenu notre
confrère, M. Martin-Dupont a songé à publier le résultat de
ses réflexions sur l'auteur du Pantagruel. Son volume com-
prend dix chapitres : la vie, l'écrivain, l'artiste, le politique, la
morale, R. et la femme, le moine, la religion de R., le méde-
cin, l'alchimie. Un épilogue nous fait connaître ce que quelques
contemporains ont pensé de R. : Budé, Calvin, Th. de Bèze,
les Sainte-Marthe, de Thou, Van Dale. L'auteur nous donne
ensuite l'opinion de La Bruyère, celle de Fontenelle et celle
de Voltaire. Il définit, pour finir, « l'âme de R. ». M. M.-D. a
joint à son ouvrage plusieurs portraits de notre écrivain, dont
celui du musée de Châteauroux, diverses vues anciennes de
Chinon et de bonnes reproductions des photographies de
C. Peigné de Tours, mises en circulation au moment du pre-
mier congrès des « Amis de Rabelais », tenu à Chinon le
i3 juin 1886. On s'étonne que le rabelaisant enthousiaste qu'est
M. M.-D. n'ait pas cherché à se mettre au courant des récents
travaux publiés sur l'auteur qu'il étudie. Il n'a guère tenu de
compte des recherches accumulées depuis une vingtaine d'an-
nées sur la biographie, le commentaire et l'explication de
COMPTES-RENDUS. 99
l'œuvre'. Son livre, écrit con amore, est trop resté ce qu'il
aurait pu être au temps où se tenaient les réunions rabelai-
siennes que nous venons d'évoquer. Quoi qu'il en soit, sa fer-
veur rabelaisienne est méritoire ; elle vaut d'être signalée à
nos confrères. On peut en juger par cette touchante confes-
sion (p. 2) : « Pour moi, depuis que j'ai l'âge d'homme, le Gar-
gantua et le Pantagruel ont été mon livre de chevet, et je puis
dire que dans tous les hasards de la vie, dans les luttes de la
pensée, crises de la volonté, au plus fort de la bataille pour
l'existence, alors que, las, j'allais m'abandonner peut-être à
une désespérance stérile et lâche, la lecture de ce livre m'a
tenu le cœur et l'esprit haut; d'où je puis regarder, non point
avec l'indifférence du jouisseur ou du sceptique, mais confiant
et serein, les contingences et accidents de la vie : « certaine
« gaîté d'esprit confite en mépris des choses fortuites ! » — L.
Charles Beaulieux. Catalogue de la Réserve XVI" siècle
( 1 5oi-i54o) de la bibliothèque de l'Université de
Paris. Paris, H. Champion, 1910. In-8°. 8 fr.
M. Charles Beaulieux, bibliothécaire à la Sorbonne, nous
donne dans ce catalogue un excellent instrument de recherches
et de travail. La Réserve xvie siècle de la bibliothèque de l'Uni-
versité de Paris comprend 1,200 ouvrages; toutes les sciences
y sont représentées; elle nous offre une idée exacte de ce
qu'était la « librairie » d'un humaniste du xvi^ siècle, d'un
Budé ou d'un Rabelais. A la description de ces 1,200 ouvrages
sont jointes dix-neuf reproductions de marques typographiques,
une liste des imprimeurs et libraires figurant dans le catalogue,
une liste des personnages mentionnés dans les notes manus-
crites et quelques commentaires sur ces notes; L'ouvrage de
M. Beaulieux se recommande à tous ceux qu'intéresse l'étude
de l'humanisme à l'époque de Rabelais. J. Plattard.
I. Les sept volumes de la R. E. R., les études ou ouvrages
publiés dans ces dernières années sur les sources de R., sur R.
anatomiste et physiologiste, sur les voyages de Pantagruel, sur la
topographie rabelaisienne, sur la « querelle des femmes », sur le
V" livre, etc., n'ont pas été utilisés. Il faudrait aussi plus de préci-
sion : p. 9, l'acte de partage est de i5o5 (anc. style) et non de i525;
le père de R. n'était pas apothicaire, etc.
CHRONIQUE.
Société des Études rabelaisiennes. — Le Conseil de la
Société s'est réuni le lo mars igio. Après avoir approuvé
les nouvelles candidatures, il a discuté une intéressante pro-
position de M. H. Grimàud sur l'utilité de placer une plaque
commémorative à la Devinière, maison natale de Rabelais.
M. Grimaud sera prié de représenter à la Société du Vieux-
Chinon, dont il est membre, que le soin de poser cette plaque
lui revient au premier chef et que, si elle veut bien s'en char-
ger, la Société des Études rabelaisiennes sera heureuse de l'y
aider pécuniairement. Le Conseil a ensuite tiré au sort les
noms de ses membres sortants, conformément aux statuts. Ont
été désignés : MM. Henry Grimaud, Lionel Laroze, Antoine
Thomas, Maurice Tourneux; M. A. Maugeret étant décédé.
— La Société a tenu son assemblée générale annuelle le
10 mars 1910, à cinq heures, dans l'École pratique des Hautes-
Études, salle Gaston Paris, sous la présidence de M. Abel
Lefranc.
M. Jacques Boulenger, secrétaire, lui a communiqué les
noms des nouveaux candidats, qui ont été admis à l'unani-
mité. La Société comptait l'an dernier 872 souscriptions. Elle
a perdu 7 de ses membres par décès, radiations ou démis-
sions. En revanche, elle a acquis 16 adhésions nouvelles,
si bien qu'elle sert aujourd'hui ses publications à 38i sous-
cripteurs.
M. Henri Clouzot, trésorier, a ensuite présenté les comptes
de l'exercice 1909, qui se solde de la sorte :
Recettes.
En caisse au ie<" janvier 1909 573 4S
Produit des cotisations payées à la Société . . . 2,i5o »»
CHRONIQUE. 101
Produit des cotisations payées à M. Champion . 1,387 »»
Vente de collections 8 »»
Vente de publications 17 60
Intérêts du compte 4 »»
Don de la fondation Peyrat 5oo »»
4,640 o5
Dépenses.
Impression des numéros 3,36o 10
Tirages à part 247 60
Droits d'auteurs 266 25
Clichés et reproductions 164 80
Prospectus et convocations 72 o5
Affranchissement des fascicules 33i 60
Recouvrements et timbres 61 65
Frais de séances 25 w»
Fournitures de bureau 10 10
Dépôt au Crédit lyonnais 100 go
4,640 o5
Ces chiffres, mis aux voix, sont approuvés à l'unanimité.
M. Abel Lefranc présente alors son rapport sur l'année qui
vient de s'écouler. Il fait observer que, grâce à la libéralité
d'une généreuse donatrice, nous avons pu en 1909 grossir
le volume de notre Revue, ainsi que le nombre des clichés qui
l'illustrent, c'est-à-dire publier plus de travaux sur Rabelais
et faire avancer sensiblement nos études. Il serait regrettable
que nous nous vissions forcés de restreindre notre publication
en 1910, et en conséquence M. Lefranc, tout en se félicitant de
constater que chaque année jusqu'ici le nombre des membres
de la Société s'est régulièrement accru, engage chacun de
nous à faire de son mieux pour procurer à la Société de nou-
velles adhésions encore. Notre président récapitule ensuite les
principaux articles publiés Tan passé et en fait ressortir les
conclusions. Knhn il rappelle la mémoire de notre ancien
vice-président et doyen M. A. Maugeret, dont nous avons
102 CHRONIQUE.
malheureusement à déplorer la perte depuis le i3 février
dernier'.
L'assemblée procède à l'élection de cinq membres du Con-
seil :
MM, H. Grimaud,
Lionel Laroze,
Antoine Thomas,
Maurice Tourneux,
membres sortants, sont réélus.
M. Jean Plattard est élu.
Enfin l'assemblée écoute les communications fort intéres-
santes de MM. Lionel Laroze sur Rabelais et Flaubert, Henri
Clouzot sur 3/i3i/re Charles Charmoy, le commandant G. Pinet
sur La grande salle de Navarre, et Abel Lefranc sur Chasse-
neux et Rabelais, que nous reproduisons dans le présent fas-
cicule ou reproduirons dans les prochains.
— Le Conseil de la Société s'est réuni le 21 mars 1910 pour
nommer son Bureau. Ont été élus :
MM. Abel Lefranc, président,
Lionel Laroze, L.-G. Pélissier, vice-présidents,
Jacques Boulenger, secrétaire,
Louis LovioT, secrétaire-adjoint,
Henri Clouzot, trésorier,
[Maurice Du Bos, trésorier-adjoint.]
Notre bibliothèque. — M. Pierre Dufay nous a remis :
Pierre Dufay, Fernand Bournon f i SSy-KjogJiPans, H. Cham-
pion, 1909, in-80, 29 pages, tiré à 100 exemplaires). — M. Georges
Beaurain : Le prieure d'Hornoy et son prieur au commence-
ment du XF/« siècle, par Georges Beaurain (Amiens, impr.
Yvert et Tellier, 1908, in-80, 42 p.; illustrations). — M. Joseph
Orsier : Joseph Orsier, Propos historiques et littéraires. La
1. M. Abel Lefranc se propose de consacrer une notice nécrolo-
gique à cet érudit excellent dont il ne saurait oublier le rôle actif
et dévoué lors de l'organisation de noire Société.
CHRONIQUE. . I03
moquerie savoyarde. Apologue en vers patois de la fin du
XVh siècle et ses origines (Paris, H. Champion, 1910, in-S»,
28 p.).
Sont entrés par voie d'échange les périodiques suivants :
L'Amateur d'autographes, année 1909. — Modem language
notes, année 1909. — Bulletin du bibliophile, année 1909. —
Bulletin de la Société archéologique de Touraine, année 1909,
fascicules I à III.
L'invention et la composition dans l'œuvre de Rabelais.
— Notre confrère M. Jean Plattard a soutenu en Sorbonne, le
19 janvier, ses thèses pour le doctorat ès lettres. Sa thèse com-
plémentaire est V Édition critique du Quart Livre de i548,
que nos lecteurs recevront avec le présent fascicule. Sa thèse
principale est une étude sur V Invention et la composition dans
l'œuvre de Rabelais. C'est le premier ouvrage sur Rabelais qui
ait été soumis à l'examen de la Faculté depuis la fondation de
notre Société : il a valu à son auteur le titre de docteur avec
mention très honorable.
Nous avons noté pour nos lecteurs les remarques, conjec-
tures et aperçus qui ont trouvé place dans cette soutenance.
Le jury, présidé par M. le doyen Croiset, était composé, pour
la thèse complémentaire, de MM. Roques, Brunot et Chamard;
pour la thèse principale, de MM. Croiset, Lanson et Gazier.
M. Roques, entre autres remarques, insiste sur l'assertion de
Ménage, rapportée dans la note i de la page i de l'édition du
Quart Livre. Ménage prétend avoir eu une édition séparée du
prologue du Quart Livre en caractères gothiques. Son affirma-
tion est nette; d'autre part, nous ne trouvons nulle autre men-
tion de cette édition spéciale du Prologue : M. Roques émet
cette hypothèse que peut-être Rabelais a voulu tâter l'opinion
par un tirage à part du Prologue. Les caractères gothiques
furent précisément employés pour l'impression des plaquettes,
longtemps après qu'ils eurent été abandonnés pour les
ouvrages plus considérables.
M. Brunot loue M. Plattard d'avoir étudié le travail du style
chez Rabelais dans les corrections de i552 (p. 8-22), mais n'ad-
met point ses conclusions. Les changements dans l'ordre des
mots ne doivent pas être considérés comme une recherche
d'archaïsme, mais comme un procédé commun à tous les
104 CHRONIQUE.
écrivains latinisants de l'époque, particulièrement en honneur
dans l'école lyonnaise (voir Maurice Scève) que Rabelais a
bien connue.
M. Chamard présente quelques observations sur la notation
des variantes et signale quelques coquilles qui appellent un
erratum.
M. le doyen Croiset demande des éclaircissements sur le
chapitre de l'humanisme. Pourrait-on savoir jusqu'à quel point
Rabelais connaissait le grec et le lisait? M. Plattard fait obser-
ver qu'il est difficile de préciser ce point : en effet, la plu-
part des fragments que Rabelais traduit des auteurs grecs
avaient déjà été traduits en latin et Rabelais pouvait s'aider
de ces traductions; en outre, il paraphrase plutôt qu'il ne tra-
duit. M. le doyen Croiset insiste alors sur les rapports qu'il
trouve entre la prose de Rabelais et celle de Platon. Rabelais,
comme Platon, a un rythme de phrase très sûr; son style est
une imitation du langage parlé, consciente, savante et artiste.
M. Lanson fait un mérite à M. Plattard de la précision de
ses recherches et aussi de la discrétion et de la prudence avec
lesquelles il les a présentées, « ne voulant jamais avoir l'air de
savoir plus qu'il ne savait ». Peut-être même a-t-il poussé trop
loin la modestie, en se refusant à utiliser tout ce qu'il savait?
M. Lanson regrette que les sources antiques et les sources
populaires masquent l'inspiration moderne, qui n'est pas popu-
laire. Il y avait lieu d'examiner un passage de Cœlius Calca-
gninus qui présente de grandes analogies avec le plan d'édu-
cation de Gargantua. De même, l'art architectural de Thélème
ne se rattacherait-il pas à une conception de l'architecture
commune aux humanistes du temps? Malgré ces réserves,
M. Lanson estime que le travail de M. Plattard deviendra
désormais inséparable de l'œuvre de Rabelais pour ceux qui
voudront étudisr cette œuvre.
M. Brunot, bien qu'il ait été convoqué pour le seul examen
de la thèse complémentaire, tient à prendre part à la discus-
sion de la thèse principale. Il loue M. Plattard de la connais-
sance et de l'intelligence qu'il a de Rabelais et de son temps.
Puis il redresse avec un soin minutieux, qui atteste l'intérêt
qu'il a mis à lire cette thèse, un certain nombre d'inadver-
tances, H corriger par un erratum. Il regrette que M. Plattard
n'ait pas fait une place plus importante aux sources scriptu-
CHRONIQUE. I05
raires de Rabelais'. Il eût été bon d'étudier les parodies de
la Bible, qui peut-être ont motivé les condamnations du livre
par la Sorbonne. M. Plattard fait remarquer que la plus auda-
cieuse de ces parodies, le Sitio des « Propos des bien yvres m,
a été maintenue dans l'édition de 042, celle d'où ont disparu
les plaisanteries irrévérencieuses sur la Sorbonne et les théo-
logiens. M. Brunot fait observer en outre que la précision que
Rabelais apporte dans son réalisme local est sans doute un
procédé d'auteur pour éveiller la curiosité du public. Il insiste
sur ce fait que l'humanisme qui faisait revenir les médecins
aux pratiques des anciens a été un obstacle à la méthode
d'expérimentation, qui commençait à s'introduire. Les progrès
de la médecine sont venus des ignorants, comme A. Paré,
qui, ne connaissant pas le latin, demandaient à l'expérience
ce qu'ils ne pouvaient tirer des textes. M. Brunot termine en
constatant que la valeur du travail de M. Plattard est d'un
heureux augure pour l'édition de Rabelais à laquelle il col-
labore.
M. Gazier critique le titre qui annonce de la rhétorique-.
Sur les sources bibliques, il présente les mêmes observations
que M. Brunot. Il fait observer que plusieurs des parodies de
la Bible s'expliquent par l'habitude, fréquente dans les milieux
cléricaux, de jouer avec le texte de l'Écriture. Pourtant, le
Sitio des « Propos des bien yvres » risquait de conduire
Rabelais au bûcher. Il note que les citations de la Bible dis-
paraissent presque, à partir du Tiers Livre.
Telles sont les principales remarques auxquelles cette soute-
nance a donné lieu. En somme, les réserves et les critiques
du jury n'ont porté que sur des détails, sur des questions de
composition ou de proportion. Sur la valeur littéraire, critique
et documentaire de son ouvrage, M. Plattard n'a reçu que des
éloges, et nous sommes particulièrement heureux de le noter
ici, en attendant le compte-rendu critique et détaillé que la
Revue publiera dans son prochain fascicule. J. B.
1. Nous publierons prochainement un article de M. Plattard sur
Rabelais et ses sources scnpturaires et théologiques.
2. L'ouvrage de M. Plattard porte maintenant pour titre : L'Œuvre
de Rabelais {sources, invention et composition). Paris, II. Champion,
1910.
I06 CHRONIQUE.
Rabelais docteur. — Sans qu'on doive y attacher une
importance exagérée, il est bon de remarquer que Pierre de
Saint-Romuald, dans le passage cité par M. Lefranc(i?. É. /?.,
t. VII, p. 5o3), place le doctorat de Rabelais avant la bulle
pro apostasia. H. C.
Talasman et haymachy (1. II, ch. ix). — Notre confrère
M. Paul Casanova, professeur au Collège de France, nous
adresse l'intéressante lettre suivante :
Paris, 3o janvier 1910.
Vous avez bien voulu me faire parvenir les numéros de l'année
190g de la Revue des Etudes rabelaisiennes. Ils m'ont vivement
intéressé. Voulez-vous me permettre de payer mon écot à la Revue
en vous soumettant les observations suivantes sur un point de ma
compétence :
Page 89, 1. 7 : « Lettres signées et escrites par les prestres de
Turquie, qu'on nomme Talasmans, qui appellent ces lettres Hay-
machy; ce brevet préservant celuy qui le porte à la guerre. »
Je ne partage pas l'opinion de M. C. Huart rapportée par l'auteur
de l'article. A mon avis, les Talasmans sont les Daniclimends,
prêtres (ou plus exactement étudiants en théologie et aspirants
prêtres) de Turquie. On les appelle aussi softas et ils sont plus
connus sous cette seconde dénomination. L'altération de danich-
mend (littéralement : savant) se retrouve assez semblable chez les
auteurs occidentaux et byzantins qui, parlant d'un prince turcoman
de la famille dite des Danichmend, écrivent : (Guillaume de Tyr)
Danisman, (Albert d'Aix) Doniman, (Cinnamus) Tavi(T[i.avioç. Je
crois, d'ailleurs très volontiers, qu'ici la déformation de Vn en /
(très fréquente par voie orale) est sous l'influence du mot : talisman.
Quant à haymachy, qu'il faut probablement lire haymail:[, c'est
le mot arabe hamail (littéralement : choses qui se portent) et qui
est consacré pour les amulettes, scapulaircs et autres que portent
sur eux les Musulmans afin d'être protégés de tout malheur. C'est
le mot couran'. en Turquie pour ces sortes de choses.
Sur danichmend, cf M. d'Ohsson, Tableau de l'empire ottoman,
II, 469, et sur hamail, cf. Ibid., V, 681.
Paul Casanova.
Alcofribas son bon facteur (1. I, ch. viii). — A Lyon (ceci à
l'appui de la note de M. Henri Clouzot), le mot facteur a été
uniquement employé dans le sens d'homme de confiance
chargé d'agir en l'absence du chef de maison. Il était souvent
CHRONIQUE. 107
muni de la procuration générale de son maître et en devenait
généralement l'associé. Le mot de facteur implique toujours
l'idée d'un employé supérieur, en général d'un niveau social
égal à celui du maître. Jean-Baptiste Buysson, libraire, fut
successivement le facteur, le petit-gendre et l'associé de Guil-
laume Rouillé. Ceci bien entendu pour les xve et xvi^ siècles.
J. Baudrier.
Garasse et Rabelais. — A l'appui de l'excellente note de
M. Abel Lefranc publiée dans le dernier fascicule, nous ren-
voyons à la lettre de Reneaume (vers 1620) publiée dans la
Revue, t. IV, p. 80 : « Je n'ay peu trouver mon Rabelais en
ma bibliothèque. Je ne sçay si mon [fils], trop imbu de phan-
taisies jésuitiques, ne me l'a point ou faict brusler ou jette
quelque part. » H. G.
MoNOUC, « EUNUQUE ». — Un de nos confrères nous écrit :
A propos de Monouc, qui est savamment commenté dans le der-
nier numéro de la Revue, permettez-moi de vous rapporter un sou-
venir de voyage en Turkestan, oîi se parle le turc dzâgataï. Je
rencontrais fréquemment à Boukhara un vieux marchand de bon-
nets du bazar qui était un ami de notre drogman et que ce dernier
mettait dans des rages folles en l'appelant Hadji-Menoiik, c'est-à-dire
homosexuel. N'étant pas orientaliste, je n'insiste pas, mais c'est
dans cette direction qu'il faudrait chercher.
Rabelais et Bussy-Rabutin. — Dans le charmant livre qu'il a
consacré à Bussy-Rabutin (Paris, Champion, 1909), M. Gérard-
Gailly montre en Bussy un admirateur de Rabelais, dont il
avait fait une de ses lectures favorites. Témoin ces trois lignes
tracées sur une muraille de son château : « Curé de Meudon,
ayant fait un livre qu'on n'estimait pas, parce qu'il était d'un
savoir trop profond, composa cette folle et fine satire contre
son siècle, qui eut ensuite un cours merveilleux et qui en aura
toujours. »
Citons encore en passant l'inscription réservée à Montaigne :
« Gentilhomme gascon qui, dans un livre intitulé les Essais, a
mis tout le bon sens du monde » {op. cit., p. 343).
Portrait de Rabelais par Delacroix (1834). — Le portrait
108 CHRONIQUE.
de Rabelais par E. Delacroix (1834), tout de convention comme
la plupart des portraits historiques de l'époque, réédite de
parfaite façon, avec une différence d'expression bien entendu,
les traits de l'homme couché dans le célèbre tableau du Louvre
Le Massacre de Scio, tableau qui, au Salon de 1824, porta, dit
Théophile Gautier, au dernier degré d'exaspération les colères
de l'école classique.
Quel était ce modèle dont deux fois en dix ans et pour des
sujets si différents se servit Delacroix?
Certains remarquent une étrange affinité entre ces deux per-
sonnages et le portrait de Petrus Borel.
Petrus Borel et Rabelais ! L'aimable railleur sous les traits
du farouche lycanthrope ! Quel romantisme! Il serait curieux
que Delacroix, qui se piquait de fréquenter le juste milieu, eût
portraituré le bousingot dont les truculences émerveillaient
l'atelier de Deveria et qui passait pour maître chez Louis Bou-
langer. Si cette identification de personnages pouvait être
faite, elle éclairerait d'un jour tout nouveau les rapports du
Cénacle avec Delacroix. Chacun sait que si Delacroix a des-
siné les costumes du drame A77iy Robsart, il ne garda pas
moins vis-à-vis de Victor Hugo et son entourage une constante
réserve et ne s'enrôla pas dans les bandes frénétiques aux
soirs de Hernani. M. Du Bos.
La toile dont il est ici question fut achetée par l'État, qui
en fit don à la commune de Chinon, où elle décore aujour-
d'hui le salon de l'hôtel de ville, nous écrit M. Henry Grimaud.
Il La figure souriante, l'auteur de Pantagruel est représenté
assis au milieu d'un fouillis de livres. Traités avec une grande
richesse de tons, les meubles et accessoires Renaissance se
détachent d'un fond qui a malheureusement passé au noir. En
i885, cette toile a figuré à Paris à l'exposition des œuvres
d'Eugène Delacroix. »
Rabelais nom de ville. — Pendant la Révolution, on chan-
gea tous les noms de ville rappelant de près ou de loin l'an-
cien régime; ainsi, Château-Chinon (Nièvre) s'appela Chinon-
Moniagne; on supprimait ainsi le mot château qui offusquait
les Jacobins.
Ce changement occasionna de nombreuses confusions pos-
CHRONIQUE. 109
taies entre la ville nivernaise Ghinon-Montagne et la cité touran-
gelle restée Chinon tout court. Pour obvier à cet inconvénient,
les édiles chinonais délibérèrent sur cette question le 7 floréal
an II. La dénomination de Chinon-sur-Vienne fut adoptée par
7 voix contre 6 en faveur de Ghinon-Rabelais ; cette décision
fut prise malgré un pompeux discours du citoyen Lemanceau,
qui fit ressortir les avantages de cette appellation, où le mot
Chinon était accolé à celui du plus illustre de ses enfants.
H. G.
Rabelais et Boursault (1709). — Notre confrère M. F. Bru-
not veut bien nous communiquer l'intéressante note que l'on
va lire :
La Robe de Rabelais est en si grande vénération à Montpellier
qu'aucun médecin n'y est reçu qui ne la mette sept fois. Quelques
étudians en médecine ayant fait des actions indignes d'eux furent
cause que tous les privilèges de la Faculté furent abolis. Rabelais,
qui étoit un des plus considérables Membres de ce Corps, vint à
Paris et s'adressa au Suisse du Chancelier Duprat, à qui il parla
latin. Le Suisse ayant fait venir un homme qui sçavoit cette langue,
Rabelais luy parla Grec. Un autre qui entendoit le Grec ayant paru,
il luy parla Hébreu. Par hazard, un professeur en langue hébraïque
s'étant trouvé là, Rabelais luy parla en Arabe, et à un autre encore
en Syriaque : de sorte qu'un tel homme ayant quelque chose de
prodigieux, on courut en avertir le Chancelier qui, charmé de la
harangue qu'il luy fit et de la science qu'il avoit, rétablit, à sa con-
sidération, tous les privilèges qui avoient été abolis. Rabelais étoit
de Chinon, petite ville de Touraine, et se fit cordelier au couvent
de Fontenay-Ie-Comte, dans le Bas-Poitou, d'où il s'enfuit : ensuite
de quoy il fut médecin à Montpellier, alla à Rome avec le cardinal
de Lorraine et mourut curé de Meudon. Il avoit beaucoup d'esprit
et de sçavoir, mais peu de religion : et quoique son livre soit estimé
de quelques-uns, on ne le voit point dans les mains de personne
d'une vie réglée. (Extrait de Boursault, Lettres nouvelles, éd. de
1709, p. 375-376.)
Saint-Michel d'Aure et Saint-Nicolas (1. IV, ch. xix). —
M. L. Médan, dans un article intitulé : Sur une exclamation
de Panurge (Rev. de Gascogne, 1909, p. 541), identifie Saint
Michel d'Aure et Saint Nicolas à deux chapelles de la vallée
d'Aure près des Pyrénées.
110 CHRONIQUE.
Portrait de Rabelais photographié. — Grâce à une très
gracieuse autorisation de M^e la baronne Sellière, notre con-
frère M. G. Lenseigne a pu faire photographier à notre inten-
tion le portrait de Rabelais conservé au château de Beauregard
(Loir-et-Cher). Nous adressons à Mme Sellière nos plus vifs
remercîments.
Rabelais en Bohême. — Jusqu'à présent, il n'y avait pas,
dans la littérature tchèque, de traduction de la grande Bible
de la Renaissance. On parlait des idées pédagogiques de Rabe-
lais, on parlait de Rabelais en littérature, mais on ne pouvait
pas lire l'œuvre même, sinon dans le difficile original.
En 1907, M. le Dr Prok.-Mir. Haskovec, jeune professeur de
littérature française à l'Université tchèque de Prague, tradui-
sit les chapitres pédagogiques de Pantagruel et Gargantua et
accompagna sa traduction d'un essai sur la pédagogie de
Rabelais et d'une étude d'histoire littéraire sur Rabelais. Puis
M. Haskovec continua à publier des articles et dirigea les
efforts de ses élèves sur son auteur favori, si bien que, prépa-
rée dans le séminaire qu'il a fondé, la première traduction
tchèque de Gargantua est aujourd'hui prête à paraître. La
besogne était malaisée, car tout était à défricher, mais en
même temps le travail fut plein de charmes, car il permit de
goûter toute la saveur de l'oeuvre de Rabelais et il causa en
quelque sorte la formation d'une petite Théléma tchèque entre
les traducteurs.
Une petite bibliothèque rabelaisienne fut fondée grâce aux
livres de M. Haskovec. Elle comprenait notamment les édi-
tions originales de Marty-Laveaux et de Burgaud des Marets
et Rathery, toutes les années de la Revue des Études rabelai-
siennes, trois traductions allemandes de Rabelais et une tra-
duction russe; les grands dictionnaires français du séminaire
roman de l'Université étaient à la disposition des traducteurs.
Ceux-ci se sont efforcés de traduire littéralement, tout en
donnant à l'idée de Rabelais une expression purement tchèque.
Us espèrent être arrivés à l'objectivité de l'expression, ce qui
est indispensable quand une traduction est l'œuvre de plu-
sieurs personnes. Le texte sur lequel ils ont travaillé est celui
de Marty-Laveaux. F. Kamaryt.
CHRONIQUE. III
— J'ajoute à ces renseignements qu'il vient de se former à
Prague une « Société des bibliophiles », dont la première
publication : le Testament de Coménius, a paru (adresse :
Spolek Bibliofilù, à Prague, librairie O. Pysvejc), et que
M. Haskovec a publié la première de ses Études sur les rap-
ports littéraires des littératures tchèque et française, consacrée
à « l'histoire de Venceslas et Boleslas racontée par un Fran-
çais [Belleforest] » : Vdclav a Boleslav V povîdce francou![ské.
J. B.
La Pantagrueline Prognostication en catalan. — Pro-
nostich Pantagrueli cert, véritable et infallible per l'any per-
pétuai, nouament compost a profit et auisement de gents atur-
dides, et moxardes de natura, per Mestre Alcofribas, Arquetricli
del dit Pantagruel. Cette bonne traduction a pour auteur notre
confrère M. Louis Faraudo de Saint-Germain (Lluis Deztany).
C'est un véritable joyau bibliographique, tiré à no exem-
plaires, imprimé en caractères gothiques avec un goût char-
mant, contenant la reproduction en fac-similé de toutes les
planches du texte original (Barcelone, Serra et Russel, 1909,
14 p. in-40).
Livres et articles récents. — Notre confrère M. V.-L.
Bourrilly vient de publier, dans la Collection de textes pour
servir à l'étude et à ienseignetnent de l'histoire qu'édite la
librairie Alphonse Picard, une nouvelle édition de l'important
Journal d'un bourgeois de Paris sous le règne de François /e""
( i5i5-i536) (Paris, 1910, in-S»). Cette édition est précédée
d'une introduction critique, enrichie de notes et suivie de tout
ce qu'il y a d'intéressant dans le ms. fr. 17527 de la Biblio-
thèque nationale, compilation historique de valeur très iné-
gale dont on s'était parfois servi, mais qui était demeurée
inédite jusqu'à ce jour. Il n'est pas besoin d'ajouter que l'im-
peccable érudition de M. Bourrilly rend l'édition de notre
confrère indispensable à consulter pour tous ceux qui s'oc-
cupent de l'histoire du roi François.
— Notre confrère M. Hugues Vaganay vient de faire paraître
Les odes de P. de Ronsard, gentilhomme vendômois ; nouvelle
édition publiée d'après le texte de iSj 8; Index bibliographique
(« Et se donne chez l'auteur, à Lyon, 1910 », in-40 de 32 p.).
112 CHRONIQUE.
C'est la mise au point, éditée avec le goût parfait de
M. Vaganay, d'un article paru dans la Zeitschrift fur fram^ô-
sische Sprache u. Litteratur (XXIX^, p. 8o-85), combinée avec
l'Index bibliographique de Ronsard que M. Vaganay a publié
en igoS et mis en harmonie avec le plan de l'édition qu'il pré-
pare et dont a paru déjà le 1. I des Amours.
— Notre confrère M. Joseph Orsier publie sous ce titre :
Propos historiques et littéraires. La moquerie savoyarde. Apo-
logue en vers patois de la fin du XVI^ siècle et ses origines
(Paris, H. Champion, 1910, in-S", 28 p.), une étude sur une
pièce de vers en dialecte savoyard qui traite le même sujet
que la fable de La F'ontaine Le meunier, son fils et l'âne, et
dont il suit les transformations à travers la littérature.
J. B.
Le gérant : Jacques Boulenger.
Nogent-le-Rotrou, impr. Daupeley-Gouverneur.
Ii5
CHARLES CHARMOIS,
PEINTRE DU ROI MÉGISTE.
Rabelais a cité dans son Quart Livre deux tableaux du
peintre Charles Charmois, tous les deux achetés par frère
Jean dans l'île de Médamothi. L'un représentait le visage
d'un appelant, l'autre l'image d'un valet qui cherche son
maître, « en toutes qualités requises, gestes, maintien,
minois, alleures, physionomie et affections ». Une addition
du manuscrit du V« livre nous apprend que cette dernière
peinture se trouvait également dans l'Ile d'Odes et que
l'artiste était d'Orléans. Le Quart Livre nous avait déjà
averti qu'il était peintre du roi Mégiste (Henri H).
M. Jacques Soyer, dans son excellente Topographie
orléanaise\ n'a pas réussi à identifier ce personnage, mais,
avec une louable conscience d'érudit, il ne lui a pas
moins donné place parmi les Orléanais de marque cités
par Rabelais. A notre tour, nous allons proposer une
identification que d'ailleurs Burgaud Des Marets avait
déjà proposée d'après L. de Laborde, Renaissance des
arts, p. 930.
Au moment de la publication du Quart Livre, trois
artistes du nom de Charmoy ou Carmoy travaillaient
pour le roi : François Carmoy, imagier, Etienne Carmoy,
sculpteur, et Charles Carmoy, peintre. C'est ce dernier
qui nous intéresse.
Les Comptes des bâtiments du roi mentionnent deux
fois Charles Carmoy. Sur le « Compte de maistre Nico-
las Picart durant trois années, commancées le premier de
janvier iSBy et finies le dernier de décembre 1540 », il
figure au nombre des artistes occupés à décorer Fontai-
nebleau, sous la direction du Rosso. Il travaille avec
I. R. É. R., t. VII, p. 3io.
REV. DES ET. RABELAISIENNES. VIII. 8
114 CHARLES CHARMOIS,
d'autres peintres et imagiers aux ouvrages de stuc et de
peinture dans la cliambre du roi et la grande galerie. Son
salaire est de vingt livres par mois, le même que celui du
Primatice et le plus élevé de l'atelier, Le Rosso, con-
ducteur des travaux, étant seul taxé à cinquante livres.
Le « Compte de maistre Nicolas Picart durant neuf
a'nnées trois quartiers, commancez le premier 1540 et
finies le dernier de septembre i55o », montre encore
Charles Carmoy au même traitement de vingt livres par
mois, employé « tant aux patrons de la tapisserie que le
roy fait faire audit Fontainebleau que aux ouvrages de
painture de ladite salle haulte du grand pavillon près l'es-
tang, et audit pavillon estant au coing du clos dudit
estang »*.
Ces deux mentions suffisent à justifier la qualité de
peintre du roi donnée par Rabelais à Charles Charmois,
mais elles ne nous renseignent nullement sur la qualité
d'Orléanais, Auj'elian[ensis], spécifiée par le manuscrit du
V^ livre. A la vérité, on pourrait n'en pas tenir compte,
les interpolations de ce manuscrit étant tout ce qu'il y a
de plus suspectes. Mais, si le passage ne doit rien à Rabe-
lais, ne s'ensuit-il pas que l'auteur de l'addition connais-
sait au moins de réputation le peintre de François !=■■ et
de Henri II, et qu'il n'ignorait pas son origine orléanaise?
La solution de ce petit problème n'est pas, croyons-
nous, impossible à donner, bien que ni Herluison dans
ses Artistes Orléanais, ni aucun auteur de la région n'ait
soufflé mot de notre peintre^.
François Carmoy, l'imagier qui travaillait en même
temps que Charles Carmoy à Fontainebleau en 1537- 1640
et en 1 540-1 55o, et que nous pouvons supposer très vrai-
semblablement son parent, peut-être son frère, habitait
Orléans en 1548, bien peu de temps après l'apparition du
1. Léon de Laborde, Les comptes des bâtiments du roi, Paris,
1880, t. I, p. i33 et 195.
2. M. Soyer a bien voulu faire les recherches nécessaires à notre
intention.
PEINTRE DU ROI MÉGISTE. Il5
Quart Livre. Il était chargé de sculpter les statues de
François I^"", de la reine Claude, de Louise de Savoie, du
dauphin et du duc d'Orléans destinées à figurer sur le
couronnement du tombeau de François I^"" à Saint-Denis.
En mai 1348, Philibert de l'Orme, « l'architecte du roi
Mégiste » chargé du monument, envoyait un messager à
Orléans pour donner ordre à François Carmoy, imagier,
demourant au dit Orléans, de livrer les statues ébauchées
et prêtes à être voiturées à Paris ^ Rien n'empêche de
supposer que Charles Carmoy, lui aussi, ait habité la
capitale de l'Orléanais, et même qu'il y soit né, car la
forme Carmoy des Comptes des bâtiments du roi peut
être du fait du trésorier Nicolas Picart, sans impliquer
pour cela une origine septentrionale.
Mais il y a plus. En tenant compte de l'habitude, au
xvF siècle, de désigner les artistes par leur prénom, nous
ne serions pas éloigné de reconnaître Charles Charmoy
dans un certain « maître Charles », peintre au service du
roi et de .Tean du Bellay en 1544 et 1547.
Deux documents viennent à l'appui de cette conjecture.
A la fin de son règne, François \", à court d'argent, son-
gea à assujettir à l'impôt les pays exempts de gabelle. Il
signa en juillet 1544, pendant son séjour au château de
Saint-Maur-les-Fossés, tout récemment terminé par Phi-
libert de l'Orme, un édit assujettissant à la gabelle les
marais salants de Guyenne et de Saintonge, qui jusqu'a-
lors en avaient été exempts. On n'avait pas de carte du
pays. Le duc de la Trémoille et le général des finances de
Guyenne décidèrent de faire établir le cadastre des marais
de Saintonge, et firent choix de maître Charles. « Du temps
que l'on vouloit ériger la gabelle au pays de Guienne, dit
Palissy dans ses Discours admirables, le sieur de la Tri-
mouille et le général Boyer envoyèrent un maistre Charles
(peintre fort excellent) sur les isles pour remarquer les
I. Orig., bibl. de Lyon (i58i6), fonds Coste. Transcrit dans le
Catalogue des manuscrits de la bibliothèque de Lyon, n" 11 19.
Il6 CHARLES CHARMOIS,
passages : le dit peintre apporta figure certaine et au vray
des bourgs et villages; mais quant est des formes des
marez, ce n'estoit que confusion en sa figure : d'autant que
pour lors les marez estoyent couverts d'eau ^ »
Le second document que nous pouvons citer est une
lettre de Jean Moreau au cardinal du Bellay du i5 février
1347, où il est question d'une curieuse invention de chan-
deliers de bois, dont l'idée appartenait au cardinal et
l'exécution à son peintre, maître Charles. Jean du Bellay
en avait fait hommage à la duchesse d'Étampes, qui
comptait en réserver la surprise à François I<=r à son arri-
vée à Limours. Mais, voyant le roi malade à Saint-Ger-
main, « elle lui deist qu'elle avoit la chose la plus singu-
lière du monde, qu'elle n'avoit desliberé luy monstrer
jusques à Lymours, et, pour le faire courrousser pour ce
qu'il ne proceddoit de son invention; mais à ceste heure
qu'il se trouvoit ung peu mal, elle le luy vouloit monstrer
pour le resjouir. Le roy, présent messeigneurs les cardinal
de Tournon et admirai, voulut sçavoir que c'estoit; la dicte
dame le luy faict entendre et aussy luy déclare le mot qui
est à l'entour des dicts chandeliers, lesquels le roy voulut
veoir sur l'heure. Ils furent apportes et le feu alumé. Ils
furent trouvés tant beaulx et furent tant loués du rov que
les susdicts assistans furent contraints de louer l'inven-
tion et celluy qui l'avoit inventé, et ma dame d'Estampe
deist au roy qu'elle se esbahissoit comment il n'avoit
inventé cela. Le roy luy respond : « Ne vous souvient il
« qu'en tel lieu je feis faire une salamandre qui gectoit le
« feu ? » Ma dame d'Estampes luy respond qu'il estoit vray,
mais que elle n'estoit de la façon ne de l'invention des
vostres, et luy, roy, fut contrainct de confesser que non
et par ainsi les dicts chandeliers furent loués de tous, et
deist ma dame d'Estampes qu'elle n'avoit en son cabinet
chose qu'elle aimast ne estimast plus que les dicts chan-
deliers... J'envoiray demain [à Lymours] les chandeliers
I. Palissy, Œuvres, éd. France, p. 3i2.
PEINTRE DU ROI MÉGISTE. II7
de boys que vous avez donnés à ma dame d'Estampes,
ausquels j'ay faict faire des casses et bobaiches de fer
blanc pour y mettre les cierges, ainsi que ce jour d'huy
monseigneur de Longueval a ordonnay, auquel j'en ay
monstre ung qu'il a retenu pour luy et dict à maistre
Charles, vostre paintre, qu'il luy en feist encores ung et
que vous l'entendez ainsi * ».
Il est probable que maître Charles, « peintre très excel-
lent «, n'employait pas uniquement son talent à confec-
tionner des curiosités de cabinet, et nous pouvons présu-
mer que le cardinal du Bellay mit largement ses pinceaux
à contribution pour son château de Saint-Maur, dont la
façade, notamment, était décorée de frises peintes en
fresque tout le long de la corniche. Si notre conjecture
est vraie, la mission de Saintonge que François h'^ confia
à maître Charles aurait été la récompense de ses travaux
au château^, comme le fut, pour Philibert de l'Orme,
l'inspection beaucoup plus importante des côtes de Bre-
tagne. Les deux commissions sont d'ailleurs de la même
année, 1544^.
Dès lors, on s'expliquerait comment Rabelais, dans ce
Quart Livre qui débute par les louanges de Saint-Maur,
aurait associé à l'éloge de l'architecte du château, Phili-
bert de l'Orme, le souvenir de son collaborateur plus
modeste, le peintre décorateur Charles Charmois^.
Henri Clouzot.
1. Bibl. nat., ms. fr. Sgai, fol. 96. Cette lettre a été publiée d'après
la copie du président Bouhier, par M. Séché, Revue de la Renais-
sance, t. I, p. 2o3-2o6.
2. Remarquons que François I" se trouvait justement à Saint-
Maur quand il signa l'édit d'établissement de la gabelle en Sain-
tonge.
3. Cf. R. É. /?., t. VII, p. 276, et H. Clouzot, Philibert de l'Orme,
p. 118.
4. Nous ne désespérons pas de découvrir de nouveaux documents
à l'appui de notre hypothèse. M. Jacques Soyer, qui a entrepris le
dépouillement des comptes de la commune d'Orléans, a retrouvé
plusieurs noms de peintres inconnus, mais pas encore celui de
Il8 CHARLES CHARMOIS,
APPENDICE.
Lettre de Jean Moreau au cardinal du Bellay '.
i5 février [1547].
Mon seigneur, J'ay dict à La Planche - ce que m'escripvez par
vostre lettre du ix" du présent qui m'a dict que le roy fournira seu-
lement argent à ceulx de Strasbourg, actendant que les fortifica-
tions soient faictes en Champaignc^ et ne metra gens à la cam-
paigne pour ceste année; bien faict il paier présentement sa
gendarmerie pour deux cartiers, sans faire monstre ad ce qu'ils se
puissent mettre en équipage, et sur le moys de may feront monstres
en armes pour aultres deux cartiers, et seront mis sept ou huit
cens hommes d'armes en garnison on pays de Champaigne pour
secourrir et faire front si les affaires se portoient mal à Strasbourg.
Mon seigneur, ledict La Planche m'a dict que ma dame d'Es-
tampes * a faict bien grant cas de vos chandeliers de bougie, et avoit
Charmoy. Il y a aussi le rondeau de Marot « à la fille d'un painctre
d'Orléans, belle entre les autres », qu'il ne faut pas perdre de vue.
1. Bibl. nat., ms. fr. 3921, fol. g6. Cette lettre, que nous avons cru
tout d'abord inédite, a été publiée par M. Léon Séché dans la Revue
de la Renaissance, t. I, igo<i, p. 2o3-2(j6, sous le titre*: Les chande-
liers de la duchesse d'Etampes, lettre de Jehan Moreau au cardinal
du Bellay. Mais comme elle a été reproduite non d'après la minute
originale de la Bibliothèque nationale, mais d'après la copie du
président Bouhier, à Montpellier, dont l'orthographe est singulière-
ment rajeunie, nous avons cru utile de la réimprimer. D'ailleurs,
notre confrère M. V.-L. Bourrilly nous a fourni des indications trop
intéressantes pour que nous n'ayons pas tenu à en faire part aux
lecteurs de la Revue des Etudes rabelaisiennes.
2. La Planche était un agent diplomatique du cardinal qui, comme
Saint-Ayl, faisait la navette entre lui et les protestants allemands.
3. Rabelais fait allusion à ces préparatifs de défense dans le pro-
logue du livre III (cf. Lefranc, Cours du Collège de France, igio).
Les craintes et demandes de secours de Strasbourg étaient déter-
minées par les préparatifs militaires que faisait Charles -Quint
contre les confédérés de Smalkalde et qui allaient aboutir à une
guerre ouverte.
4. Anne de Pisseleu, duchesse d'Etampes, favorite de François 1°'.
PEINTRE DU ROI MÉGISTE. Iig
deslibéré n'en parler au roy qu'elle ne fust à Lymours, qu'elle
faisoit son compte les mettre en son cabinet et ung peu davant que
le roy y entrast y faire mettre le feu; mays ayant ung peu le roy
esté mal disposé à Sainct Germain', elle luy deist qu'elle avoit la
chose la plus singulière du monde, qu'elle n'avoit deslibéré luy
monstrer jusques à Lymours et pour le faire courrousser pour ce
qu'il ne proceddoit de son invention ; mais à ceste heure qu'il se
trouvoit ung peu mal, elle le luy vouloit monstrer pour le resjouir.
Le roy, présent messeigneurs les cardinal de Tournon et admirai 2,
voulut sçavoir que c'estoit; ladicte dame le luy faict entendre et
aussy luy déclare le mot qui est à l'entour desdicts chandeliers,
lesquels le Roy voulut veoir sur l'heure. Ils furent apportés et le
feu alumé. Ils furent trouvés tant beaulx et furent tant loués du
roy que les susdicts assistans furent contraints de louer Tinvention
et celluy qui l'avoil inventé, et ma dame d'Estampe deist au roy
qu'elle se esbahissoit comment il n'avoit inventé cela. Le roy luy
respond : ne vous souvient-il qu'en tel lieu, je feis faire une sala-
mande qui gectoit le feu. Ma dame d'Estampes luy respond qu'il
estoit vray, mais que elle n'estoit de la façon ne de l'invention des
vostres, et luy roy fut contrainct de confesser que non, et par ainsi
lesdicts chandeliers furent loués de tous, et deist ma dame d'Es-
tampes qu'elle n'avoit en son cabinet chose qu'elle aimast ne esti-
mast plus que lesdicts chandeliers. Ainsi le ma compté ledict La
Planche qui m'a dict que monseigneur le cardinal d'Armignac^
n'aura si prompte entrée au conseil qu"on estime et qu'il y a esté
obvyé; toutesfois, aulcuns que vous pouvez penser, mon seigneur,
eussent bien voulu que le roy de Navarre n'eust point passé par
Romorentin où il aura trouvé monseigneur le daulphin*, qui s'en
reviendra à petites journées, accompagné dudict seigneur roy de
Navarre, et viendront trouver le roy à Lymours où j'envoiray demain
les chandeliers de boys que vous avez donnés à ma dame d'Es-
tampes, ausqucls j'ay faict faire des casses et bobaiches de fer blanc
pour y mettre les cierges, ainsi que ce jour dhuy monseigneur de
Longueval ' a ordonnay, auquel j'en ay monstre ung qu'il a retenu
pour luy, et dict à maistre Charles, vostre paintre, qu'il luy en feist
encores ung et que vous l'entendez ainsi. Il se recommande très
1. Il s'agit de la maladie dont le roi allait mourir quelques
semaines après.
2. Claude d'Annebaut.
3. Georges d'Armagnac.
4. Henri d'Albret, beau-frère de François I""".
5. Nicolas de Bossut, seigneur de Longueval, lieulenant général
en Champagne.
120 CHARLES CHARMOIS,
humblement en vostre bonne grâce. Il m'a dict qu'il vous escrip-
roit, n'estoit qu'il s'en repouse sur mon seigneur de Langey ' qui
est aussi en ceste ville à sollicitter mon seigneur le chancellier^
pour avoir argent pour les fortifications. Le roy commanda à mon-
seigneur de Langey qu'il luy feist ung brief estât de l'argent qu'il
fauldroit par sepmaine pour lesdictes fortifications, ce que mon
dict seigneur de Langey feist, et le monstra au roy qui le renvoya
à mon seigneur le chancellier, qui luy a faict le froit tellement que
mondict seigneur de Langey ne sçait qu'il y cherche et l'a renvoyé
à Bandeville^, puys est retourné audict seigneur chancellier qui
luy a [dict], en fin de compte, que l'empereur ne fera point la guerre
au roy pour ceste année, et qu'il le prenoit sur sa teste; mondict sei-
gneur de Langey luy a dict qu'il ne vouldroit point mettre le gaige
et que tel le pourroit mettre qui, à la fin, le perdroit. Mondict sei-
gneur le chancellier luy a dict qu'il valoit mieux faire provision
d'argent pour donner une bonne bataille que de faire tant de places
fortes. Mondict seigneur de Langey a demandé si on vouloit ainsi
hazarder ung tel royaulme, et que si la bataille se perdoit et qu'il
n'y eust point de places fortes pour arrêter l'ennemy, que les
affaires se pourroient porter mal, et qu'il n'est pas facile à bientost
dresser une bataille, que le roy en avoit une si belle, il y a deux
ans, laquelle pour bonnes raisons on ne voulut hazarder, et si
l'ennemi entroit en pays, trouvant les places ainsi qu'elles sont, il
pourroit marcher jusques à Paris et laisser gens derrière lui pour,
en diligence, les fortifier et garder; que c'estoit chose à quoy il
falloit penser. Il est demouré sans responce, si non que monsei-
gneur de Bandeville doibt parler au thesaurier de l'espergne pour
sçavoir quel fons il y a. Mondict seigneur de Langey, aiant eu ceste
responce, s'en est retourne vers le roy à la Muette*, qui luy a faict
depescher lettres adressantes audict thesaurier, auquel monseigneur
de Longueval et monseigneur de Langey font leur compte de par-
ler demain au plus matin, ad ce que Bandeville ne parle le premier
et qu'il ne luy feist la bouche. Veez la, mon seigneur, les causes
pour lesquelles on a tant faict haster mon seigneur vostre frère de
venir par deçà pour solliciter les affaires. Mon seigneur, je supplie
le Créateur vous donner, en perfection de santé, bonne et longue
vie. De Paris, ce xv* jour de febvrier.
1. Martin du Bellay, l'historien, frère du cardinal.
2. François Olivier, chancelier depuis le 28 avril 1546.
3. Thomas Rapouel, seigneur de Bandeville, secrétaire de la
Chambre du roi et commissaire général aux vivres.
4. François I" a séjourné au château de la Muette de Saint-Ger-
main les i5-i7 février 1547, puis il est allé à Limours par Villcprcux
et y est resté du 19 au 22 février.
PEINTRE DU ROI MEGISTE. 121
Mon seigneur, jay parlé à l'homme de monsieur Presse ^ pour
vos faisans^ lequel m'a dict que le marchand qui les doibt faire
venir est à la court et qu'il ne fera parler à luy avant qu'il retourne
au pays. Je vous feray entendre, mon seigneur, ce que j'auré faict
avec luy. Les chappons et poulettes grasses mentionnés en vos
lettres ne m'ont encore esté baillés; reçeups que je les auray, je les
distribueray ainsi que me commandez. L'homme de Presse m'a
baillé huit mirabolans- pour planter en semance. Vous commande-
rez où il vous plaist qu'ils soient mis.
Vostre très humble et obligé serviteur,
Jehan Moreau.
1. Jean des Monstiers, s' du Fraissc, agent du cardinal.
2. Fruits secs à noyaux venant de ditférentes espèces exotiques.
LES NOUERIES D'AIGUILLETTE
EN POITOU.
Ami lecteur, vous avez quelquefois
Ouï conter qu'on nouait l'aiguillette.
Voltaire.
Le chapitre peui-ètre le plus curieux de l'histoire de la
sorcellerie est celui qui se réfère aux noueries d'aiguillette.
Nouer l'aiguillette, c'est empêcher le mari ou la femme,
ou tous deux en même temps, de se mettre en état d'ac-
complir, normalement et utilement, les rapprochements
sexuels nécessaires à la propagation de l'espèce.
L'expression parait avoir pris naissance à l'époque où
les pièces du vêtement masculin, notamment le haut de
chausses, se fermaient par leurs bords à l'aide d'aiguil-
lettes^ dont l'usage a précédé celui de nos boutons actuels.
Nouer l'aiguillette « ne signifie autre chose, dit un auteur,
qu'un couard amant... aussi peu disposé que si l'esguil-
lette de sa braguette étoit nouée » (des Accords Bigarr.,
dans Lacurne de Sainte-Palaye).
Rabelais emploie à diverses reprises dans ses Œuvres
(1. III, ch, XXII et xxvii) le mot aiguillette avec une accep-
tion identique à celle qu'il faut lui attribuer dans les
« noueries d'aiguillette ». Ses commentateurs, et en parti-
culier Le Duchat (p. 149 et 177), nous paraissent s'en
tenir, dans leur glose, trop exclusivement au sens primitif,
alors qu'il apparaît avec netteté que ce terme avait vite
évolué dans un sens nettement allusif aux attributs mêmes
de la virilité. L'examen attentif des textes ne permet d'en
douter ni pour les passages de Rabelais, ni pour les « cou-
reuses d'aiguillette « des anciennes foires de Beaucaire,
non plus que pour les « noueries d'aiguillette » dont nous
allons nous occuper ici.
Ce maléfice était connu dès les temps anciens de la
LES NOURRIES d'aIGUILLETTE EN POITOU. 123
Grèce et de Rome. Dans le livre II des Lois, Platon
invite ceux qui se marient à prendre garde à ces charmes
et ligatures qui troublent la paix des ménages; et l'un des
bergers des Bucoliques de Virgile indique (Eglogue VIII)
le moyen employé de son temps, — trois nœuds faits à
trois rubans, — pour enrayer et paralyser, au bon moment,
l'ardeur amoureuse d'un rival préféré :
Necte tribus nodis ternos, Amarilli, colores;
Necte Amarilli modo, et Veneris die vincula necto.
Durant certaines périodes du moyen âge, et même
longtemps après, les noueries d'aiguillette furent une
cause de terreur superstitieuse d'autant plus grave que le
maléfice, qu'il provînt de suggestions extérieures ou d'au-
tosuggestion, exerçait sa néfaste influence de la façon la
plus effective et la plus réelle.
La science d'aujourd'hui, sans rendre compte de la
genèse même du phénomène, admet une corrélation très
intime de notre être moral avec notre organisme phy-
sique; elle accepte comme évidents les effets de la sugges-
tion, venant d'autrui ou de nous-mêmes, de sorte qu'il
suffit d'ordinaire qu'un homme soit convaincu de sa capa-
cité ou de son incapacité dans l'accomplissement d'un acte
déterminé pour qu'il lui soit matériellement possible ou
impossible d'accomplir cet acte. Telle est, dans un sens,
l'origine de certaines guérisons du corps prétendues mira-
culeuses; telle est aussi, dans un sens opposé, la cause de
certaines impuissances fonctionnelles, ligatures, cheville-
tnejît, embarrures, que l'intéressé attribue volontiers à
l'action extérieure et maléficieuse d'un sorcier, mais qui
résultent d'une cause plus proche et plus directe, de la
conviction où il se trouve moralement de son impuis-
sance à exécuter certains actes.
Cette conviction pouvait, évidemment, résulter soit
d'une idée née dans le sujet lui-même par la voie mor-
bide de l'autosuggestion, soit de la créance en l'action
externe d'autres personnes, de sorciers, de maléficieurs
124 L^^ NOUERIKS D AIGUILLETTE EN POITOU.
qui lui ont jeté un sort à l'efficacité duquel il n'oppose
aucun doute, aucune réaction de sa propre volonté. Dès
que ledit sujet se figure obstinément qu'il ne peut plus
avaler, digérer, uriner, parce qu'il a été embarré par le
sorcier qui a fermé les passages naturels, ou encore qu'il
se trouvera fatalement, le jour de son mariage, dans l'in-
capacité absolue d'accomplir l'acte conjugal, il sera très
effectivement embarré, noué ou ligaturé sans qu'il ait
même été utile qu'un sorcier, un mauvais plaisant, lui
ait jeté un regard de travers, ait répandu sur lui les
poudres diaboliques du sabbat ou murmuré sur son pas-
sage quelque formule magique empruntée aux vieux gri-
moires.
Nous voyons un grand chirurgien, Ambroise Paré,
attribuer les maléfices au diable et à ses agents les sor-
ciers. « Il y a, dit-il [Œuvres complètes (iSyS), p. 723 de
l'édition de i633), d'autres défauts et maléfices aux parties
génitales des hommes qui se font par incantation, qui les
rendent inféconds, comme leur avoir noué l'aiguillette...
Qu'il soit vrai, les canonistes ont estably loy sur ce fait,
ayant dressé un tiltre particulier des froids, maléficiez,
impotens et ensorcelez. Il ne faut douter qu'il n'y ait des
sorciers qui nouent l'aiguillette à l'heure des épousailles
pour empescher l'habitation des mariez, desquels ils se
veulent venger meschantement pour semer discorde, qui
est le vray mestier et office du diable... Saint Augustin,
entre les moyens de nuire qu'il a remarqué estre aux sor-
ciers, spécifie les ligatures au septième traicté sur l'Évan-
gile saint Jean; et nouer l'aiguillette est une espèce de
ligature. «
Les casuistes et les légistes du xvi^ et du xvii^ siècle sont
à peu près de l'avis de Paré.
Le jésuite Martin del Rio, dans ses Controverses et
recherches magiques, justifie également l'origine démo-
niaque des maléfices par des citations empruntées aux
Pères de l'Église. Le sorcier peut, selon lui, ligaturer son
ennemi en le rendant « haïssable, laid, ridicule au bon
LES NOUERIES d'aIGUILLETTE EN POITOU. 125
moment ». Il interpose « un fantôme entre l'homme et la
femme quand ils veulent s'embrasser ». Il « détourne et
bouche les conduits de la semence et des esprits vitaux
pour empescher qu'ils descendent aux vases de la généra-
tion ». Il « bouche ou rétrécit les lieux naturels de la
femme ». Il « retire les nerfs et oste la roideur du membre
à l'heure de la copulation ».
Del Rio ajoute que, de son temps, aucun maléfice
n'était plus fréquent que les noueries d'aiguillette, « de
sorte qu'à peine osait-on, en quelques endroits, se marier
en plein jour ».
Nous trouvons la confirmation de ces dires dans un
passage du Journal de Michel Le Riche, avocat au siège
royal de Saint-Maixent, lequel y a consigné (p. 209 de
l'édition La Fontenelle de Vaudoré) que « le dimanche
21 novembre 1574 furent les noces, à Parthenay, de [son]
fils Jacques et de Marie Dudoët ». On avait fait, ajoute-t-il,
« les épousailles deux jours auparavant pour la crainte des
noueries d'aiguillettes dont l'on s'aide, en ce pays de Poi-
tou, pour disjoindre d'amitié les maris et femmes ».
L'angevin Jean Bodin, dont le Fléau des dénions et
sorciers, composé en 079, fut réimprimé à Niort en
1616 par David du Terroir, est encore plus explicite que
Del Rio sur le fait de l'aiguillette nouée. Il nous apprend,
en particulier, que le maléfice s'accomplissait le plus sou-
vent dans l'église au moment de la bénédiction nuptiale,
que ceux qui nouaient l'aiguillette la pouvaient aussi
dénouer, et que parfois le prétendu sortilège constituait
une simple plaisanterie de jeunes gens, commise sans
doute de préférence à l'endroit d'un épouseur de com-
plexion craintive et timide.
« Il y a, dit Bodin (p. 452), des sortes de sorciers qui ne
sont pas si détestables et néanmoins qui ont part avec le
diable par actions diaboliques : comme les noueurs d'ai-
guillettes, qui est une méchanceté damnable, et jaçoit
qu'il y en a qui le font sans avoir eu convention expresse
ny société avec le diable, si est-ce que l'action en soy est
126 LES NOURRIES d'aIGUILLETTE EN POITOf.
diabolique et mérite peine capitale. Car celuy qui en use
ne peut nier qu'il ne soit violateur de la loi de Dieu et de
nature, et d'empescher l'effect de mariage ordonné par la
loy de Dieu. Car de cela il advient qu'il faut rompre des
mariages et pour le moins les tenir en stérilité, qui est en
bons termes un sacrilège. Ne peut aussi nier qu'il ne soit
homicide : car celuy n'est pas moins homicide qui
empesche la procréation des enfans que s'il leur coupoit
la gorge. En troisième lieu, il oste l'amitié mutuelle du
mariage, qui est le sacré lien de nature et de société
humaine, et y met la haine capitale. Car ordinairement
ces noueurs mettent une haine capitale entre les deux con-
joints. En quatrième lieu, cette liaison se fait au même
instant que le minisire prononce les sainctes paroles et
qu'un chacun doit estre attentif en Dieu; celui qui noue
vient cntremesler des paroles et mystères diaboliques, qui
est une impiété détestable. En cinquième lieu, il est cause
des adultères et paillardises qui s'en ensuyvent. Car ceux
qui sont liez, brûlans de cupidité l'un auprès de l'autre,
il en advient aussi plusieurs meurtres, commis en la per-
sonne de ceux qu'on soupçonne l'avoir faict, qui bien
souvent n'y ont pas pensé. Voilà donc cinq ou six crimes
qui se commettent en nouant les personnes, lesquels j'ay
remarqués, afin que les juges qui font pendre les coupeurs
de bourses ne laissent pas cette méchanceté capitale
impunie. Comme fist un juge de Nyort, lequel mist en
prison une femme qui, par tel moyen, avoit empcsché sa
voisine au faict de mariage contracté, sur la requête et
délation de ceux qui se trouvoyent empêchés, la menaçant
qu'elle ne sortiroit jamais qu'elle n'eust osté l'empesche-
ment. Trois jours après, elle fist dire aux nouveaux
mariés qu'ils couchassent ensemble, se trouvans desliez.
Ils en avertirent le juge, qui lascha la prisonnière sans
autre peine, parce que plusieurs^ et jusgues aux ctifans^
en font mestier. Il est donc besoing, puisque ce crime
pullule et qu'il est le commencement et fondement des
LES NOUERIES D AIGUILLETTE EN POITOU. 1 27
sorciers, de procéder par peines capitales contre ce crime,
qui est directement contre la loy de Dieu et de nature. Et
si quelqu'un est surpris voulant lier les personnes, et qu'il
soit vérifié qu'il a faict la liaison, qui n'a point sorti eftect
(car ceux qui ont la crainte de Dieu ne peuvent estre liez),
pour la première fois méritent le fouet et la marque du
fer chaud...; les noueurs d'aiguillettes ayant faict tout ce
qui estoit en eux pour lier ne doivent estre quittes pour
le fouet. »
La jurisprudence proposée par Bodin paraît avoir été,
du moins dans sa partie la plus anodine, mise en pra-
tique par certains tribunaux. C'est ainsi que le comte
Jaubert, dans son Glossaire du cenU'e de la France, rap-
pelle, au moi aiguillette ^ que, « par arrest du 20 septembre
084, confirmatif de la sentence du prévost d'Issoudun en
Berry, Biaise Leduc, berger, a été condamné comme
noueur d' aiguillette... a estre battu et fustigé de verges,
par trois divers jours, par les carrefours de la ville d'Is-
soudun, et banny de la ville et prévosté à perpétuel » (l'ac-
cusé fut exempté de la mort par la difficulté des preuves).
Le médecin Wier, contemporain de Bodin, et qui fut
un des premiers à émettre des idées judicieuses sur la sor-
cellerie en général et sur les ligatures en particulier, est
disposé à plus d'indulgence parce qu'il comprend mieux.
L'anecdote suivante suffit à le prouver :
« J'ai souvenance, dit Wier [Responce au 2'^ discours
d'Erastus, in Bibl. diabolique de Bourneville, p. 448-450),
d'avoir ouï jurer à un gentilhomme qu'il estoit lié et
ensorcelé tellement qu'il ne pouvoit avoir compagnie de
femme : en quoy je lui voulus aider, taschant, par divers
arguments, de luy arracher cette imagination. Or, voyant
que je ne gagnois rien, je fis semblant d'estre de son avis
et le confirmer en montrant le livre de Cléopatra, De la
beauté des femmes., et y lisois une recette contenant que
l'homme lié seroit guéri s'il faisoit un onguent d'œuf de
corbeau meslé avec de l'huile de navette, et qu'il s'en
128 LES NOUERIES d'aIGUILLETTE EN POITOU.
frottât tout le corps. Luy, ayant entendu cela, se confiant
aux paroles du livre, fit Texpérience de l'onguent et recou-
vra l'envie d'habiter avec les femmes.
« Cette recepte n'avoit pas telle vertu, mais, pour ce que
l'imagination étoit préoccupée de fausse opinion, il falloit
la guérir par un remède qu'elle trouvoit bon. »
Dans les délectables contes et causeries de ses Sérées^
imprimées à Poitiers en i635, l'apothicaire Guillaume
Bouchet résume les diverses opinions qui avaient cours
de son temps, en Poitou, sur les noueries d'aiguillette.
Plus encore que les réflexions de J. Bodin, de Del Rio et
de Wier, celles de Bouchet exigent, pour ne rien perdre
de leur piquant, une reproduction du texte :
« Puis on se mit, lit-on à la page 146 des Sérées, sur le
chapitre des noueurs d'aiguillette et sur les conjurations
et ensorcellement des nouveaux mariés et mariées princi-
palement.
« L'un disoit que ce n'estoit point du jourd'hui qu'on
ensorceloit les nouveaux mariez, veu qu'anciennement on
donnoit à Priapus l'authorité de guérir les enchantez, lui
sacrifiant un asne, avec une esculée de laict chaud...
« L'autre disoit que, si les sorciers peuvent corrompre
la santé de l'homme, amolir ses nerfs, troubler ses
humeurs internes, qu'ils pouvoient bien aussi assoupir
ceste vertu générative, tant par le refroidissement des
parties et vaisseaux urinaires que par une appréhension
et dégoustement à ceux auxquels on noue l'esguillette : le
diable faisant cela pour semer des discordes entre ceux
qui doivent vivre en paix.
« Quelqu'autre confirmant ceste opinion va dire qu'il
estoit de l'advis de M. Bodin, qui asseure qu'on peut
nouer l'aiguillette... Il avoit d'abord pensé que cela se fai-
soit par magie...; mais l'expérience le contraignoit à croire
du contraire...
« ... Il s'en trouva un en la sérée qui nioit et se moquoit
de ces charmes que craignent tant les nouveaux mariés,
disant que ce n'estoit que la peur et appréhension qu'on
LES NOUERIES D AIGUILLETTE EN POITOU. 1 2g
prenoit de cette ligature charmée et que les précautions et
remèdes ne servoient à rien. Car, disoit-il, quand celui
qui se marie imagine que telle chose se peut faire et est
vraye, et qu'on le peut empescher d'avoir conjonction
avec celle qu'il ayme, à l'heure la vertu Imaginative meut
tellement la chaleur naturelle et les esprits qu'il se fait
une réelle transmutation aux corps, la vertu naturelle
acquiesçant et obéissant à la vertu imaginaire jusqu'à ce
qu'avec le temps ceste imagination ait pris fin et que la
vertu naturelle se soit entièrement faite supérieure et maî-
tresse. Car, combien en voyez-vous, disoit-il, à qui l'es-
guillette se desnoue d'elle-même, la vertu Imaginative
ayant fait son cours. A d'autres, elle est desnouée par la
seule appréhension et persuasion qu'on leur en donne,
car nous en voyons beaucoup qui ont recours ... aux des-
noueurs d'aiguillette ... qui ne font autre chose que des
cérémonies externes, pour les asscurer qu'elle est des-
nouée, et que hardiment ils retournent à leurs femmes.
Sur cette asseurance, ils trouvent, et leurs femmes aussi,
que l'esguillette est dénouée... «
C'est déjà, à peu près en son intégrité, l'explication que
donne la science moderne; mais continuons la citation :
« [Un autre] va dire que ces nouveaux mariez ne doivent
point avoir crainte de faillir, veu qu'ils se doivent assurer
d'avoir une femme chaste et pudique, qui ne sait si l'es-
guillette est nouée ou si elle ne l'est pas ..., et, puisque
ces ligatures arrivent le plus souvent à ceux qui aiment
bien et ont peur de n'esire pas aimez réciproquement,
c'est la trop grande amour qui empesche l'acte vénérien,
la volonté retirant les esprits aux parties supérieures,
l'homme ne pouvant faire deux choses ensemble...
« Enfin, un [loustic], asseura qu'il savoit bien une recepte
... contre les enchantements de l'esguillette. C'est, disoit-il,
que ceux qui se veulent marier, ou sont promis, ou en
fiançailles, prennent un pain ou deux sur la fournée
avant que d'espouser. »
Nous avons vu, au cours des passages empruntés à Jean
REV. DES ET. RABELAISIENNES. VIII. 9
l3o LES NOUERIES d'aIGUILLETTE EN POITOU.
Wier, à Jean Bodin et à Guillaume Bouchet, que l'eri-
chantement du ligateur, du chevilleur et de Tembarreur
trouve sa contre-partie et son antidote chez le dénoueur
d'aiguillette. Le Poitou en comptait de renommés, aux-
quels on allait confier ses doléances et sa misère, comme
on se rendait chez le rebouteur pour une foulure ou un
bras luxé.
Nous en avons la preuve dans cet extrait des Papiers
du consistoire de l'église réformée de Mougon\ que je
relève sous la date du 25 mars 1611 :
« André Levesque, du cartier de Conzay (paroisse de
Thorigné), a recogneu sa faulte d'avoir esté au desnoueur
d'aguillette. »
Une demoiselle noble des environs de Celles (d'après
M. Alfred Richard, in litteris) jouissait, vers le milieu du
xviF siècle, d'un grand renom dans cette spécialité de la
sorcellerie.
Nous avons vu, par un passage de Jean Bodin, que le
maléfice de l'aiguillette nouée s'accomplissait souvent
jlans les églises. L'abbé Noguès va nous donner une
explication de ce mystère. On lit, en efifet, dans son étude
sur Les noces populaires d'autrefois en SairUonge et en
Aunis (in Revue poitevine et saintongeaise^ 1886, p. 5), les
observations que voici :
« A l'église, — horrendum ! — on redoutait jadis toutes
sortes de maléfices dont, sans doute, on jugeait le prêtre
capable. Le prêtre! ... on le disait savoir tant de choses!...
Mais l'on pouvait cependant conjurer les sorts! Dans le
Périgord, le père et la mère avaient soin de mettre dans
les souliers du jeune couple une pièce de monnaie dans le
but d'écarter les enchantements quels qu'ils fussent et d'où
qu'ils pussent venir. Dans la Haute-Vienne, un peu de
sel dans la poche du mari jouait le même rôle. En Sain-
tonge, autre procédé. A peine rendue à la sainte table, la
I. Manuscrit en dépôt à la bibliothèque de la ville de Niort. —
Mougon, Thorigné et Celles appartiennent à un même canton des
Deux-Sèvres.
LES NOUERIES d'aIGUILLETTE EN POITOU. l3l
fiancée se jetait vite à genoux pour devancer son époux.
En un clin d'œil, elle avait adroitement glisse le coin de
son tablier sur la marche pour que son mari pût s'age-
nouiller dessus. Ce préservatif passait, sur les confins du
Poitou, pour être infaillible-, aussi y était-il en grand cré-
dit. Et pour cause! ... le prêtre ne pouvait-il pas nouer
l'aiguillette, ... le plus formidable des sorts pour deux
jeunes époux. »
Nous n'avons pas cru devoir insister sur les procédés et
recettes employés, au cours des âges, soit pour maléficier
les fiancés, soit pour les délivrer de leur disgrâce. Il s'en
trouve dans Pline, dans le Grand et le Petit Albert, et le
mage Popus en a même proposé récemment de nouveaux.
Nous ne ferons exception que pour ceux dont M. B. Sou-
che a retrouvé la tradition en Poitou et qu'il cite dans
les Croyances, présages et traditions diverses (in Bull, de
la Soc. de statistique, t. IV, p. 187) :
« J'ai vu, dit-il, mettre autour du cou d'un bouc étalon
un collier de toile neuve, large comme deux doigts et
rempli de sel; c'était sans doute pour que l'agliette ne lui
fût pas nouée * .
« Il paraît que le sorcier qui voulait nouer Vagliette
prenait une courroie de soulier, qu'il lui faisait un ou
plusieurs nœuds, en prononçant certaines paroles que
malheureusement je n'ai pas retrouvées; puis, après avoir
dit que c'était pour telle ou telle personne, il jetait la
courroie dans une gasse (flaque d'eau); si la courroie
venait à pourrir, la personne mourait, mais en attendant
elle était impuissante, et, en tout cas, elle ne pouvait uri-
ner; si la courroie était trouvée et dénouée, la personne
était sauvée. »
I. Je me permettrai de révoquer en doute non pas l'exactitude du
fait relevé par M. Souche, mais son interprétation. Les manœuvres
destinées à nouer l'aiguillette ne peuvent agir sur un animal incons-
cient, qui ne peut saisir le but et la portée d'une suggestion et qui,
par suite, demeure forcément réfractaire à toute tentative de ce
genre. N'y a-t-il point là plutôt une simple recette hygiénique?
l32 LES NOUERIES d'aIGUILLETTE EN POITOU.
L'allégation de l'abbé Noguès concernant le rôle attri-
bué parfois au prêtre dans les noueries d'aiguillette nous
avait d'abord paru hasardeuse. Bodin ne prétendait-il pas
que « ceux qui ont la crainte de Dieu ne peuvent estre
liez »? Le caractère sacré du prêtre nous semblait devoir
écarter sa personne de toute connivence dans un acte
représenté comme une pratique démoniaque. Il n'était
pas jusqu'à la note du registre consistorial de Mougon
qui ne tendit à nous confirmer dans nos doutes. Mais un
document, dont nous devons l'obligeante communication
à M. Alfred Richard, l'éminent architecte de la Vienne,
est venu nous démontrer que les observations de l'abbé
Noguès reposaient sur des fondements sérieux.
D'après ce document, en date du 27 octobre i632,
authentifié par la signature de M« Pierre Poictevin, notaire
royal à Saint-Maixent, Jehan Desmaisons, curé d'Azay-[le-
Brûlé], avait été accusé par Paul Bellin et Jehanne Chom-
mier, nouveaux conjoints, de leur avoir, en les mariant à
l'église, « nouhé l'aiguillette » ; d'avoir, en outre, recher-
ché la « compagnie charnelle » de ladite Chommier, et,
« à ceste fin, envoyé hors leur compagnie plusieurs qui y
estoient », et cela par trois fois en un même jour ». Ils
auraient dit qu'ensuite il se serait offert à leur prêter de
l'argent pour se rendre auprès du dénoueur d'aiguillette.
La déclaration souscrite par eux chez le notaire, exigée
impérativement par le curé d'Azay, a pour but de rétrac-
ter ces accusations, qu'ils déclarent maintenant menson-
gères, et de reconnaître ledit curé Desmaisons pour un
« homme de bien et d'honneur et non taché desdites
injures ». Bellin et sa femme font connaître en outre, dans
leur déclaration, qu'ils ont bien chargé un sieur Miget
d'écrire à une demoiselle (peut-être la demoiselle noble
des environs de Celles), non pour savoir, ainsi qu'on l'a
dit, si c'est bien réellement l'abbé Desmaisons qui les a
noués, mais simplement « pour estre souUagés, sy faire se
peult, en leur affliction ».
Même sans chercher à lire entre les lignes, — ce qui
LES NOUERIKS D AIGUILLETTE EN POITOU. I .^.-)
n'est cependant pas malaisé, — on aperçoit, dans la
simple énumération des griefs articulés en ce document,
la nature des petits drames intimes qui firent accuser des
prêtres, — bien à tort évidemment, — d'avoir participé,
comme le répète l'abbé Noguès, à ce genre particulier de
maléfices.
Je dois ajouter en terminant qu'en dépit des nombreux
textes attestant riniensité ancienne de cette superstition,
elle paraît maintenant disparue. Citadins et paysans d'au-
jourd'hui ne savent généralement pas qu'on ait pu jamais
nouer Taiguillette. Ignorance salutaire, car l'état de par-
faite quiétude réalise la prophylaxie par excellence du
redoutable maléfice.
Henri Gelin.
RABELAESIANA'.
21. — Hypocrites et moines.
Dans l'infinie multitude des détails que contient le
roman de Rabelais, il y en a deux qui reviennent comme
une sorte de leitmotiv et qui donnent un cachet à part à
son œuvre : ce sont la beuverie, source de sa gaieté, et
l'hypocrisie, qu'il ne se lasse pas de poursuivre de ses
protestations indignées. J'ai déjà fait ressortir la richesse
de l'expression linguistique en ce qui concerne la dive
bouteille; je me propose maintenant d'aborder la synoni-
mie de l'hypocrisie chez Rabelais.
Aucun autre écrivain ne possède, pour représenter les
hypocrites, un vocabulaire aussi exubérant que Maître
François ; mais, pour l'embrasser dans son ensemble, force
est d'y faire entrer les appellations dont il se sert pour
désigner les moines, ceux-ci étant souvent chez lui asso-
ciés et confondus avec les hypocrites. Voyons donc quels
sont les points de vue qui ont présidé à sa nomenclature
relative aux uns et aux autres.
A. — Caractères extérieurs.
a. D'après le physique. Rabelais parle '^l. IV, ch. xix)
" des bons et beatz pères... tant devotz, tant gras, tant
joyeux... », et ailleurs d'un médecin qui guérissait des
malades étiques ou émaciés « sans aultre médicament :
seulement les rendant moines par trois mois; et nous
affermoit que si en estât monachal ils n'engraissoient, ne
par art, ne par nature, jamais n'engraisseroient « (1. V,
I. Voir Revue des Études rabelaisiennes, t. VII, p. 83-96, 332-36i
et 453-467.
RABELAESIANA. l35
ch. xxi). Un des ouvrages de la bibliothèque de Saint-
Victor porte le titre de : « Le godemarre de cinq ordres
de mendians », c'est-à-dire : Le gros ventre... (du langue-
docien goudoiimaru, bedaine). D'ailleurs, Érasme et Cal-
vin désignent souvent les moines par le mot ventres \
Voici les termes qui qualifient le physique des moines :
Boursouflez (1. 1, ch. liv : Vieulx matagotz, marmiteux
boursouJle\) et enflez [ibid. : Befflez, enfle:{, fagoteurs de
tabus).
Hydropicques, c'est-à-dire ayant le ventre enflé fl. IV,
ch. Lxiv : hypocrites, hydropicques); cf. ce que dit Rabe-
lais des habitants de l'île de Ruach (1. IV, ch. xlhi) : « Hz
meurent tous hydropicques, tympanites ».
b. D'après le vêtement monacal :
Capution, capuchon, celui qui le porte (Pant. Pr., ch. v :
caputions, moines...; cf. 1. IV, ch. xi : ... inclination natu-
relle aux frocz et cagoulles adhérentes...). Capution ou
capussion est tiré de capuce (ital. cappuccio).^ de même que
capussin est chez Rabelais (1. III, ch. xxii) le reflet de
l'ital. cappucino^ capucin; ailleurs l'auteur parle (1. IV,
ch. Lviii) des « Gastrolatres coquillons », c'est-à-dire qui
portent un capuchon en forme de coquille, capuchon
qu'il attribue également aux docteurs (1. II, ch. v).
Empaletocqué. affublé d'un paletot (1. I, ch. xxi : ... son
diseur d'heures..., empaletocqué comme une duppe), par
allusion à son coqueluchon, dont la pointe ressemblait à
la tête d'une huppe.
Enfrocqué, revêtu d'un froc (1. IV, ch. xlviii : moine
enfrocqiié, crotté...; 1. III, ch. xxvni : cerveaulx enfroc-
que\), habit monacal par excellence. Cf. ailleurs (1. I,
ch. xl) : « Il n'y a rien si vray que le froc et la cagoule
tirent à soy les opprobres, injures et malédictions du
monde... »
Engiponné, revêtu d'un jupon ou robe de moine (1. III,
ch. XXV : diable engiponné ; 1. IV, pr. anc. : ... ces nou-
I. Voy. L. Thuasnc, Etudes sur Rabelais, p. 398-399.
l36 RABELAESIANA.
veaulx diables engippone'y), le gippon ou jupon étant jadis
un vêtement d'homme, sorte de tunique à manches, por-
tée par les militaires et les moines '.
Haire, chemise de crin et celui qui la porte (1. I,
ch. Liv : Haires^ cagots...; 1. III, ch. xxn : ... les pauvres
haires extraictz de ichthyophagie), appliqué ailleurs aux
pèlerins (1. I, ch. xxxviii : ... le pauvre Ixaire qui l'avoit
féru du bourdon...).
MiTOUFLÉ^, emmitouflé (1. I, ch. liv : ^uùuyi mitoufle\. ..).
c. D'après la chaussure :
BoTiNEUR, celui qui chausse des bottines (1, II, ch. xxxiv :
cafFars, frappars, butineurs; cf. 1. IV, ch. lxviii : moine...
botté, et 1. V, ch. xxix : prescheurs botte^]. Les bottes
étaient la chaussure ecclésiastique par excellence (voir
Ducange, au mot bota) : « Sacerdotis botis seu aestivali-
bus... pro calceamentis utantur, »
Empantouflé, chaussé de pantoufles (1. I, ch. liv : ...
caffars empantoufle\)\ cf. ailleurs « un gros bréviaire
empaîitophlé » (1. I, ch. xxii), c'est-à-dire enveloppé comme
dans une pantoufle.
d. D'après la nourriture :
Crocquelardon, proprement pique-lardon, d'où pique-
assiette, parasite (1. I, pr. : ... un frère Lubin, vray croc-
quelardon; I. IV, ch. xxvii : le pape Urbain estoit croc-
quelardon; cf. Pant. Pr., ch. v : loqueteux, claquedens,
crocquelardons...). Cotgrave lui donne également ce sens
la a smell feast, a lickorous fellow, a \'jastefull glutton, a
gready eater )') ainsi que la première édition du Diction-
naire de l'Académie de 1694 : « Croque lardon, tire lar-
don, un petit fripon de cuisine, un galopin. «
Un des ouvrages de la bibliothèque de Saint-Victor
i.^Cf. 1. IV, ch. X : « J'espcrois bien [dit frère Jean en sortant de
la cuisine du roi Panigon] y cotonner à profit et usage monachal
le moule de mon gippon » (c'est-à-dire le ventre).
2. Le sens primitif est donne par Cotgrave : « Mitoujlé, furrcd
like a cat, or with skins; hidden in, wrapped, or tapped about
with furs, or cat-furred garnements. »
RABELAESIANA.
1.^7
porte ce titre : « Reverendi patris fratris Lubini, provin-
cialis Bavardie, de croquendis lardonibiis libri très » ; et
Du Fail, en parlant d'un jeune moine cordelier, le carac-
térise en disant (t. II, p. i38) qu' « il estoit si subtil et
affetté croque lardon, qu'il en avoit cuisse ou aile... ».
IcHTYOPHAGE, qui Se uourrit de poisson (1. IV, ch. xxix),
comme les sujets de Caresmeprenant dans Fîle des Tapi-
nois.
e. D'après certaines attitudes :
Gens qui regardent par un pertuis, c'est-à-dire par
l'ouverture du capuchon (1. II, ch. xxxiv : Si desirez estre
bons pantagruelistes..., ne vous fiez jamais aux gens qui
regardent par un pertuys) ; cf. Du Fail, dans les Contes
d'Eutrapel (t. II, p. iSg) : « Les bons religieux et aultres
gens qui ne regardent que par un trou... »
Torcoul, faux dévot qui tord le cou et penche la tête
en marmonnant des prières fl. I, ch. liv : Torcoulx.,
badaux, plus que n'estoient les Gotz) ; cf. ce que dit Rabe-
lais des habitants de l'île Sonante, les Siticines (1. V,
ch. Il) : « Tous avoient le col tors, les pattes pelues, les
gryphes et ventre de harpies... » Le mot figure dans le
Dictionnaire comique (1718) de Philibert Le Roux :
« Tord-cou, tartuffe, hypocrite qui penche le col. «
ToRTicoLLi, même sens que le précédent, qui a le cou
de travers, désigne un état pathologique (1. II, ch. xxx :
les affusta justement veine contre veine, nerf contre nerf,
spondyle contre spondyle, afin qu'il ne feust tortycolly,
car telles gens il haïssoit de mort), appliqué aux bigots
qui prient en faisant des contorsions [Pant. Pr., ch. v :
patepelues, torticollis...; cf. 1. III, ch. xlv : ... rouer,
tortre, bransler la teste et faire le torticolli). Le mot est
une formation purement française % comme le montrent
ces deux exemples tirés des Serées de Guill. Bouchet (éd.
Roybet, t. I, p. 41, et t. III, p. 173) : « Celuy avoit un peu
I. Voir, pour des appellations analogues chez Érasme et en ita-
lien, Thuasne, ouvr. cité, p. 353 à 355.
l38 RABELAESIANA.
le col de travers et estoit colli-toj'ti et torticolli... Il me
souvient d'un torticolli qui s'adressant un jour à ce torti-
pez... Ce boiteux voyant qu'il avoit le col de travers... »
D'ailleurs, l'oiseau torcol s'appelle, dans les Vosges et
dans la Beauce, torticolli^ : il a l'habitude de tourner la
tête de manière à avoir le cou comme tordu.
f. D'après leur chant monotone (voir ci -dessous,
oiseaux) :
Fredon, proprement fredonneur ou chanteur à demi
voix (1. V, ch. xxvii : ... un monastère nouveau... pour
les frères Fredons : ainsi nommoit il ses religieux...).
g. D'après l'acte religieux :
Patenostrier, diseur de patenôtres (1. IV, ch. lxiv :
Tous sont... hypocrites, patenostrier s) \ cf. 1. I, ch. xl :
« Hz [les moines] comptent force patenostres... sans y
penser ny entendre... ».
Perpétuons, qui dit des offices perpétuelles pour les
morts (1. II, ch. vu : Le hochepot des perpétuons ; Pant.
Pr., ch. IX : caffars, perpétuons... sortiront de leurs tes-
nieres). Cotgrave rend le mot par « perpetually begging
friars » et Lacurne pense que « Rabelais nommait les
moines ainsi parce que leurs ordres se perpétuent sans
cesse et ne meurent jamais «'^.
Sanctoron, qui fait le saint ou marmotte sans cesse les
noms des saints (1. IV, ch. lxiv : moines hypocrites, san-
torons., cagotz...), terme employé par La Fontaine {Poé-
sies mêlées^ lxxi : Le poète avait l'air... d'un hermite,
D'un santoron...). C'est le latin sanctorum, parce que
l'hypocrite veut être considéré comme nnus e sanctorum
numéro (Cotgrave), ou bien parce qu'il marmotte des
1. E. Rolland, Fatuic populaire, t. II, p. 66.
2. Cf. Romania, t. XXI, p. 86. Feu Delboullc y interprète perpé-
tuons par « legs à perpétuité >>, en reproduisant ce passage des
Comptes de l'Hôtel de Ville de Paris (xvi" siècle) : « Sept douzaines
de parchemin pour faire les perpétuons. » Il est évident que ce sens
n'est pas celui du mot rabelaisien, comme le fait remarquer Gaston
Paris dans une note à l'article cité.
RABELAESIANA. iSq
prières dans lesquelles revient souvent le mot sanctoriim* .
B. — Caractères d'ordre moral.
a. Calomniateurs. Rabelais, en mentionnant les « noms
horrificques » de cafard., cagot^ etc., suppose (1. IV, Pr.
anc.) que « c'estoit quelque espèce monstrueuse d'animaux
barbares », et ajoute : « Si par ces termes entendez les
calumniateurs de mes escrits, plus aptement les pourrez
vous nommer diables. Car en grec calumnie est dite dia-
bole... Ceux cy ne sont, proprement parlant, diables d'en-
fer, ilz en sont appariteurs et ministres. Je les nomme
diables noirs, blancs, diables privez, diables domes-
ticques. »
b. Gloutons. Panurge, en exposant la cabale monas-
tique en matière de bœuf salé, remarque à propos des
moines [1. III, ch. xv) : « Tous les jours leurs sont festes,
et observent diligentement un proverbe claustral : de
missa ad mensam »; d'autre part, Frère Jean se demande
(1. IV, ch. x) : « Pourquoy plus tost ne transportons nous
nos humanités en belle cuisine de Dieu-? Et là ne consi-
dérons le branslcment des broches, l'harmonie des contre-
hastiers, la position des lardons"-^...? » Tout le chapitre
suivant (1. IV, ch. xi) est destiné à répondre à cette ques-
tion : « Pourquoy les moines sont volontiers en cuisine?»
Et le nom même du Frère Jean des Entommeures ne
fait-il pas allusion à ses préoccupations culinaires ? Les
termes suivants accusent ce caractère :
Briffaulx, frères lais entretenus par des religieuses afin
de quêter pour elles (1. II, ch. vu : La cabourne des brif-
faulx; 1. IV, ch. xxxii : ... briffaulx., caffars...), propre-
ment gloutons, sens encore populaire et qu'on rencontre
1. Voir Littrc, Supplément, p. 3o6.
2. Cette expression : belle cuisine de Dieu, c'est-à-dire belle et
excellente au plus haut degré, est à ajouter aux locutions métapho-
riques analogues que j'ai citées dans mon article sur Jambe de Dieu
[R. É. R., t. VII, p. 348).
140 RABELAESIANA.
également chez Rabelais (1. I, ch. liv : ... chichars, hrif-
faulx\ beschars...).
Gastrolatres, adorateurs du ventre (1. IV, ch. lviii : ...
quelles choses sacrifient les Gastrolatres à leur dieu Ven-
tripotent).
Ajoutons, MANGEUR DES PÉCHÉS, épithète d'ordre moral
et d'origine biblique \Vulgate : « Peccata populi mei come-
dent »). La raison péremptoire pourquoi les moines sont
« refuys » des hommes est (1. I, ch. xl) « parce qu'ils
mangent la merde du monde, c'est-à-dire les péchés... ».
Du Fail dit également (t. II, p. i38! : « Ces gens de bien,
qui s'appellent devorateurs et mangeurs des peche:{ du
peuple... ».
c. Ignorants (cf. 1. I, ch. xxxix : Nostre feu abbé disoit
que c'est chose monstrueuse -veoir un moyne sçavant) :
Frère LuniN, type de moine à la fois grossier et sot,
nom familier à Marot et à Rabelais (1. I, pr., etc.) : Lubin
était un nom de moine très commun, d'où sa valeur
péjorative.
d. Intrigants :
Fagoteurs de tabus, c'est-à-dire allumeurs de querelles
il. I, ch. liv), appellation qui rappelle les Fagot:{ de Marot
(voir ci-dessous).
e. Libertins :
Frappard, moine débauché, proprement celui qui frappe
vigoureusement, qui est fort et hardi (1. II, ch. vu : Le
trictrac des frères frappars ; cf. 1. IV, ch. xv : Estes vous
des frappins, des frappeurs ou des frappars?), épithète
qu'on rencontre déjà chez Eust. Deschamps \ Coquillard,
Greban^et Clém. Marot. Oudin [Curiosite:{, 1640) explique
un Père Frappart par « un drolle de moine ».
/. Mécréants et cyniques :
Sarrabovites, nom des moines égyptiens qui menaient
1. Œuvres (éd. Raynaud, t. IV, p. 281) : « Par son boire devient
frère Frappart... »
2. Mistere de la Passion, v. 21 117 : « Hz y ont mené à l'emblée,
Hardiment cq frère frappart. »
RABELAESIANA.
141
une vie déréglée (1. II, ch. xxxiv : un grand tas de sarra-
bovites, cagotz...; 1. IV, ch. lui : les mescreans Turcs,
Juifz, Tartes, Moscovites, Mammeluz et Sarrabovites).
TiRELUPiN, nom méprisant que Rabelais donne aux
moines vagabonds (1. II, ch. vu : La pelleterie des tirelu-
piîîs extraicte de la bette fauve...) et que Cotgrave traduit
par «■ coquin » ou « maraud » (1. I, pr. : Autant en dict un
tirelupin de mes livres). Le sommelier de Grandgousier
porte le nom de Tirelupin (1. IV, ch. lxv) : il faisait boire
les domestiques de son maître avant qu'ils eussent soif; et
un des livres de la bibliothèque de Saint- Victor porte le
titre (dans l'édition de 1642) : « Le vistempenard des pres-
cheurs composé par Tureliipin. y> Cette forme intermé-
diaire nous renvoie à la secte cynique médiévale des Tur-
lupins (forme inconnue à Rabelais), dont le nom est
devenu, au xv^ siècle, synonyme d'hypocrite. En voici
deux exemples :
Villon, dans son G7'and Testament [y. ii58) :
Item aux frères mendians,
Aux Dévots et aux Béguines,
Tant Turlupins que Turlupines...
Dans le Mistere de saint Quentin (éd. H. Châtelain.
V. 9789 et suiv.) :
Ça, mes mengcurs de crucifis,
Ces ypocrites, ces bigos,
Ces benduins, ces warigos.
Ces turlupins, ces papelars.
Ces frères frappars, ces volars.
Ces gros dampultus, ces rongeurs
De pilers, et flasangeurs,
Qui font à Dieu garbe d'estrain,
Se je les retains en leur train,
Les deables leur chanteront leur messe *.
I. Le glossaire Je l'édition explique benduins par bédouins; rvari-
142 RABELAESIANA.
Les tireliipins de Rabelais paraissent être une altération
intentionnelle des turliipins du moyen âge; dans ce cas,
tirelupins désigneraient les mangeurs de lupins', qui
servent encore aujourd'hui à la nourriture du vulgaire; et
comme les lupins étaient chez les anciens le mets favori
des gens du peuple et des philosophes cyniques, les rap-
ports entre tirelupins (appliqués aux moines) et les tur lu-
pins cyniques du xive-xv^ siècle s'expliquent aisément '*.
g. Mendiants et quêteurs :
Gueux, appliqué aux moines mendiants (1. I, ch. liv :
Gueux mitouflez); cf. 1. III, ch. xxn : « Ne sont ils assez
enfumez et perfumez de misère et calamitez, les pauvres
haires...? »
Porteurs de rogatons, moines porteurs de requêtes ou
de reliques, pour obtenir des aumônes (1. L ch. xvii : ...
un porteur de rogatons... assemblera plus de gens quepe
leroit un bon prescheur evangelicquc; Pant. Pr., ch. ix :
caffars, porteurs de rogatons...)., terme qu'on rencontre
dans les sermons de Maillard sous le nom de portatores
reliquiarum et indulgentiarum, et bullatores^^ et sur
lequel H. Estienne nous renseigne {Apologie, éd. Ristel-
gos par vagabonds; mais il laisse inexpliqués les autres {dampul-
tus, Jlasangeuis, etc.). Cf. ibid., v. 16009:
Ny ara Uirluppin ne carme
Qu'on ne face traisner ne pendre.
1. Cf. ci-dessus, tire lardon, synonyme de croque lardon.
2. U Alphabet de l'Auteur François mentionne déjà cette identifi-
cation : « Tirelupin, un malotru, homme de peu et indigent, qui
n'a d'autre moyen de vivre, sinon de tirer les lupins pour se nour-
rir, qui sont les plus vils entre les légumes... Turelupin (sic) est un
nom d'injure et de mespris depuis 23o ans en ça, quand certains
personnages appeliez Turelupins, autrement la compagnie de pau-
vreté, furent estimez hérétiques du temps de Charles V, roy de
France, et de Grégoire XI, pape, environ l'an 1374. Ils furent con-
damnez pour tels et leurs livres brûlez à Paris..., d'où vient que ce
nom est odieux... Aucuns disent que tirelupins et turelupins (sic)
est la mesme chose... »
3. Cf. Cotgrave : « Rogatons. Indulgences , bulls of pardons,
reliques, etc., born about tlie country ».
RABELAESIANA. 143
huber, t. I, p. i23) : « Porteurs de rogatons, pour ce qu'ilz
ne vivent que des aumosnes des gens de bien... ». Le mot
se trouve d'ailleurs déjà dans une lettre de grâce de 1367
(voir Godefroy) : « Comme Pierre Beranger porteur de
semonces et rogatons... eust apporté de Rouen un roga-
tum sur ledit veneur... »
h. Méprisables :
Befflez, bafoués (1. I, ch. liv), et escorniflez, moqués
[ibid.); cf. I. I, ch. xl : « Un moine... ne laboure comme
le paysant, ne garde le pays comme l'homme de guerre,
ne guérit les malades comme le médecin... C'est la cause
pourquoy de tous sont hués et abhorris. »
i. Solitaires. A propos de la question « pourquoy les
moines sont refuys du monde », Gargantua fait cette
remarque (1. I, ch. xl) : « Mais si entendez pourquoy un
cinge en une famille est tousjours mocqué et herselé, vous
entenderez pourquoy les moines sont de tous refuys, et
des vieulx et des Jeunes », remarque suivie par une série
de comparaisons sur la vie retirée et inutile des uns et des
autres.
Hermite (1. II, ch. X : les diables qui tentent les her-
mites par les desers de Thebaïde), pris au sens de « hypo-
crite » [ibid. : Cagotz, hermites...) comme la plupart des
synonymes du moine.
Mangeur de serpens, moine retiré du monde et menant
une vie austère (Épître à Odet : Et avoit en horreur
quelque mangeur de serpens., qui fondoit mortelle héré-
sie...), semblable aux Troglodytes dont parle Pline [His-
toire naturelle^ 1. V, ch. viii), peuple de l'intérieur de
l'Afrique, demeurant dans des cavernes, se nourrissant
de serpents et n'ayant ni voix ni figure humaine.
Taulpetier, moine renfermé dans son couvent comme
la taupe dans son trou (1. III, ch. xlviii : ... ne sçay quels
pastophores taulpetiers... pleins de salacité et lascivie) ;
de là TAULPETERIE, couvent (1. IV, pr.) : « Le différent du
clergé et de la taulpeterie de Landerousse ».
'44
RABELAESIANA.
j. Tristes et bourrus :
Agelastes, qui ne rient pas (Epitre à Odet : mais la
calumnie de certains canibales, misantropes, agelastes
avoit tant contre moi esté atroce et desraisonnée...), la
plus grave injure selon la doctrine pantagruélique (cf. 1. I,
Aux lecteurs : Pour ce que rire est le propre de l'hommei.
Misanthrope, haïssant les hommes ou fuyant la société
des hommes (voir agelastes], épithète de Timon Athénien
« surnommé MiG(zv6poz2ç » (1. III, ch. ni), terme néologique
risqué par Rabelais et expliqué dans la Briefve Déclara-
tion.
C. — Caractères spéciaux.
a. Fantômes :
Cauquemare, nom de mauvais esprit ou dincube, appli-
qué par Rabelais aux moines hypocrites [Pant. Pr.., ch. vi:
Sarrabovytes. Cauquemares. Canibales...). Le mot repré-
sente le reflet picard de cauchemar, anciennement cau-
chemare, forme qu'on trouve déjà au xv= siècle et dési-
gnant le démon qu'on croit posé sur la poitrine pendant
le sommeil'. La même forme dialectale est familière à
Ambroise Paré : « Les mauvais esprits ont plusieurs
noms, comme démons, cacodemons, incubes, succubes,
coquemares, gobelins, lutins, mauvais anges... y>'^. Ail-
leurs, Rabelais désigne par ce nom un reptile monstrueux
(1. IV, ch. Lxiv), et tout particulièrement un serpent d'Eu-
phrate fl. IV, pr.), le pendant du crocodile du Nil. Cette
application particulière est probablement chez Rabelais
une réminiscence de Jean Le Maire; celui-ci mentionne
dans son Epistre de l'Amant vert :
Singes, Luytons, Cocodrilles, Harpyes,
1. Les Evangiles des Quenouilles, App. II, lo : « Qui double la
Cauquemare qu'elle ne viegne de nuit à son lit, il convient mettre
une sellette de bois de chesne devant un bon feu, et se elle venne
se sict dessus, jamais de là ne se porra lever qu'il ne soit clcr jour. »
2. Œuvres, éd. Malgaigne, t. III, p. 55.
RABELAESIANA. 146
Griffons hydeux, qui mengent gens barbares,
Fiers Loups garoux, et vieilles CauquemaresK
Farfadet, esprit follet (1. III, ch. xxiv : advenanie la
lumière du clair soleil, disparent tous lutins, lamies,
lémures, ^nSiVoxw, farfadet\ et tenebrionsj, terme tiré par
Rabelais du languedocien et appliqué spécialement aux
cordeliers (1. II, ch. vu : L'histoire des farfadet \; 1. III,
ch. X : ... sçavoir s'il eschapperoit à l'embusche des far-
fadet\]\ cf. Alphabet de l'Auteur français : (.(Farfadets^
en latin larvae et lémures^ esprits folets qui vont de nuit
et font peur aux mal asseurez... L'auteur montre assez
quels sont les farfadets, à sçavoir trompeurs et menson-
gers ».
Larves, équivalent latin des farfadets (1. III, pr. : ces
larves bustuaires...). Les Larves et Lémures d^urem dans
les Mystères comme noms de démons femelles.
b. Monstres (sous forme humaine ou animale) :
Bestes de diverses couleurs (1. III, ch. xxi : un tas de
villaines, immondes et pestilentes bestes^ noires, guarres,
fauves, blanches, cendrées, grivolées), comme Rabelais
appelle les ordres mendiants des cordeliers et Jacobins,
des mineurs et des minimes; cf. Érasme [Eloge de la
Folie] : « Certains animaux couverts de manteaux blancs
ou noirs, de robes couleur de cendre, revêtus de plumages
diversement bigarrés, ne quittent jamais les cours des
princes. «
Canibales, peuple monstrueux de l'Afrique « ayant la
face de chiens et abbayant en lieu de rire », comme les
définit la Briefve Déclaration (1. IV, ch. lxvi : Hz [ceux
de l'ile de Ganabins] sont pires que les Canibales^ ilz
nous mangeroient tous vifz), épithète appliquée aux moines
(Epître à Odet) et aux hypocrites (1. IV, ch. xxxii : caf-
fars, canibales et aultres monstres difformes et contre-
faitz).
I. Œuvres, éd. Stecher, t. III, p. 24.
REV. DES ET. RABELAISIENNES. VIII. 10
146 RABELAESIANA.
D. — Notns tirés des langues classiques.
a. Du latin :
Frater, pi. FRATRES, frèrc ou moine (1. II, ch. xvi : ...
le pauvre frater; 1. III, ch. xxn : fratres mendiants),
terme employé par Marot et qu'on trouve chez Guill.
Bouchet (t. III, p. 104 : le fratre se met au beau milieu
de la table) et Du Fail (t. II, p. 137 : un jeune Frater cor-
delier...) ; ce dernier se sert aussi ironiquement de la forme
oh?,cure fradre (t. II, p. 141 : se saisirent du s'wQfradre...].
h. Du grec :
Mystes, initiés dans les mystères (I. III, ch. xlviii :
telles sanctions connubiales toutes sont à l'advcntage de
leurs mystes).
Pastophores, pontifes entre les Égyptiens (selon la
Briefve Déclaration]., prêtres qui portaient la statue d'un
dieu dans une chapelle (1. III, ch. li : d'elle [l'herbe Pan-
tagruelion] sont les Isiacques ornez, les Pastophores reves-
tuz), nom donné ironiquement par Rabelais aux moines
(1. IV, pr. : Icy... voyez vous quelles tragédies sont exci-
tées par certains Pastophores). Le terme lui-même est
tiré de Diodore {Bibliothèque, 1. I, ch. xxix), de même
que Isiacques, prêtres d'Isis, de Plutarque {Moraux,
p. 352).
Symmystes, ceux qui sont initiés avec d'autres, collègues
en sacerdoce (1. III, ch. xlviii : Auquel acte tant viril et
chevalereux ont les Symtnystes Taulpetiers fremy et
lamenté misérablement), terme également employé par
Laurent Joubert* (probablement réminiscence de Rabe-
lais).
E. — Images tirées du monde animal,
a. Le chat, cet animal « doux, bénin et gracieux ».
1. Erreurs populaires, Bordeaux, iSyg, p. 55.
RABELAESIANA. I47
Chattemite, qui affecte une contenance doucereuse et
humble, type de Thypocrite (1. IV, pr. anc. : caffars,
cagotz,... chattemittes...)^ terme qui a produit chez Rabe-
lais toute une progéniture, des femmes et des petits (1. IV,
ch. Lxv) : « Là [dans l'ile Chaneph] sont belles et joyeuses
hypocritesses, chatemittesses... et y a copie de petitz cha-
temitillons ». Le mot se trouve chez Marot, qui appelle
la Sorbonne « la saincte chattemite » (quatrième épître
du Coq-à-l'âne), et chez Du Fail (t. II, p. 90 : ce preu-
d'homme hypocrite... surpassant en humilitez, chatte-
mites et pâtes pelues tous les moines du mont Athos); ce
sens ne paraît pas remonter au delà du xv^ siècle. Dans
une lettre de Joinville de 1295 (voir Godefroy) ligure la
locution en chattemite (« ... la tournelle qu'on dit en
chatemite »), c'est-à-dire en serpentine, proprement à
l'allure de chatte, d'après ses mouvements ondulatoires :
en effet, chattemite est un composé synonymique, dont
les éléments isolés reviennent déjà dans le Roman de
Renart (XXIV, 121) : « Si l'une est chatte, l'autre est
mite... » Ce dernier, tyiite, est le nom enfantin de la
chatte et le primitif de mite, mitou, matou.
Patepelue, à la patte poilue 1. III, ch. xii : Lycaon
patepelue)., puis doucereux comme le chat qui fait patte
de velours (1. IV, pr. anc.) : « papelars,... ^a?ei/»e/i<e.ç... ».
Un des livres de la bibliothèque de Saint-Victor est inti-
tulé : « Moillegroin, doctoris cherubici, de origine patc-
pelutarum et torticollorum ritibus, lib. septem. »
b. Le chien, type de la méchanceté :
Mastins, assimilés aux moines (1. III, pr. : Arrière mas-
tins... ces mastins Cerbericques... arrière cagots!), qui
poursuivent les hérétiques comme les mâtins font la
chasse aux sangliers. Chez Marot, les Sorbonnistes
appellent ainsi les novateurs (éd. Guiffrey, t. III, p. 346) :
« Sire..., Si vous ne bruslez ces wa^ffw^, vous serez... Sans
tribut. » Ailleurs, Rabelais désigne par mastins les maris
jaloux (1. I, ch. Liv : ... rassotez mastins, soirs ni matins
vieulx chagrins...), ou les lourdauds présomptueux (1. II,
148 RABELAESIANA.
ch. X : ... ces aultres vieulx mastins, qui... n'cstoient que
gros veaulx de disme), ou enfin les agents persécuteurs
(1. IV, ch. xiii : ... cité par ces mastins Chiquanous...).
c. Le singe, dont les grimaces rappellent les moines se
démenant et gesticulant dans leurs chaires; Rabelais
découvre d'autres analogies : il compare l'inutilité du
singe avec celle de la vie monacale (voir ci-dessus, à la
rubrique « Solitaires «) et assimile les prières machinales
des moines à la patenostre de cinge (1. IV, ch. xx) que
celui-ci marmotte entre ses dents.
Magot, au sens d'hypocrite (1. I, ch. liv), proprement
singe ou babouin (1. IV, ch. xix : assis sur tes couillons
comme un magot).
Matagot, singe des forains auquel les bateleurs ap-
prennent mille tours de souplesse, terme appliqué par
Rabelais aux moines superstitieux (1. IV, ch. lx : ainsy
Gaster renvoyait ses matagotz à sa scelle percée) et aux
hypocrites (1. I, ch. .liv : Vieulx matagot\^ marmiteux
boursoufflez...). Le terme crucifix des premières éditions
(1. II, ch. XIII) fut remplacé, à partir de 1642, par matagot.
Cependant, il est à présumer que magot et matagot ont
été influencés dans leur sens par la finale homonyme de
bigot., cagot, et surtout par la locution traditionnelle Got
et Magot, qui joue un rôle si important chez Rabelais.
Dans les Grandes Chroniques de Gargantua (i532), les
Gos et Magos sont les ennemis du roi Arthus, vaincus
par notre héros' : ils y sont décrits comme « fors et puis-
sans, et armez de pierres de taille w ; mais avant d'en arriver
là, ces noms traditionnels ont parcouru une longue évo-
lution^. Leur point de départ est la Bible (Ezéchiel, Apo-
calypse) ; de là ils pénètrent dans le roman d'Alexandre,
où ils figurent parmi les vassaux que Porus appelle à son
aide : « Gos et Margos (sic) i viennent de la terre des
Turs... )> Porus vaincu, Alexandre enclôt Gos et Magos
1. Voir R. È. R., t. VI, p. 298.
2. M. A. Graf a consacré à cet historique un long excursus dans
son ouvrage Roma nel mcdio evo, t. II, p. Soy à 563.
RABELAESIANA. 1 49
dans les défilés des montagnes où ils se sont réfugiés ^
Au moyen âge, ces prétendus noms ethniques (mis en
rapport avec le Prestre Jean, tout aussi mystérieux) furent
tour à tour identifiés avec des peuples barbares, tels que
Scythes, Turcs, Huns, Tartares, etc. Une trace de ces der-
nières vicissitudes se trouve encore dans une moralité de
i5o8,Ja Condamnation des Banqueti :
Qui sont ces nez esgratignez,
Et ces visages gourfarins
Qui nous ont si bien tatinez?
Ne sont ce pas monstres marins?
Je croy que ce sont tartarins,
Got^ ou Magot^ vertigineux,
Babouins, bugles barbarins,
Partans de paluz bruyneux^.
Une sottie de Rouen (1461), « Les menus propos », en
fait des monstres bicéphales :
Ce sont terribles créatures
Que ceux de Got^ et de Magot^ :
Hz ont les rains dessus le dos
Et si ont tous chascun deux testes 3.
Dans la Passion de saint Quetitin^ les deux noms sont
devenus une vague injure 'v. 14273) :
Tourier, maubué, gros malot,
1. Cf. une note de Paul Meyer {Alexandre le Grand, t. II, p. 3o6
à 3o9).
2. Re ace il de farces, éd. Jacob, p. 324. Cf. Molinct, Faict';; et Dicty^,
i53i, fol. 57 v° :
Tigres, griffons, ours, cocodrilles,
Girafles, magot:^, saturins,
Serpens, leucerves, cocz basilics.
Monstres hideux vivans es isles
Des Indois ou des Tartarins.
On saisit la transition de magot au sens de « singe », envisagé
comme animal monstrueux.
3. E. Picot, Recueil général de sotties, 1902-1904, t. I, p. 93.
IDO RABELAESIANA.
Got. magot, maillot, martelot,
Morveux, poulleux, foyreux, rongneux...
Ces noms gardent par contre leur valeur mythique dans
ce passage du Grand Par-angon des Nouvelles (i535) par
Nicolas de Troyes (éd. Mabille. p. 42) : « Si print congé
de ses frères et se mit à chemin, et tant chemina par ses
jornées qu'il passa la mer Rouge et tout le pays d'Indie
et la petite Egypte, et se vint jetter en une estrange terre
qui est quasi le grant chemin à tirer en Paradis terrestre,
et là sont Gots et Magots, Tartarins, Barbarins, et plu-
sieurs bestes sauvages. »
Rabelais y fait également allusion lorsqu'il dit (1. IV,
ch. Lvi) : « Ouysmes ... goth, magoth, et ne sçay quels
aultres motz barbares... », et ailleurs (1. I, ch. liv) :
Torcoulx, badaux, plus que n'estoient les Go/f
Ny Ostrogotz précurseurs de Magot j...
Clém. Marot, dans sa IV^ épitre du Coq-à-l'àne (i536),
les applique aux moines fanatiques :
Hz sont de chaude rencontrée
Bigotz, Cagotz, Got:^ et Magot:^,
Fagotz, Escargotz et Margotz^.
Tandis que Ronsard dira en généralisant (« Remons-
trance au peuple de France ») :
Je n'aime point ces noms qui sont finis en ot :
Gots, Cagots, Austregotz, Visgoths et Huguenots...
C'est ainsi que les noms légendaires d'origine biblique,
I. Par fagot:^ et margot:{, le poète désigne les allumeurs de
bûchers, comme il rusulte de la deuxième e'pître (i535) de Marot :
Ils escument comme un verrat
En pleine chaire, ces cagots.
Et ne preschcnt que des fagot^
Contre ces povres hérétiques.
RABELAESIANA. I 5 1
Gog et Magog, ainsi que certains noms germaniques du
moyen âge, — Goths, Ostrogots et Visigots^ — rappro-
chés des termes indigènes ayant la même finale, tels que
bigot et cagot^ ont fourni aux écrivains du xvi^ siècle une
source abondante pour désigner l'hypocrite.
d. Les oiseaux, par allusion à leur chant : « En ceste
isle [Sonnante] vous n'avez que cages et oiseaulx... Toute
leur occupation est à gaudir, gazouiller et chanter... Vous
le vistes oncques rossignols mieulx gringoter qu'ilz
font... » (1. V, ch. vi).
GoTS, nom fictif d'oiseaux symbolisant les moines (1. V,
ch. V : une magnifique espèce de got^, oiseaulx de proye...) ;
le Manuscrit porte : « ... espèce de gaiix ou got^... », le
dernier est abstrait des termes comme bigot^, cagot^,
magot{, etc.; le premier, d'un des diminutifs suivants
(1. V, ch. Il) : « Les oiseaulx [de l'isle Sonnante] estoient
grandz, beaux et polis à l'advenant, bien ressemblans les
hommes... Ailleurs avoient le pennage tout blanc, autres
tout noir, autres tout gris... Les masles ilz nommoient
Clergaux^ Monagaux , Prestregaux , Abbegaiix ^ Eves-
gaiix^ Cardingaux et Papegaux, qui est unique en son
espèce... »
Sansonnet, dans l'expression mistes ' sansonnet\^ c'est-à-
dire jolis étourneaux, appliqué probablement aux moines
chanteurs (1. I, ch. ii : Au saufconduit des mistes san-
sonnet^.
e. Le hanneton, par allusion à son bourdonnement
comparé au chant monotone des moines :
BuRGOT, au sens de moine (1. III, ch. xxiii : burgot^.,
laiz et briffaulx) et d'hypocrite (1. IV, pr. anc. : ... pape-
lars, burgot{^ patespelues...). Burgot ou burgaud est le
nom patois du hanneton ou frelon en poitevin (Lalanne)
et en saintongeais (Jônain) : le terme rabelaisien est le
pendant des synonymes /re^077, got^., etc.^.
1. Cf. Marot, Œuvres, t. II, p. 82 : « ... en habitz coincte et
miste. »
2. Les commentateurs expliquent burgot:^ par moines beurs (1. III,
l52 RABELAESIAKA.
/. L'escargot, par allusion au mollusque qui cache ses
cornes, appliqué aux moines hypocrites (1. II, ch. xxxiv :
un grand tas de... cagotz, escargot\^ hypocrites, caflFars...).
F. — Termes d'origine incertaine.
La plupart des termes qui vont suivre, tout en ayant
des attaches assez anciennes, ne remontent pas, en ce qui
concerne leur acception d'hypocrite., au delà du xv= siècle.
Les causes qui ont provoqué ce changement sémantique
ne sont pas assez apparentes et il se peut que des analo-
gies purement externes n'y aient pas été étrangères.
Voici cette série de mots obscurs :
Bigot, vieux terme qu'on rencontre déjà au xii« siècle,
comme une injure au sens inconnu, dans le Roman de
Rou (part. III, v. 4780) :
Mult ont Franceis Normanz laidiz
e de meffaiz e de mesdiz,
sovent lor dient reproviers
e claiment bigo^ e draschiers...
Bigot, a côté de draschiers (« mangeurs d'orge »), exclue
tout rapprochement avec le prétendu bi god (« par Dieu ! »)
qu'aurait prononcé le chef normand Rollon'. La seule
chose certaine, c'est que bigot a conservé jusqu'au xv^ siècle
un sens injurieux analogue à celui qu'il a encore dans ce
ch. xxxi), c'esi-à-dire vêtus de bure (De l'Aulnaye, encore dans Gode-
froy), en y voyant un mot factice. Le Duchat en donne cette inter-
prétation : « Burgot:[, moines burs qui travaillent à labourer le
jardin et les terres du couvent. De burrus, burriciis, burricotus,
burgot. Burrus vient de l'allem. Bauer, qui signifie un laboureur. »
I. Suivant M. Baist {Romanisclie Forscliiitigen, t. VII, p. 407), le
français bigot, hypocrite, et l'espagnol bigote, moustache (xvf siècle)
représenteraient tous deux le juron des lansquenets bi got. Cette
hypothèse a le grave inconvénient de faire abstraction de l'histo-
rique de bigot; d'ailleurs, le juron homonyme des Suisses et des
lansquenets a gardé, dans la Farce de Pathelin et chez Rabelais,
la valeur même quelle avait dans la bouche de cette soldatesque.
RABELAESIANA. l53
texte cité par Ducange : « Icelui Rebours en appelant
l'abbé de Creste bigote qui est un mot injurieux selon le
langage du pays [le Bassigny] » ; ou dans ce passage du
Mistere de saint Quentin (v. 7424 et suiv.) :
Vieng avant, vieng, hé, Matagot',
Œuvre l'uis de ta charte obscure,
Et si nous baille ce bigot -
Que nous t'avons baillé en cure.
Et ailleurs (v. 21922 et suiv.) :
Le Trésorier. — Donnez lui la croix à baisier,
Le diable le tient en ses filz.
Maurin^. — Arrière, arrière, crucefis,
Arrière que je ne vous trauve,
Bigot, breladis, bimartrauve...''.
Cependant, en même temps et vers la même époque
(chez Charles d'Orléans), le mot s'applique aux fausses
apparences de religiosité.
Il n'est pas impossible que le sens moderne qui se
dégage surtout au xvi^ siècle, et tout particulièrement
chez Rabelais (1. I, ch. xl : Frère Jean n'est point bigot,
il n'est point dessiré, il est honneste, joyeux) ait subi l'in-
fluence analogique des synonymes en got (voir ci-dessus).
Caffard ou CAPHARD (dont le dérivé caphardery est
attesté dès le xv<= siècle) désigne encore le ténébrion,
insecte nocturne et à robe noire ; si c'est là le sens primitif,
cafard, faux dévot à mine hypocrite, ferait allusion à
l'habit noir des prêtres (cf. le synonyme populaire
moderne corbeaux) ou à la gourmandise des moines. Sui-
vant Cotgrave, caffard « signifies properly a fat religions
man that pampers his flcsh in ease and plenty in his
1. C'est le nom du bourreau.
2. Il s'agit d'un bourgeois de Rictiovarc.
3. Nom du duc de la Morée.
4. Tous noms d'injure, de sens et d'origine inconnus.
l54 RABELAESIANA.
covent », acception intermédiaire entre celle d'insecte noc-
turne et celle d'hypocrite, la seule familière à Rabelais
(1. I,ch. I : les diables, ce sont calumniateurs et caffars).
Quant à l'origine du nom d'insecte cafard^ elle est tout à
fait inconnue.
Cagot a, chez Rabelais, outre le sens d'hypocrite (1. I,
ch, xLiv : Haires, cagot^, caffars...), celui de misérable,
piteux (1. IV, ch. xlvi : les gens souffreteux, cagot^ et
avares), qui nous mène à l'acception primordiale de « lé-
preux » que le mot a au xv"^ siècle [Chronique Paris., s. a.
1436 : un gros vilain comme un cagou) et qu'il a gardé
dans l'argot ancien, où il désignait les gueux portant des
cliquettes comme s'ils étaient des lépreux ^ C'est le béar-
nais cagot, lépreux, terme relativement moderne : « Le
mot cagot n'existe dans l'idiome béarnais que depuis le
xvi« siècle... Jusqu'à la fin du xv^ siècle, les malheureux
auxquels on a donné le nom de Cagots étaient toujours
appelés Chrestias, Chrestian...^. » La forme parallèle
cagou^ accuse une variante dialectale cacou, familière à
la Haute-Bretagne :
Marmiteux, pauvre diable, épithète donnée aux moines
à cause de leur aspect piteux (1, II, ch. vu : La barbotine
des marmiteux) et hypocrite (1. I, ch. liv : Vieulx mata-
gotz, marmiteux borsouflez), vieux mot qui sert à dé-
peindre la « papelardie » dans le Roman de la Rose
(v. 421) :
Ele fait dehors le viarmiteus,
Si a le vis simple et piteus
Et semble sainte créature...
Papelard, faux dévot (1. II, ch. xxix : un tas de papelars
et faulx prophètes...), mot interprété, dès le xiii' siècle,
1. Voir mon Ai-got ancien, 1907, p. 87.
2. Lespy et Raymond, Dictionnaire béarnais, au mot Cagot.
3. Cette forme cagou se trouve également chez Rabelais (1. II,
ch. ix), à la fin d'un des baragouins débités par Panurge.
RABELAESIANA. l55
comme pape-lard ou mangeur de lard, étymologie popu-
laire qu'on trouve chez Gautier de Coincy [Miracle de
Notre-Dame) :
Tel fait devant le papelart,
Qui par derrière pape lart...
V
ainsi que dans le Mistere de saint Quentin (v, 6907 et
suiv.) :
Noble empereur, je vous présente
Marcellin^, ce ïdiwW papelart,
Qui est plus fin, quant il s'absente,
Qu'ung vieux regnart qui happe lard.
Le grand nombre d'expressions que je viens d'analyser
montrent les divers aspects sous lesquels l'hypocrisie se
présente dans l'œuvre de Rabelais. A côté de termes tra-
ditionnels et qu'il a déjà trouvés chez ses prédécesseurs,
Maître François a eu recours à un groupe considérable
d'appellations nouvelles qui font voir l'hypocrisie sous le
rapport à la fois physique et moral. Cette nomenclature
donne de curieux aperçus sur la vie sociale au xvi^ siècle.
22. — BisouART, colporteur.
« Un livre trepelu, qui se vend par les bisouars et por-
teballes, au tiltre Le blason des couleurs », lit-on dans le
ix« chapitre de Gargantua, et dans la Pantagruéline Pro-
gnostication (ch. vi) : «... bisouars, veneurs, chasseurs,
asturciers... ».
C'est Le Duchat qui fournit le premier des renseigne-
ments intéressants sur ce terme : « Bisouars sont propre-
ment les habitants des montagnes du Haut-Dauphiné, et
particulièrement ceux de la vallée de Bourg-d'Oisan.
Comme le pais ne leur fournit pas de quoi subsister...,
I. Nom du Pape de Rome, dans le Mystère.
I 56 RABELAESIANA.
ils sortent de leurs montagnes avant l'hiver et se répandent
en différentes provinces... « I Valdesi, » dit Ménage dans
ses Origines Italicae, « chiamansi oggi bi:{i et bisordi. «
Voilà tout juste nos bisouars, et on leur a donné ce nom
à cause qu'ils sont communément vêtus d'une grosse bure
de couleur bise. »
Cotgrave les décrit ainsi : « Bisouart, a paultrie Pedlar,
who in a long pack (which he carries, for the most part
open, and hanging from the neck before him) hath Alma-
nacks, Books of newes or other trifling ware to sell. >>
Récemment, le D"^ Dorveaux a publié ici même (t. VII,
p. 397) une notice sur les bisouars^ où il a signalé un
ouvrage curieux de 1617, intitulé Les Estats, Empires et
Principauté:^ du Monde^ dont j'extrais le passage suivant,
à propos des Dauphinois montagnards : « Ces monta-
gnars ont une coustume, qu'ainsi que l'hyver approche, ils
envovent au loing ceux qui sont capables de travailler...
On appelle Bics ou Bisoiiards tous ceux cy qui vont
dehors et qui reviennent à Pasques, et quelquesfois ces
Bics, qui sont pénibles, pour la pluspart accorts, deviennent
riches marchands avec leur espargne. »
Ce document nous permettra d'élucider l'origine de ce
mot controversé.
L'explication étymologique de bisouars par Le Duchat,
citée ci-dessus, a été jusqu'ici généralement suivie par les
commentateurs. « Bisouars, nous dit Burgaud des Marets,
sont des colporteurs vêtus d'étoffe bise. » Or, Le Duchat
lui-même ne paraît pas avoir attaché de l'importance à
son érymologie, car, dans le Dictionnaire de Ménage, il
abandonne sa première hypothèse en faveur d'une autre
moins plausible encore : suivant celle-ci, bisouars vien-
draient « de bisjocarii, à cause des petits bijoux qu'ils
vendent ».
Le terme est certainement d'origine méridionale. On le
trouve encore aujourd'hui dans le Bas-Limousin : « Bi-
souard, colporteur des montagnes du Dauphiné, monta-
gnard de l'Isère » (Mistral); « on donne ce nom en Bas-
RABELAESIANA. I Sy
Limousin aux habitants des montagnes du Dauphiné, qui
quittent leur pays et se répandent dans diverses contrées
pour y exercer la profession de marchands » (Honnorat).
Béronie se contente de reproduire la notice de Le Duchat.
Et quant à l'étymologie, Honnorat indique ceci : « De
Valdesi, d'où l'on a fait his\ordi et bisouars, ou parce
qu'ils sont ordinairement habillés d'une grosse bure
grise » (« ainsi appelés à cause de la couleur brune de
leurs vêtements grossiers », ajoute Azaïs); Mistral, à son
tour, renvoie à « besoiiai\ bézoard, antidote renommé
que les petits marchands débitaient autrefois ».
Le sens fondamental de bisoiiard est montagnard, d'où
l'acception dérivée de « mercier » ; le patois forézien con-
naît encore bisoiiard au sens de « qui est du côté de la bise,
du nord » (« les bisouars passent pour rusés », Gras), et c'est
là la valeur étymologique du mot : dérivé de biso, bise,
bisouafd désigne à la fois la forte bise, le coup de bise
(Mistral) et celui qui est du côté de la bise, le montagnard
(Gras).
C'est ainsi que son synonyme bic du document cité
ci-dessus signifie également « montagnard » (Champol-
lion - Figeac) et « mercier » (Sauvage) , d'où bicarel^
petit mercier ou porte-balle (id.), le pendant exact de
bisouard. Cf. Mistral : « Bic^ sobriquet que l'on donne
aux montagnards des Alpes, en Dauphiné, porte-balle,
petit mercier, et bicarel, colporteur, petit mercier de la
montagne. »
Quant aux bi\eard, cités antérieurement par le D^ Dor-
veaux [R. É. i?., t. V, p. 84) d'après V Histoire généi-ale
des drogues de 1694, ce sont, comme il ressort du contexte
même, « de pauvres gens demeurant dans le bois de Pilatre,
en Forest [Fore:() et même dans les montagnes, qui récol-
taient de la térébenthine appelée des Lyonnois bijou ».
M. Dorveaux en conclut que « c'est à Lyon, en i53i ou
i532, que Rabelais fit connaissance avec les bisouars ».
Or, tandis que ce dernier terme, celui de Rabelais,
manque au patois lyonnais, bijou^ mot inconnu à Rabe-
l58 RABELAESIANA.
lais, mais déjà employé par Du Pinet dans sa version de
Pline ( 1 564), est familier non seulement au Lyonnais, mais
à la Haute-Provence: « Bijoun, la térébenthine liquide en
consistance de sirop, remède universel pour les habitants
de la campagne » (Sauvage), « nom qu'on donne dans la
Haute-Provence à la térébenthine qu'on retire de diffé-
rentes sortes de pins pour la distinguer de celle qui
découle du mélèze qu'on appelle escourrau » (Honnorat).
De ce bijoun ou bi^ou (suivant la prononciation foré-
zicnne), térébenthine, dérivent les biieards du Forez, récol-
teurs de bi^ou ou térébenthine, lesquels, on le voit, n'ont
aucun rapport avec les bisouards de Rabelais, c'est-à-dire
les montagnards du Dauphiné, les habitants du côté de
la bise ou du vent du nord, lesquels, à l'approche de l'hi-
ver, descendaient pour faire le trafic dans les villes.
23. — Dea, dia, certes, vraiment.
Particule qui a chez Rabelais ces deux fonctions :
1° Elle marque l'étonnemeni la surprise, l'indignation.
Un des bergers de Gargantua, outragés par les fouaciers
de Lcrné, les apostrophe ainsi (1. I, ch. xxv) : « Depuis
quand avez vous pris les cornes, qu'estes tant rogues
devenus? Dea^ vous nous en soûliez voluntiers bailler,
et maintenant y refusez? » De même, lorsque Gargantua
en se peignant faisait tomber de ses cheveux les boulets
d'artillerie qu'on lui avait lancés à la démolition du bois
de Vede, son père Grandgousier (1. I, ch. xxxvii), « pen-
sant que ce feussent poux, luy dit : Dea^ mon bon filz,
nous as tu apporté jusques icy des esparviers de Mon-
tagu? »
2» Elle sert à affirmer plus fortement (1. I, ch. xxxni) :
M N'est ce pas assez tracassé dea^ avoir transfreté la mer
Hyrcane?... » Et ailleurs (1. IV, ch. xxxv) : « Dea^ mon
amy, dist Pantagruel... »
De là, son rôle secondaire de renforcer l'affirmation, ou
la négation, dans les exemples suivants :
RABELAESIANA. I Sq
OuY DEA (1. III, ch. xxxii) : « Ouj^ dea, mon amy, res-
pondit Rondibilis... », et ailleurs (1. IV, ch. xlviii) : « Nous
parlons de Dieu en terre. L'avez vous onques veu?...
Ouy, ouy, respondit Panurge, ouy dea, messieurs, j'en
ay veu trois. »
Ne dea (1. III, ch. xxvii) : « Ne dea, respondit Panurge,
frère Jean..., je te croiray. »
Nenny dea (1. III, ch. xxx) : « Nenny dea, mon amy,
respondit Hippothadée, si Dieu plaist. »
Nicot a donné une bonne définition de cette dernière
fonction de notre particule : « Dea est une interjection,
laquelle enforce la diction où elle est apposée, comme
non dea^ oiiy dea^ mais en telles manières de parler on
use plustost de tfa, faict du dit dea, par contraction ou
syncope, et dit-on non dà, ouy dâ. »
Ce dea^ contracté en da, figure en outre, comme élé-
ment final, dans toute une série de locutions adverbiales
affirmatives, étrangères il est vrai à Rabelais, mais fami-
lières à ses devanciers et à ses contemporains. Telles :
ENDA (Marot) ou endea {Pathelin), à côté de anda, com-
posé : en enda (dans le Moyen de parvenir^ p. 358 : en
nanda); par enda {A7icien Théâtre^ t. I, p. 314), mananda
(Des Périers, Du Fail), c'est-à-dire ma en enda; parmanda
(Marot) ou par mon enda (Larrivey).
Le grammairien Maupas (1625) voyait dans enda,
manenda de « mignars sermens de femmes ». L'explica-
tion étymologique habituelle de l'élément initial par âme
est phonétiquement inadmissible; l'existence d'une excla-
mation comme enné ! (Villon) renvoie à des composés
analogues.
Tandis que la forme da est isolément inconnue au
xvi^ siècle, celle de dea, qui remonte au xv<= siècle {Pathe-
lin), se prolonge jusqu'au xvn<^; dans l'ancienne langue,
la particule pouvaitcommencer ou finir la phrase; aujour-
d'hui, dans le style familier, elle la termine seulement.
La même particule se présente encore chez Rabelais
sous la forme dia, fréquente au xv^ siècle, par exemple
l6o RABELAESIANA.
dans le Mistere de saint Quentin qui a une fois dea et
souvent dia; j'en cite ces deux exemples (v. 2715 et 14967
et suiv.) :
Dia, Quentin, quant bien je te notte
Tu enquiers trop avant des choses...
Voire, dia ', dictes vous marchans
Que vous portiés soubz vos manteaulx,
Au palais ou estes marchans,
Ces cenophageux balestiaulx.
Chez Rabelais, dia n'est jamais à l'état isolé; il suit
toujours les particules ma ou ne^ en les renforçant. Envi-
sageons ces deux aspects.
Ma dia (1. IV, ch. xv) : « Le diantre l'emport, si je le
veulx. Je ne le veulx pas pourtant, ma dia »; et sous sa
forme négative (1. V, ch. xv) : « Ulisses retourna il quérir
son espée en la caverne de Cyclope? Ma dia, non ^. »
Ne dia (1. I, ch. xvii), qu'on lit dans les premières édi-
tions de Gargantua (a côté de ma dia).
La Briefve Déclaration les commente ainsi : « Ma dia.
Une manière de parler vulguaire en Touraine est tou-
tesfois grecque. Ma A(a, non par Juppiter ; comme Ne dea,
VY) Ata, ouy par Juppiter ».
Cette explication étymologique de la Briefve Déclara-
tion (i552) remonte, comme quelques autres données ana-
logues de ce petit commentaire, au Dictionnaire françois-
latin de Robert Estienne (1549), où on lit ceci : « Dia.
1. Cette formule du xv° siècle voire dia répond à celle de voire
dea d'un ancien Noël poitevin (Lcmaître et Clouzot, p. 80) :
Voire dea,
Filz de Mariette...
Les éditeurs se sont mépris en considérant le dea de cette formule
comme un retiet exceptionnel du lat. deum (cf. Introduction, p. xvni :
« Deum aboutit à Dé... Le Noël XVIII présente la forme Dea »).
2. De là la variante négative madienne, citée à la fois par Cot-
grave et par Borel (« juron ancien venant de [la Afa »).
RABELAESIANA. l6l
Accusativus est Graecus. Inde ouy dia, subaudita parti-
cula [IX, hoc est per Jovem. Ita per Jovem. «
L'origine grecque a été généralement admise par les
étymologistes du xvi^ siècle : Peletier du Mans, dans son
Dialogue de Vortografe (i555); Trippault, dans son Celt-
helenisme (i38i), plus tard Bochart, V Alphabet de V Au-
teur français, etc. A une époque où la dérivation de la
langue française du grec était à l'ordre du jour, de pareilles
hypothèses étaient toutes naturelles ; on conçoit moins
facilement comment les derniers commentateurs de Rabe-
lais répètent la même absurdité. Voici, par exemple, ce
qu'en dit Burgaud des Marets (t. II, p. 879 et 533) : « Ma
dia, par Jupiter ! C'est un Juron grec que nous avons
déjà rencontré maintes fois dans Rabelais... e m'aid'
Dieu! dit Le Duchat, qui n'a pas reconnu le juron grec
\i.x A{a, par Jupiter. »
La formule ina dia étant spéciale au patois tourangeau
et inconnue ailleurs, on se demande par quel miracle ce
juron rustique pourrait venir du grec; d'ailleurs, en prin-
cipe, le français ne possède aucun mot d'origine grecque
qui n'ait préalablement passé par la filière latine; or, le
latin ignore lui-même toute trace de A(a.
En réalité, ce dia du xv^ siècle et de Rabelais remonte
à l'ancien français diva qu'on rencontre déjà au xii^ siècle
dans le Charoi de Nismes (v. 904) : « Diva, vilain... Fus
tu à Nimes? » Diez y voyait un double impératif : dis et
va, qu'on employait aussi isolément à titre d'exclamation;
cette hypothèse n'est guère plausible et elle laisse inexpli-
quée la réduction de diva en dia.
Abordons une autre voie. A côté de la particule qu'on
vient d'étudier, il y en a une interjection homonyme :
dia ! dont se servent les charretiers en s'adressant à leurs
bêtes. Cette interjection doit remonter par sa nature aux
origines mêmes de la langue. Voici un texte du xv^ siècle
dans lequel elle se présente déjà sous la forme réduite da
[L'Invencion de sainct Quentin, v. 19396 et suiv.) :
LucQUET. — Charie avant, charton, charie.
REV. DES ET. RABELAISIENNES. VIII. II
102 RABELAESIANA.
HuRTEBisE. — Est tout mis a point? a, jo, jo,
Hureho, ha, da, hureho,
Tire Moreau, tire grison,
Hay avant, os tu point le son
De celle terrible escorie?
Ho que du.
De même, dans une farce à peu près de la même époque,
Le Pont aux asnes^ le bûcheron daubant sa bourrique :
Sus a Nolly, sus, tire avant, tire,
Hurry ho ! le dyable y ait part,
Et da, hay, que de maie hart
Ou des loups soyes tu estranglée^ !
Et dans les Joyeux devis de Des Périers (p. 1 3 1) : « Et à
ce cry mon charretier s'esveille, qui vous prend son fouet...
en disant : Dya dya^ houioh, hau dya... »
Maintenant, y a-t-il une différence essentielle dans le sens
de la particule dia ou diva (où le v est purement' eupho-
nique) et l'interjection dia^ da? La valeur essentielle de
la première est celle d'une interpellation ou d'une exhor-
tation (devenue plus tard confirmative) répondant à peu
près à celle du cri qu'on adresse aux bêtes. Entre diva^
vilain! d'une part, et dya! de l'autre, pour exciter une
bête (cheval, âne) à marcher soit à gauche (France), soit à
droite (Bretagne, Suisse), il n'y a qu'une nuance, qu'une
différence de degré. La particule et le cri doivent avoir le
même point de départ; c'est dire que l'une et l'autre sont
également d'origine onomatopéique.
24. — LiMESTRE, serge fine.
M. W.-F. Smith a eu l'obligeance de mettre à ma dis-
position une série de notes qui lui ont été suggérées par
mon étude sur les Interprètes de Rabelais. Parmi ces
1. Ed. Fournier, Théâtre français avant la Renaissance, p. i52.
2. Cf. en roumain : dilia! exclamation que poussent les tziganes
montreurs d'ours pour encourager l'animal à danser (Dame).
RABELAESIANA. l63
notes, il y en a une particulièrement intéressante sur le
terme rabelaisien limestre (1. IV, ch. vi). J'avais précé-
demment rapporté l'opinion de Régis, qui le rattache à
l'espagnol limiste [de Segovia] qu'on lit dans Don Qui-
chotte. Cependant, comme ce dernier mot n'a pas d'ori-
gine indigène, il est à présumer qu'il vienne, tout comme
le français limestre., de l'étranger.
Or, M. Smith a appelé mon attention sur les deux pas-
sages suivants tirés de Tancien Théâtre anglais publié par
Dodley [Ancient Plays, t. VIII, p. 220 et 443) :
Yelding forth fleeces stapled with such wood
As Lemster cannot yield more finer stufT...
[Fi-iar Bacon and Friar Bungay.)
far more
Soft than the finest Lemster ore {= wore).
(Herrick, Hesperides, 443.)
Le premier passage fait allusion aux fins tissus fabri-
qués à Lemster, c'est-à-dire Lcominster ou Limster, vieille
ville d'Angleterre qui fait encore aujourd'hui un impor-
tant commerce de laines.
Dans le deuxième, Lem^ïer désigne directement le drap
hn de Limestre, sens qui répond à celui du terme fran-
çais et anglais.
Cette origine géographique est mise hors de doute par
le passage suivant extrait du Compte royal de David Blan-
din de i56o : « Trois aulnes et demye de drap noir de
LiMESTRK pour faire un manteau à la reistre pour ledit
seigneur [le roy], 391. l'aulne ^ »
Le limestre de Rabelais doit ainsi être placé à côté des
termes analogues (tels que lucestre et ostade) qu'on ren-
contre également dans son roman et qui ont pénétré en
français par le commerce avec l'Angleterre.
I. Cité par Gay, Glossaire archéologique^ p. 58i, au mot drap.
164 RABELAESIANA.
25. — Talisman, docteur musulman.
L'étymologie qu'a proposée M. Paul Casanova dans
le dernier fascicule de cette Revue (p. 106) me paraît la
véritable. Le persan danichmcyid, prêtre turc, devient faci-
lement tanisman dans la bouche de Tosmanli et l'alter-
nance des liquides n'a rien d'anormal dans la prononcia-
tion du turc vulgaire. Reste la question : Par quelle voie
ce terme a-t-il pénétré en français du xvi« siècle? On l'y
rencontre beaucoup plus fréquemment que je ne le sup-
posais d'abord; voici quelques témoignages chronolo-
giques :
1546, Geuffroy, Descj-ipîion de la Court du grand Turc^
fol. 3 : « Ceulx qui sont députez pour les enseigner sont
les vieulx talismans^ docteurs en leurs loix^ »
iSyi, Thevet [Cosmographie universelle, t. I, p. 160) :
« Mahomet promet Paradis à tous ceux qui ont bien nourri
leurs femmes, ont prié quatre ou cinq fois durant la nuit
et le jour, et qui ont fait bonne mesure et payé les dismes
au Prophète de Dieu et à ses Talismanlar et Hogsialars^
qui sont prestres et docteurs... » ; ailleurs (t. II, p. 823) :
« Ceux qui sont députez pour enseigner les enfants nour-
ris au serrail du Turc, sont les vieux Talismans^ Docteurs
en leur loy. »
i6o5, Le Loyer [Discours et histoire des spectres^ p. 8o5) :
« Les prestres de Turquie qui se nomment talismans. »
1616, d'Aubigné [Histoire universelle., t. III, p. 425) :
« Les talismans et prestres de toutes sortes. »
Le canal de pénétration en France pour tout ce qui
concerne les choses turques était généralement, aux
xve-xvie siècles, l'Italie, laquelle, à son tour, se pourvoyait
d'habitude chez les Grecs modernes. Le terme janissaire
1. On lit dans Du Gange, au mot Talismanus : « Ita sacerdotes
suos vocant Turcae. Vide Wadding in Annal. Minor. Ann. 1342 (sic!),
n. 10. »
2. C'est la forme turque du pluriel de talisman et de hodja.
RABELAESIANA. l65
est un exemple typique de cet itinéraire linguistique (voir
R. É. R., t. VII, p. 345-346).
Par contre, talisman ou talasman^ au sens de « docteur
musulman », manque et aux Italiens et aux Grecs mo-
dernes; il en résulte que la voie de pénétration est cette
fois purement livresque; et je crois avoir trouvé la source
où ont puisé Geuffroy, André Thevet et Guill. Bouchet.
C'est un opuscule anonyme d'une rareté extrême qui a
été décrit par Ch. Brunct, dans la seconde partie de ses
Recherches sur les éditions de Rabelais (p. 54), et qui est
intitulé La généalogie du grant Turc à présent régnant^
Paris, 1519. Cette édition princeps, ainsi que celle de
i535, également mentionnée par Brunet, manquent à la
Bibliothèque nationale ; celle-ci ne possède que l'édition
de Lyon, iSyo, et c'est cette dernière que nous avons uti-
lisée. L'auteur anonyme avait résidé plusieurs années à
Constantinople (comme il nous l'apprend lui-même) et
son livre constitue une mine de renseignements sur l'état
social, religieux et militaire des Turcs au début du
xvi= siècle.
Le terme talasman s'y lit une dizaine de fois; en voici
quelques exemples :
Fol. 16 v» : « Il y a encore trente Talausmany (sic),
c'est à dire prestres qui ont gages et sont payés par le
trésorier secret; ils chantent à heures députées devant le
Seigneur en la maison, et sont maistres en Théologie. »
Fol. 72 : a Les Thalasmans, qui sont leurs prestres et
autre sorte de religieux, vont communément jambes
nues... «
Fol. 86 vo : « Il y a [chez les Turcs] plusieurs religieux
qu'ils appellent Talasmans ^ lesquels font le service de
leurs églises... »
Ce qui semble confirmer que c'est bien là la source
pour Guill. Bouchet, c'est qu'un autre de ses termes turcs :
les Sarcoles des janissaires [R. É. R., t. VII, p. 88),
— négligé par M. Casanova, — s'y retrouve (fol. 71) sous
la forme Tarculle : « Aucuns officiers en court portent
l66 RABELAESIANA.
les Tarcullcs blancz avec frize d'or, qui est tout autour
du front et de la teste environ quatre doigtz de large. Et
sont lesdits Tarciilles quasi de la façon d'un chaperon
des femmes de Paris, excepté qu'ils ne couvrent point le
visage, et la cornette courte qui ne leur couvre seulement
que le col... Ses Janisseres portent tous les Tarculles
blancs. »
Tout ceci corrobore parfaitement la supposition que
j'avais faite sur Tinintelligence avec laquelle les écrivains
du xvi« siècle reproduisaient les termes orientaux, dont
ils altéraient soit la forme seule (jusqu'à la rendre mécon-
naissable, même pour un orientaliste de la valeur de
M. Huard), soit à la fois la forme et le sens, comme c'est
le cas de Rabelais et de Bouchet^
26. — TiNTALORisÉ, abasourdi.
C'est une des épithètes innombrables que Frère Jean
donne à Panurge (1. III, ch. xxviii). Cotgrave la rend
inexactement par « grimme, frawning, froward », c'est-à-
dire bourru, renfrogné, en la caractérisant comme vieux
mot. Cette acception a été admise par les derniers com-
mentateurs de Rabelais : Des Marets, Moland et Marty-
Laveaux.
En fait, il s'agit d'un dérivé appartenant en propre à
Rabelais et dont le sens se rapproche de celui de mata-
grabolisé, épithète qui suit la nôtre dans le chapitre cité :
l'une et l'autre désignent une confusion de l'esprit, mais
tandis que la dernière est provoquée par des faits d'ordre
intellectuel (cf. 1. IV, ch. lxiii : ... restions tous pensifs,
matagraholiseï^ sesoltiez et faschez...), la première est cau-
sée par des circonstances purement matérielles.
Il s'agit en l'espèce d'une forme secondaire tirée de tin-
I. Voici un nouvel exemple puise dans les Serées (t. I, p. 3) :
i( Remède plus asseuré que I'asseral ou Opium des Turcs. » En
osmanli, l'opium se dit afîoun; qu'est-ce donc que Vasseral?
S'agit-il ici encore d'un mot différent ou d'une grossière altération/
RABELAESIANA. 167
talore, qui a le sens de « clameur retentissante » dans ce
passage de la traduction d'Hérodote par Pierre Saliat :
« S'ils estoient poursuivis par les barbares, avec leurs
grandes huées et tintalores,... ils retournoient visages et
en tuoient infinis... '. »
La version de Saliat date de i556, le passage cité de
Rabelais est de 1546. Cependant, la forme primitive tin-
telore, au sens indiqué, se trouve, antérieurement à Rabe-
lais, dans la fameuse chanson imitative que Clément
Jannequin composa en i5r5 sur la Défaite des Suisses ou
la Bataille de Marignan. Voici la finale de la quatrième
partie intitulée La Guerre :
Farira, rirara, bola, farira, ri
La, la, la, la,
Tricque, trac, trique, trique, trac,
Patac, tricque, trie, trac.
Patipatac, patipatac,
Alarme, alarme.
Choc, choc, patipatac, patipatac.
Escampe toute frelore,
La tintelore frelore;
Escampe toute frelore,
La tintelore frelore,
Escampe, toute frelore, bigot 2!
Le mot tintelore y est pris au sens de « bataille », sens
résultant de celui de cliquetis des armes s'entrechoquant
dans la mêlée guerrière.
1. Cité d'après Delboullc, dans Romania, t. XXXV, p. 410. M. Tho-
mas y note la dérivation du mot de tinter.
2. Le Roux de Lincy, Recueil de chants historiques français,
Paris, 1847, -' série, p. 66. Je dois la connaissance de ce texte à une
obligeante communication de M. Jacques Boulenger.
Noël du Fail y fait allusion dans ses Contes d'Eutrapel (éd. Assé-
zat, t. II, p. 124) : « Quand l'on chantoit la chanson de la guerre
faicte par Jannequin devant ce grand François, pour la victoire
qu'il avoit eue sur les Suisses; il n'y avoit iceluy qui ne regardast
si son espée tenoit au fourreau, et qui ne se haussas! sur les orteils
pour se rendre plus bragard et de la riche taille. »
l68 RABELAESIANA.
Son dérivé tintalorisé signifie donc réellement : étourdi
par un bruit retentissant, abasourdi^
27. — ViKDASE, couillon, nigaud.
Comme j'ai déjà traité ici même (t. V, p. 411) de l'ori-
gine de ce terme gascon et de son expansion dans les
patois'^, je me borne à ajouter quelques indications sup-
plémentaires.
Tandis que Marty-Laveaux (t. IV, p. 65) traduit encore
Escouta\ vieti da\es^ phrase gasconne du prologue de
Gargantua^ par « écoutez, visages d'ânes », la véritable
acception du mot se trouve déjà chez Cotgrave (161 1) :
« Viedaie, ou Viet-da:[e, the member of an ass; also an
old dunce, doit blockhead, noddy, ninny hammer », et
chez Duez (1678) : « Viedase^ il cotale, o la pastinacca
d'un asino. »
Le Dictionnaire de Richelet (1680) en donne ces deux
sens : « Vieda:{e. Ce mot est libre et vaut autant que si
l'on disoit vit d'aze, c'est à dire vit d'âne, gros et grand
vit (Saint-Amant) :
Adorable Priape,
Qui, plus majestueux qu'un empereur romain
Portes, au lieu de sceptre, un vieda^e à la main.
« Mot libre et injure pour d'ire fat : « Allez, vous estes
« un franc vieda\e. » Ce dernier sens est ainsi expliqué
da.r\%\Q Dictionnaire comique do. Philibert Le Roux (17 18):
1. M. G. Pfeft'er, ignorant la forme intermédiaire tintalore, écrit
ceci à propos de tintalorisé : « Dérivé forgé par Rabelais à pro-
pos de tinter; l'acception primordiale aura été « tinté comme
« une cloche » puis figurément « sombre, triste » (Cotgrave). On
dit également en français moderne : il a la tète dérangée, le cer-
veau lui tinte (voir sa dissertation Beitràge ^um VVor/5c/îiï/jf des
dritten Bûches Rabelais, Marburg, 1901, p. 104).
2. J'ajoute aux exemples patois déjà cités le saintongeais viedaise,
dans la locution « c'est un viedaise en paradis », c'est-à-dire inutile,
sans emploi possible (Jônain).
RABELAESIANA. 169
« Viédase, mot injurieux et insultant, qu'on ne dit qu'à
une personne basse et vile, ou à une autre qu'on méprise
et qu'on insulte; pour sot, ignorant, fade ».
Azaïs, dans son Dictionnaire des idiomes languedo-
ciens (1887-91), remarque à cet égard : « Vietdase, hypo-
crite, faux dissimulé, lâche, imbécile; vietdase est la tra-
duction du latin veretrtim asini et ne signifie nullement,
comme le porte le Dictionnaire de V Académie française,
« visage d'homme ». Chose curieuse! Lespy et Raymond,
dans leur Dictionnaire béarnais (1886), répètent encore la
vieille erreur : « Gascon ôze^a.soî^, viedase (visage d'âne) ».
Je voudrais maintenant insister sur la fréquence du mot
chez les écrivains du xvi^ siècle et sur ses formes déri-
vées. Voici ces citations dans leur ordre chronologique :
Clém. Marot, dans le IV^ Epistre du coq à l'asne (i536),
où le terme a un sens libre, voisin de son étymologie :
Et s'il est vray que là s'avance
Le vieil vidase de Provence,
Vrayment, ils sont bien eschancrées,
Nos poupinettes tant sucrées...
Des Périers, dans la LXXXII^ nouvelle de ses Joyeux
Devis, où le mot est mis dans la bouche du bandoulier
Cambaïre, lequel, apprenant que la Cour de parlement
l'avait condamné à perdre seulement la tête, « respondit
incontinent en son gascon : « Cap de Diou ! be vous donni
la reste per un viet d'a^e. »
Cette réponse se lit également dans les Contes d'Eu-
trapel de Du Fail (éd. Courbet, t. I, p. 336), ainsi que
dans les Serées de Bouchet (éd. Roybet, t. III, p. 45) :
« Quand vous m'aurez osté la teste, je donnerai le reste
pour un viet d'a\e. »
Brantôme, en reproduisant la même anecdote dans ses
Rodomontades espaignolles, la modifie tant soit peu, par
un accès de pudibonderie qui est charmant sous sa plume
lyO RABELAESIANA.
(Œuvres, t. VII, p. 98) : « Un soldat gascon, en Pied-
mont, ayant esté ainsi condamné avoir la teste coupée,
comme dict Rabelais*, il dict : Cab de Diou, lou cab !
Yoii donne lou reste pou?' un hardyî^. Il dict bien un autre
mot, mais il estoit trop sallaud ; et pour ce je le tays,
bien qu'il fust plaisant, et mesme estant sur le point de la
mort. »
D'Aubigné [Œuvres^ éd. Réaume et Caussade, t. II,
p. 325), : « Les catholiques se roidissent comme beaux vit
d'ares de Myrebalais. »
Cholières [Œuvres, éd. Jouaust, t. II, p. Byo) : « Vous
dites que je suis lunatique, je dis que non, au contraire,
je maintiens que tous ceux qui voudront soustenir ceste
injure contre moy en ont menti..., que ce sont poltrons,
bisognes et viedases. »
Jacques Grévin, dans sa comédie Les Esbahis (acte III,
scène 11) :
Et encore ceste maquerelle
Se montre beaucoup plus fidelle
Et beaucoup plus preste à loger
Quelque vieda'^e d'estranger
Q'un qui sera de ses amis.
Dans le Moyen de parvenir (éd. Garnier), le mot est
naturellement très fréquent; j'en cite ces passages : « Tu
voyois un grand viedase d'evesque sur un beau cheval... »
(p. 49); « ce grand viedase d'auprès les carmes, qui servoit
d'espion aux Ligueurs durant la Ligue... « (p. 35 1).
Le caractère injurieux du mot y est ainsi relevé (p. 108) :
Uldric. — Il y a plus d'une heure qu'il me picotte, mesme
encore tantost, m'appellant hérétique...; mais je luy en veux
1. Rabelais dit par contrepèterie (1. II, ch. xxx) : « Epistemon qui
avoit la coupe testée. »
2. «Tête-Dieu! La tête! Je donne le reste pour un hardi » (mon-
naie de billon gasconne valant trois deniers).
\
RABELAESIANA. IJl
d'autant que tantost il m'a fait une opprobre vergongneuse,
et m'a dit une injure que je ne veux ny ne peux luy remettre...
Madame. — Eh bien, il vous a appelle hérétique; il y a bien
de quoy!
Uldric. — Oh! que ce n'est pas cela; pour si peu, je ne
daignerois y penser. Il m'a fait une bien plus grande honte,
diffamation et vitupère plus notable.
Madame. — Pour vivre en paix et vous accorder, il faut tout
dire : là, déclarez ce tort et injure.
Uldric. — Madame, je vous prie, c'est tout un, je vous le
diray; il m'a appelle vieda^eK
On trouve viédase au xvii^ siècle sous la plume bur-
lesque de Scarron et, au xviiie, sous celle du vaudevilliste
François Panard (voir Littré); de nos jours, Edmond
Rostand a mis le mot dans la bouche d'un de ses cadets
de Gascogne [Cyrano^ acte IV, scène vi).
Le verbe vieda^er, que Cotgrave rend par « se moquer
de, brocarder... », a été employé par Rabelais (1. III,
ch. XXVIII : couillon vieda\é) et par Cholières. Dans
l'épître contre Dolet qu'on lit en tête de l'édition de Gar-
gantua de 1542, et à la rédaction de laquelle Rabelais
ne paraît pas être resté étranger, se trouve ce passage :
« Comment ung tel homme qui se dict si sçavant : et si
parfaict Ciceronian : se mesle il de faire ces folies en
Françoys? que ne se declaire il en bonnes œuvres : sans
faire ces viedazeries : roignonnant, moillant, plaisantant,
déclarant (car telz sont ses beaulx motz costumiers! viai-
da\ant^ ladrizant, et telles couleurs rethoricques, qui ne
sont pas Ciceronianes, mais dignes d'estre baillés à mos-
tardiers pour les publier par la ville. »
Suivant Delesalle, viédaser serait encore familier à la
langue vulgaire au sens de « traîner son travail » ; Phili-
bert Le Roux (1718) l'explique par « s'amuser à la mou-
I. Ce passage a probablement suggéré à Charles Sorol un épisode
plaisant de son Histoire comique de Francion (voir p. 142 de l'édi-
tion Colombey).
172 RABELAESIANA.
tarde ». Ce même verbe répond au gascon viedasd^ terme
libre [vai te faire viedasd, va te faire paître, tout est
perdu, Mistral).
Le dérivé viedaserie, au sens de « sottise », se lit dans
les Aventures du baron de Fœneste, où d'Aubigné met le
mot dans la bouche du baron gascon [Œuvres^ t. II,
p. 398) : « Il luy diset [le baron] force biedaseries à
l'oreille, dont lou Roi se creboit de rire >> ; et dans le
Moyen de parvenir (p. 322] : « Là on examine les folies des
anciens, les sottises des nouveaux, la gloire des présomp-
tueux, et bref toutes les viedaseries humaines. » La forme
gasconne correspondante viedasarié signifie « nigaude-
rie, imbécillité ».
Un dernier dérivé, vieda\ouer^ appartient en propre à
Rabelais, qui l'emploie dans un sens libre : « Le vietda-
\ouer des abbés » il. II, ch. vn) est le titre d'un ouvrage
de la bibliothèque de Saint-Victor.
Lazare Sainéan,
\13
LA GRANDE SALLE DE NAVARRE.
Le collège de Navarre, dont l'École polytechnique
occupe aujourd'hui l'emplacement, s'élevait au sommet
de la Montagne Sainte-Geneviève, entre la rue Bordet
maintenant rue Descartesl, la rue Sainte-Geneviève-la-
Grande, la rue du Champ-Gaillard, la rue Traversine, la
rue du Bon-Puits, qui n'existent plus, et la rue Clopin,
dont il subsiste encore un tronçon. Ses bâtiments, dont la
construction avait été commencée en i3og et terminée en
i3i5, comprenaient une chapelle, un cloître et trois corps
de logis destinés aux trois catégories de boursiers, gram-
mairiens, artiens et théologiens, que l'établissement devait
recevoir selon les intentions de la reine Jeanne de Navarre,
sa fondatrice.
La chapelle, où le personnel entier assistait tous les
jours aux offices, et dans laquelle s'accomplirent les plus
imposantes cérémonies comme s'agitèrent les plus graves
questions théologiques de la fin du moyen âge, a subsisté
jusqu'au milieu du xix^ siècle. Elle a été démolie en 1842.
Le cloître, semblable à ceux des monastères, qui occupait
une partie de la grande cour actuelle des polytechniciens,
a été démoli en lySS pour faire place au pavillon des
bacheliers, encore debout. Les bâtiments réservés au loge-
ment des boursiers disparurent en i836 quand on cons-
truisit la grande porte d'entrée de l'École.
Cinquante ans environ après la fondation, un nouveau
bâtiment fut élevé le long de la rue Clopin par les soins
du grand maître Pierre d'Ailly, qui mérita d'être appelé
le second fondateur du collège. Ce bâtiment, exclusive-
ment réservé à la théologie, fut incendié et presque tota-
lement détruit par les Bourguignons quand ils entrèrent
pour la seconde fois dans Paris en 1418, et il ne put être
réédifié qu'après la rentrée du roi Charles VIL Sa recons-
truction, entreprise alors par le grand maître Jean Rau-
\'^
\^b
U
LA GRANDE SALLE DE NAVARRE.
lin, se termina seulement en 1499. C'était un élégant édi-
fice, allongé de l'est à l'ouest, percé sur chaque façade
d'une porte et de grandes baies ogivales, éclairé de nom-
breuses et étroites fenêtres que séparaient de petits meneaux
finement travaillés; deux statues ornaient le sommet de
chacun de ses pignons : du côté de l'Orient, celle du roi
L'escalier conduisant a la bibliothèque.
Charles VIII, qui, peu après son avènement, donna une
somme de 2,400 livres pour l'achèvement de la construc-
tion ; du côté opposé, celle de la reine Jeanne. Le premier
étage renfermait la bibliothèque du collège. On y accédait
du côté de la rue Clopin par un escalier dont le limon
était supporté par des piliers qui laissaient la cage abso-
lument libre. Ce chef-d'œuvre de construction a pu être
regardé comme le premier exemple du dispositif qui a
pris plus tard le nom d'escalier à la française. La biblio-
LA GRANDE SALLE DE NAVARRE. I77
thèque, composée dans le principe des meilleurs manus-
crits que les exécuteurs testamentaires de la reine fonda-
trice avaient pu trouver, s'était enrichie bien vite des
donations et des legs provenant des maîtres et des anciens
élèves qui avaient eu à cœur de témoigner ainsi leur
reconnaissance à la maison dans laquelle ils avaient été
élevés. Les livres y étaient placés dans des armoires sur-
montées de pupitres et rangés verticalement aux trumeaux
des croisées. On sait que Louis XI fit là charger de
chaînes par l'évêque d'Avranches, son confesseur, et par
le président du parlement, les livres de Pierre d'Ailly et de
Gerson, qui avaient fait dénoncer le collège de Navarre
comme le plus dangereux foyer du nominalisme. Qui-
cherat, dans sa très intéressante Histoire du collège Sainte-
Barbe, a raconté quelle source intarissable de plaisante-
ries cet enchaînement des livres fui pour tous les esprits
indépendants, qui représentèrent les bibliothèques de col-
lèges « comme des ménageries pleines de bêtes féroces
tirant sur leurs chaînes pour les rompre et mordre la jeu-
nesse ».
Au rez-de-chaussée de ce bâtiment, une grande salle, au
milieu de laquelle régnait une rangée de piliers suppor-
tant toute la charpente, servait aux exercices publics. On
l'appelait la Salle des Actes. C'était là que les aspirants à
la licence disputaient en commun les jours aristotéliques,
c'est-à-dire les samedis et les veilles de fêtes carillonnées.
Là se tenaient les interminables tournois entre tous ceux
qui voulaient se former à l'argumentation, devenir des
parleurs intrépides, prompts à Tattaque et habiles à la
riposte. Les clercs qui allaient disputer de ville en ville
ne manquaient pas d'y venir affronter publiquement les
épreuves. En 1646, après Pâques, Fernand de Cordoue,
qui était maître es arts, maître en médecine, docteur en
théologie, qui parlait latin, grec, hébreu, caldaïque, ara-
bique et tous autres langages, y tint devant cinquante
docteurs les plus expérimentés et les laissa terrifiés de sa
science formidable. On crut qu'il usait de magie, et il
REV. DES ET. RABELAISIENNES. VIIl. 12
Ijo LA GRANDE SALLE DE NAVARRE.
passa pour TAntéchrist. Rabelais, pendant ses deux années
d'études à Paris, fut sans doute le témoin de ces luttes
oratoires où, durant de longues heures consécutives, on
ergotait sur tous les sujets. C'est à la rue du Fouarre qu'il
fait tenir Pantagruel contre les théologiens « pendant l'es-
pace de six semaines, depuis le matin quatre heures jus-
qu'à six du soir, excepté deux heures d'intervalle pour
repaître et prendre sa réfection » ; mais c'est à Navarre
qu'il place la fameuse dispute par signes entre Panurge et
l'Anglais Thaumaste. Quand le savant clerc d'Angleterre,
logé à l'hôtel de Cluny (Pantagruel demeurait à l'hôiel
Saint-Denis), vint le trouver dans le jardin où « il se
pourmenoit à la façon des péripatctiques » et lui deman-
der de conférer publiquement « sur certains passages de
philosophie, géomantie et caballes, desquels il ne pouvoit
contenter son esprit », il l'invita à se trouver « dans la
grande salle de Navarre à sept heures du matin. Et c'est
là que, le lendemain, les deux champions disputèrent sans
parler « sur tous les problèmes insolubles, tant de magie,
alchimie, caballe, géomantie, astrologie, que de philoso-
phie », en présence de tout Paris assemblé, petits et
grands, grimaux, artiens et intrants. La pantomime gro-
tesque ne présente, semble-t-il, aucun sens intelligible.
M. W. J. Smith, de l'Université de Cambridge, l'un
des plus savants rabelaisants, à qui l'on doit l'admirable
édition anglaise des œuvres de Rabelais, y voit une
combinaison de l'historiette donnée dans la glose d'Ac-
curse sur l'origine du droit, avec les règles méticu-
leuses de Quintilien sur l'emploi des mains et des doigts
dans les exercices de rhétorique, et enfin des tours de sal-
timbanques que Rabelais avait vu exécuter dans les car-
refours de Paris. Elle reste, du moins, la plus virulente
satire de l'esprit scholastique et des sophistes de Sor-
bonne, lesquels, depuis trois siècles, « ne cherchoient
vérité, mais contradiction et débat » durant la journée
entière.
C'est dans cette grande salle de Navarre que les théolo-
LA GRANDE SALLE DE NAVARRE. 1 79
giens passaient leur première thèse. Richelieu, ses pre-
mières classes de grammaire achevées, et ayant quitté l'Aca-
démie pour revenir au collège faire une seconde année de
philosophie,)- mena ses derniers examens avec la rondeur
que l'on sait. Bossuet y soutint sa tentative avec un grand
éclat en présence du prince de Condé. L'École poly-
technique, en prenant possession du collège, installa dans
cette salle les bureaux de l'administration; plus tard, sous
la Restauration, elle la transforma en chapelle, et plus
tard encore, après i83o, on la coupa en deux par un plan-
cher pour y faire un étage où Ton installa la bibliothèque,
tandis que le rez-de-chaussée, partagé en salles d'examens,
reprit en quelque sorte sa destination primitive. Mais, en
1876, on décida que le vieux bâtiment de la théologie
serait démoli. Cet édifice, classé comme monument his-
torique, présentait pourtant une solidité suffisante. Après
quatre siècles, il montrait encore ses charpentes en bois
de châtaignier en parfait état. Il aurait pu être conservé.
On le rasa tout à fait.
Une portion du mur de la façade sur la rue Clopin, qui
subsistait encore il y a quelques années, montrant la trace
de ses ouvertures ogivales et de son escalier à jour, dispa-
rut en igo5. Rien ne reste aujourd'hui de la salle des actes
du célèbre collège*.
G. PiNET.
I. [Nous remercions le commandant G. Pinet d'avoir mis gracieu-
sement à notre disposition les intéressants documents iconogra-
phiques qui accompagnent son article]
LES CAGOTS AU XV^ SIECLE.
Les cagots ou ladres blancs, c'est-à-dire les lépreux sans
boutons ni taches, fréquents surtout en Bretagne et en
Gascogne, sont mentionnés par plusieurs écrivains du
xvie siècle. Ambroise Paré les a décrits en français pour
la première fois (i568) comme « ayant la face belle et le
cuir poly et lissé, ne donnant aucun indice de lèpre par
dehors, comme sont les ladres blancs, appeliez cachots,
que l'on trouve en Bretagne et plusieurs autres lieux », et
ailleurs, en parlant de la peste, « maladie que les anciens
ont appellée Endémie, qui est propre et familière en cer-
tains pays », il rappelle « les escrouelles en Espagne, le
gouctron en Savoye, la lèpre en Guyenne vers Bordeaux,
qu'on appelle gabetz, et en la Basse-Bretagne cacots, et
sont nommés ladres blancs »'.
D'autre part, Guillaume Bouchet leur consacre sa
XXXVI^ Serée (iSgS), intitulée : « Des ladres et des
mezeaux. » En parlant des pays où il y avait le plus de
ladres, un interlocuteur remarque que « nostre Poitou
n'en estoit gueres taché, à cause de la région qui est tem-
pérée; que s'il y en avoit, que «'estoient ladres blancs,
appeliez cachots, caquots, capots et gabots, qui ont la
face belle... »^.
Rabelais a-t-il également connu les ladres blancs ou
cagots? Le D"" H. -M. Paye, auteur d'un travail récent sur
les Lépreux et cagots du sud-ouest (1910), l'affirme expres-
sément (p. 10) : « Rabelais, ce père de l'esprit français, ne
devait pas manquer de parler des cagots. Le plus souvent,
il emploie ce mot au sens d'hypocrite, probablement par
1. A. Paré, Œuvres complètes, éd. Malgaigne, t. III, p. 35o.
2. Les Serées de Guill. Boiicltet, éd. Roybct, t. V, p. 107.
LES- CAGOTS AU XVI^ SIECLE.
analogie, parce que la lèpre cagote était peu apparente et
cachée. C'est bien le sens employé dans ces vers :
Haires, cagots, caffars, empantoufflez... »
Ce n'est pas le plus souvent que Rabelais prend cagot au
sens d'hypocrite, mais toujours, et son œuvre ne contient
pas trace de ce nom donné aux ladres blancs. Il connaît
les ladres verts, ou rouges, comme on les appelle com-
munément, c'est-à-dire les lépreux proprement dits, aux
taches verdâtres ou d'un rouge pâle, hideux et infects.
Frère Jean donne cette épithète au lâche Panurge (1. IV,
ch. Lxvi) : « Va, ladre vert, à tous les milions de diables... »
Quant aux cacots de Bretagne, il les désigne simplement
par le terme générique ladres, comme dans ce passage
(1. II, ch. xix) : « Panurge tira deux pièces de bois de forme
pareille... et, les chocquant ensemble, faisoit son, tel que
font les ladres en Bretaigne avec leurs clicquettes... »,
c'est-à-dire leurs crécelles dont le bruit devait faire fuir
ceux qui se trouvaient sur leur chemin'.
L'autre témoignage cité par le D"" Faye n'est pas moins
illusoire : « Dans sa Pantagruéline prognostication, au
chapitre des « Maladies de ceste année », Rabelais fait
probablement allusion aux cagots quand il dit : « Les
aureilles seront courtes et rares en Guascongne plus que
de coutume^. »
Outre des notes historiques et médicales, le livre du
Dr Faye renferme une étude considérable intitulée : Phi-
lologie (p. 278 à 336), dont le préfacier, le professeur Gil-
bert Ballet, parle en ces termes (p. xv) : « On peut dire que,
avec cette partie de l'ouvrage, toutes les obscurités de ce
vaste sujet disparaissent »; quant à l'auteur lui-même, il
ne juge pas moins favorablement le résultat de ses investi-
1. Quant au procès sémantique de cagot= hypocrite, je me borne
à renvoyer à ce que j'ai dit dans cette Revue.
2. Plaisanterie du genre de celle d'une nouvelle qu'on attribue à
Des Périers (éd. Jacob, p. 239) : « Es pays de Bourbonnois (où croissent
mes belles oreilles)... ».
l82 LES CAGOTS AtT XVI« SIÈCLE,
gâtions philologiques (p. xxiii) : « D'abord nous avons
cherché à trancher le problème philologique que sou-
lèvent les mots cagot, gahet, cassot: partisan des hypo-
thèses simples, nous nous sommes de suite demandé s'il
n'y avait pas entre ces mots un lien... L'impossibilité de
relier ces mots à d'autres mots appartenant aux dialectes
romans nous poussa à examiner Fhypothèse d'une origine
celtique que le kakod des Bas-Bretons semblait favoriser.
On sait que c'est à cette solution que nous nous sommes
arrêté. »
En parcourant cette partie philologique, on tombe de
surprise en surprise. L'auteur ne paraît pas s'être rendu
suffisamment compte du sérieux des problèmes qu'il
aborde, et ses procédés rappellent les pires époques de
l'ancienne philologie. Frappé par la multiplicité des
noms que les cagots portent dans les différentes contrées,
il tranche la question en faisant rentrer, par un véritable
tour de force, ces différents termes les uns dans les
autres, ou plutôt, — partisan des hypothèses simples^ —
en les faisant tous remonter à l'unique cagot, c'est-à-dire
à l'appellation la plus moderne des lépreux blancs et qui
n'est pas attestée au delà des xv^-xvi' siècles.
Cette théorie simpliste vaut la peine de nous arrêter un
instant, car elle est, si l'on peut dire, la clef des décou-
vertes philologiques du D"" Faye.
Examinons donc les aspects différents du problème.
Voici d'abord les formes multiples que revêt le mot en
question :
Caqueux, dans l'ordonnance de 1475 du duc François II
de Bretagne : « De la part de nos pauvres sujets et misé-
rables les cagneux et malades, manans et habitans en
l'evesché de Saint-Malo...; » ce que le statut de l'évêque
de Tréguier, de 1436, rend par cacosus : « Plures homines
utriusque sexus qui dicuntur esse de lege [i. e. .Tudaei] et
in vulgari verbo cacosi nominaniur^ « Encore aujour-
I. Cf. Fr. Michel, Histoire des races maudites de la France et de
l'Espagne (Paris, 1847), t. II, p. 208.
LES CAGOTS AU XV!*^ SIECLE. l83
d'hui, dans le patois lorrain, caqueux signifie a mendiant »
(Adam), c'est-à-dire gueux contrefaisant le ladre.
Cacou, dans un texte du xv* siècle (cité dans Godefroy) :
« ... des cacoM5 vendeurs de cordes... », forme qui a laissé
encore une trace dans le normand de Bayeux, cacouard,
qui a le sens de « frileux, malade ».
Caquot, cacot, forme qu'on lit chez Paré et Bouchet
(voy. ci-dessus).
Caquin, document de i554 (^i^^ P^^ ^^ ^'^ Faye, p. 285).
Cagou, dans le Joiwnal de Paris sous Charles VI, à
l'année 1436 : « Estoit lieutenant du prevost un gros vilain
comme un cagou », terme dont le sens primordial survit
en partie dans les patois du Centre : en berrichon, cagou
se dit des personnes accablées par la souffrance (Jaubert),
et, en blésois, le mot désigne l'homme qui vit seul (Thi-
bault), souvenir de l'ancien isolement des lépreux.
Gagot, dans la nouvelle coutume de Béarn (i 55 1), forme
qui ne remonte pas au delà du xvi^ siècle (Lespy) et encore
aujourd'hui usitée dans le Béarn et les Pyrénées.
Ge nom, qui désigne les « lépreux », a été de bonne
heure appliqué aux gueux : c'est déjà l'acception de cagou
au xv<= siècle (voy. ci-dessus), la plupart des gueux contre-
faisant les ladres : « Si voulez esprouver si quelques gueux
ne contrefont point les ladres, faut regarder s'il se sont
point lier la gorge, avec un fil, afin de parler ranche^ »,
nous dit Bouchet dans la Serée déjà citée (p. 122).
L'argot ancien a gardé cette signification : cagou
désigne, dans la Vie généreuse de iSqô et dans le Jargon
de 1628, le lieutenant des gueux, celui qui leur enseignait
les tours du métier de voleur, et on trouve encore cette
signification dans le Virgile travesti de Scarron (éd. Four-
nel, p. 171) :
Pauvres d'habits comme de mines,
Sales magasins de vermine,
I. Les lépreux avaient la voix rauque.
184 LES CAGOTS AU XVI* SIECLE.
Enfin véritables cagous,
Et leur roi le plus gueux de tous...
Dans le xix* chapitre du Liber vagatorum, le plus ancien
monument de l'argot allemand 'iSio), il s'agit également
de mendiants qui portaient des crécelles comme s'ils
étaient des lépreux, c'est-à-dire de gueux contrefaisant
les ladres.
Venons maintenant à l'origine du mot.
Francisque Michel, de Rochas et le D"" Faye s'accordent
à dériver le type cacou du celtique : « La Bretagne avait ses
cacous, caqueux, caquots, ce qui est tout un et dérive du
mot celtique kakod ou cacod, qui veut dire ladre'. » Le
Dictionnaire général, en faisant sienne cette étymologie,
lui a donné une autorité qu'elle ne méritait nullement.
En effet, Torigine celtique repose sur une double erreur.
Les auteurs cités allèguent en faveur de cette provenance :
1° Le témoignage des lexicographes bretons de Rostre-
nem (1732) et don BuUet (1759; qui soutiennent que cacodd
signifie « ladre » anciennement en breton;
2° Le texte d'une ballade bretonne, recueillie aux envi-
rons de Lannion par Hersart de la Villemarqué et que
cet éditeur croyait antérieure au xv« siècle.
Cette double assertion chronologique est de nulle valeur,
attendu que les lexicographes cités n'apportent aucune
preuve de la prétendue ancienneté du mot en breton, et
que l'auteur du Bar:{as Brei\ manquait totalement de sin-
cérité. De plus, le breton kakod ou kakou^ est un emprunt
fait au français des xv^-xvie siècles. L'éminent linguiste,
feu Victor Henry, l'affirme nettement dans son Lexique
étymologique du breton, p. 79 : « Kakou^^ cordier^, ton-
1. De Rochas, Les parias de France et d' Espagne, Paris, 1876,
p. 79. Cette origine celtique a été également admise par Schcler et
par Kôrting, dans leurs dictionnaires.
2. Cf. Ernault, Dictionnaire breton-français du dialecte de Vannes
(1904) : a Kakou:^, terme injurieux appliqué à certaines familles qui
LES CAGOTS AU XVI^ SIECLE. l85
nelier, terme injurieux. Emprunt ancien français cacoii^
caqueiix. lépreux, aujourd'liui cagot. »
De même, M. Ernault, dans son Glossaire moyen bre-
ton (1896) : « Cacous, ladre vert, cordier, terme injurieux...
du haut-breton cacous, fr. caqueiix, formes attestées dès
le xv^ siècle... Le mot cacodd, ladre, que Grégoire donne
comme suranné, aurait bien besoin d'un autre garant. »
Pour être fixé sur le mot cacou^ qu'on a considéré si
longtemps comme foncièrement breton, j'ai consulté
un de nos meilleurs celtisants, M. Joseph Loth, qui a
bien voulu m'écrire ceci : « Le breton cacoîL\ ou cacous
est emprunté au français de Haute-Bretagne sans aucun
doute. Le cacodd de Grégoire de Rostrenem ne répond
pas phonétiquement à cacous. La forme me paraît sus-
pecte... Je suis convaincu que le brave capucin s'est
trompé, mais je ne vois pas l'origine de son erreur. Y
aurait-il dans quelque dialecte français une forme cacot? »
Cette forme existe effectivement (voy. ci-dessus) et a
servi de type à la variante bretonne cacodd.
C'est ainsi que l'origine celtique de cacot., cagot s^ écroule
en même temps que les « solutions « philologiques du
Dr Paye.
On est d'ailleurs surpris de trouver dans son ouvrage
des appellations de lépreux qu'on n'a jamais citées comme
telles. Que viennent faire les cafards, hypocrites, dans un
traité sur la lèpre?
On y lit encore : « Cageois et cagou., connus dans le
passent pour avoir eu la lèpre, en particulier aux cordiers lépreux.
Les cagots étaient surtout cordiers et charpentiers. » Voici la notice
qu'on lit dans le Dictionnaire de la langue bretonne de don Louis
Le Pelletier (Paris, 1752) : « Cacous, nom injurieux que les Bas-Bre-
tons donnent par injure aux cordiers et aux tonneliers, contre les-
quels le même peuple est si prévenu qu'ils ont eu besoin de l'auto-
rité du Parlement de Bretagne pour avoir la sépulture et la liberté
de faire les fonctions du christianisme avec les autres, parce qu'ils
sont censés descendre des Juifs dispersés après la ruine de la sainte
cité de Jérusalem et qu'ils passent pour lépreux de race de père en
fils... Ce nom est, si je ne me trompe, venu du français... »
l86 LES CAGOTS AU XVI« SIECLE.
midi comme dans le nord de la France, dérivent indubi-
tablement de cacoux » (p. 3o5 et 32o). Confusion étrange :
cajois, terme du xvi^ siècle, est une variante de casois,
habitant d'une case, rustre; La Porte le cite dans ses £"^1-
thètes (i58o) : « Rustique ou rustaut, cajois ou casois. »
Une erreur plus regrettable encore est l'assimilation
des arcabots aux lépreux. Il n'est pas sans intérêt de suivre
les différentes phases de cette confusion qui Jettent un jour
vraiment curieux sur les procédés documentaires de l'au-
teur (p. 8) :
« Au xiv= siècle, à Bayonne, la police eut maille à partir
avec des gens que des règlements de i3i5 et iSiq appellent
arcabots et ischaureilhat\ qui étaient sans profession et
qu'il fallait chasser de la ville. Il y a lieu d'admettre qu'il
s'agissait des cagots. Le mot ai'cabot dérivant de caffot et
le mot ischaureilhati ou esaurillé [sic) se rapportant peut-
être à la résorption du lobule de l'oreille et au ratatine-
ment de l'organe tout entier, signes de la lèpre. »
Si l'auteur avait ouvert Ducange, il aurait lu qu'en 1461
arquabot signifiait « coquin », terme encore usuel en lan-
guedocien au sens de « débauché »; c'est le catalan arca-
bots espagnol alcahuete, débauché, maquereau (d'origine
arabe); et, quant au deuxième terme cité, c'est le limousin
eschaurilhat, essorillé, auquel on a coupé les oreilles. Il
s'agit, on le voit, de deux vagabonds ou coquins que la
police de Bayonne s'est vue forcée de chasser de la ville;
il n'y a pas trace dans tout cela de lépreux ou de cagots.
Cependant l'auteur, se faisant illusion à lui-même, écrit
plus loin (p. 39 et 1 1 5) :
« En i3i5 et i3i9, on appelait (!) à Bayonne les cagots
êsaureillés. . . Les cagots (!) ne pouvaient rester dans
Bayonne, ainsi que le prouvent deux règlements de police
de i3i5 et 1 3 19, où ils figurent sous les noms d'arcabots
et peut-être aussi àHschaureilhat^. «
Et mécontent, parait-il, de la première étymologie qu'il
avait présentée d'arcabot, il en expose une autre (à la
p. 292) : « Cabot... a donné naissance aux mots arcabod
LES CAGOTS AU XVI« SIECLE. 187
et arcabot (i3i5 et i3i9), composé de ar, qui est dérivé de
ab ou ac (diminutif de cac), soit de ar qui signifie homme,
comme il arrive parfois en composition basque, et de
cabot. »
Ce sont là des procédés d'un autre âge qu'on voit non
sans regret se renouveler dans un travail qui témoigne
par ailleurs d'un effort considérable.
Lazare Sainéan.
UN LECTEUR DE RABELAIS
ENTRE 1540 ET 1549.
Robert Estienne, après avoir publié en i532 son célèbre
Thésaurus linguae latinae avec interprétation française,
en tira sept ans plus tard un Dictionnaire françois-latin
qui est devenu le point de départ de la lexicographie fran-
çaise. Ce livre se ressent de ses origines et de sa destina-
tion : il est purement didactique et forcément incomplet.
L'auteur lui-même n'en fut pas satisfait, et dix ans plus
tard, en 1649, il fit imprimer une deuxième édition,
laquelle, sous beaucoup de rapports, marquait un pro-
grès réel. Les matériaux y sont de beaucoup plus consi-
dérables' et les définitions plus circonstanciées.
Voici un passage de la préface de cette nouvelle édition :
« Oultre la première impression de ce présent livre, sache
lecteur qu'il a esté en ceste seconde augmenté d'infiniz
mots, lesquels autant que possible a esté, on a tourné en
Latin, fors aucuns auxquelz on n'a point encores trouvé
es autheurs mots Latins respondans... Pour lesquelz te
prions si tu leur trouve propres dictions Latines, de nous
en advertir. Mesmes aussi d'autant de mots que tu trou-
veras es Rommans et bons Autheurs François, lesquelz
aurions omis : a fin que nostre conception quelquefois
puisse sortir son effet. »
Quels étaient les bons Autheurs François qu'avait con-
sultés Rob. Estienne? Il cite dans la préface Budé, dont
les écrits lui ont fourni un grand nombre d'interpréta-
tions, et c'est tout. On peut afifirmer avec quelque certi-
tude que les quatre livres déjà parus du roman rabelaisien
I. Tandis que la première édition renferme 9,000 mots, la deuxième
en contient i3,ooo. Voir, sur ces dift'érentes éditions, la thèse de
E.-E. Brandon, Robert Estienne et le Dictionnaire français an
XVI' siècle, Baltimore, 1904, p. 70 à 80.
UN LECTEUR DE RABELAIS ENTRE 040 ET l549. 1 89
ont été une de ses principales sources. Il y a puisé non
seulement quantité de termes, mais encore certains ren-
seignements qui ne se trouvaient que là.
Voici ce qu'on lit par exemple au mot Larege : « Un
arbre retirant à ung Pin ou Sapin, Larix\ laricis. Les
Vénitiens l'appellent Larege^ les montagnars la nomment
Mel^e. » C'est à peu près ce que dit Rabelais (1. III,
ch. lu) : « Vous la nommez [celle espèce d'arbre] Larix
en Grec et en Latin; les Alpinois la nomment Mel\e; les
Antenorides et Vénitiens, Larege. »
C'est dans Rabelais que Robert Estienne a également
pris les deux noms suivants' :
Panurge, c'est-à-dire cault, astut, tin, atfecté, rusé.
C'est aussi un homme qui se mesle de tout faire, un fac-
totum, un homme qui a esté de tous mestiers.
Raminagrobis. Tragice gravis, alto fastu turgidus. Faire
du Raminagrobis^ incedere magnifiée, subnixis alis se
inferre, cum fastu incedere vel sese ostentare.
De même, les termes médicaux suivants :
FociLE. Le bras de l'homme, depuis le coulde jusques
au poignet, est composé de deux os : celuy de dessoubs,
qui est le plus gros et le plus long, est appelé... des chi-
rurgiens Grand facile; celuy de dessus, qui est le plus
court et plus menu, est appelé... des chirurgiens Petit
facile ou Facile mineur.
Magdaleon, faire un magdalean. Cylindrum fingere,
Graeci Magdalias vocant, nostri vulgo Magdaleon.
Finalement, toute une série de termes familiers à Rabe-
lais, tels que :
Campos, Avair campas, Eleutheria agere, vel liberalia...
Chiquenaude, Bailler une chiquenaude [laissé sans tra-
duction].
Croquer la pie, Ban pian, piailler, piailleur. Tous ces
mots viennent de -(siv, id est bibere.
I. Consulter, pour la concordance des termes cités avec ceux de
Rabelais, le glossaire de lédition Marty-Laveaux.
190 UN LECTEUR DE RABELAIS ENTRE 1640 ET I 549.
EoLiPiLE, OU boule d'airain creuse propre à souffler le
feu.
Tous ces termes manquent à la première édition du
Dictionnaire latin-françois de 1 539. C'est donc une preuve
péremptoire que Rob. Estienne avait lu dans l'intervalle
le roman de Rabelais et en avait fait des extraits pour sa
nouvelle édition.
De là également les articles suivants qui figurent exclu-
sivement dans cette dernière édition :
Arraper, Arripere. [Terme d'origine languedocienne
et qu'on ne lit que chez Rabelais.]
Badault, badelori, badin, Ineptus. [Ce triple synonyme
est d'abord attesté chez Rabelais.]
Bauffrer, Avide comedere. [Forme rustique, angevine
ou poitevine, qu'on rencontre d'abord chez Rabelais et
dès le début de son roman : 1. I, ch. iv.]
Dousil, ou faulset, ou broche à mettre à ung muy.
[Forme dialectale, gasconne, etc., répondant à la forme
littéraire doisil, attestée d'abord chez Rabelais.]
Marmonner entre ses dents. [Même remarque.]
Maujoinct, Maie coagmentatus, hians. [C'est l'acception
littérale; le sens libre est pourtant uniquement employé
au xvi» siècle.]
Metes, Limites. [Latinisme fréquent chez Rabelais.]
Cet illustre latiniste est ainsi le premier lexicographe
qui ait exploité Gargantua et Pantagruel; ce n'est que
beaucoup plus tard que Cotgrave et Le Duchat ont mis
largement à contribution l'œuvre tout entière.
Lazare Sainéan.
LE CHAPITRE XXXIII
DU MANUSCRIT DU V^ LIVRE.
Les différences entre le manuscrit et Tédition du V« livre,
en dehors d'un grand nombre des transcriptions inexactes
du premier, sont surtout lexicologiques. II n'y a qu'un
seul chapitre intégral qui manque à l'édition et qui forme
« la partie personnelle et unique du manuscrit » ^ : c'est
le xxxiii^, qui porte le titre « Comment furent les Dames
Lanternes servies à soupper ». Essayons d'en préciser le
caractère et les sources.
De l'Aulnaye citait 2, à propos des jeux de Gargantua,
les danses qu'un imitateur de Rabelais a dénombré au
chapitre xvi^ des Navigations de Panurge. « Il avait, dit
Montaiglon, sans le savoir, puisqu'il ne connaissait pas
le manuscrit du V« livre, la main heureuse en ce sens que
cette énumération des Navigations est celle de notre
manuscrit. »
Tout récemment, M. Schober^ a relevé, à son tour, un
emprunt fait aux Navigations de Panurge^ ou Disciple de
Pantagruel (i538) : des 178 danses ou mélodies du DiS'
ciple, lyS se retrouvent exactement dans la partie tinale
de ce chapitre du manuscrit. Parmi ces danses, il y en a
d'indigènes (le Trihony de Bretaigne, Rtgoron pirouy),
de scolaires [Dulcis arnica^ Testimoniiim) , d'italiennes [la
1. Anatole de Montaiglon, dans son édition de Rabelais, t. III,
p. 3o5.
2. Dans son édition de Rabelais (Paris, iSSy), p. 43i.
3. Joseph Schobcr, Rabelais' Verhàltniss :{um Disciple de Panta-
gruel, Munich, 1904, p. 3i à 37. Voir, sur les variantes, l'éd. Mon-
taiglon, t. III, p. 3oG; et le commentaire de Marty-Laveaux, t. IV,
p. 35i-2 (plusieurs des chansons citées se retrouvent dans les Chan-
sons du XV" siècle publiées par Gaston Paris). Cf., pour les chan-
sons de danse, l'Histoire de la chanson populaire en France par Jul.
Tiersot, Paris, 1889, p. 112.
192 LE CHAPITRE XXXIII
Seignore ou Signore)^ surtout de méridionales, langue-
dociennes ou gasconnes, telles :
ExPECT UNG poc ou PAUC, c'est-à-dlrc, en gascon, attends-
moi un peu;
EsTRAC, c'est-à-dire extra, aujourd'hui, en provençal,
terme du jeu de loto, premier numéro qui sort sur une
ligne;
Male-maridade, en languedocien maii-maridado , mal
mariée, nom d'une ancienne danse;
MousQUK DE Biscaye (et plus bas : Biscaye), en Langue-
doc, la Mousco de Biscaio, ancienne danse * ;
Revergasse {Disciple : Roargace), en Languedoc revcr-
gado, ancienne danse dans laquelle les jeunes filles trous-
saient leurs jupes jusqu'à mi-cuisse (de revergà^ retrous-
ser) ; elle a été dansée autour des arbres de la Liberté, en
1793 (Mistral).
Quelques-unes de ces mélodies reviennent deux fois à
un court intervalle (la Doulourouse, Hely, pourtant si
estes belle) et certaines d'entre elles sont de provenance
incertaine : la Pamine (à côté de la Pavane) et la Ducate
(serait-ce Ducale?).
Ce plagiat de la dernière moitié de notre chapitre est
maintenant un fait acquis; mais la recherche s'est arrêtée
à cette première constatation. En voici une autre.
Plusieurs noms de cuisiniers qui entrent dans la Grande
Truye dressée par Frère Jean (1. IV, ch. xl) se trans-
forment, sous la plume de notre plagiaire, en autant de
plats pour le souper des Dames Lanternes :
Ms., ch. XXXIII. L. IV, ch. xl.
Des cocquecigrues Gocquecigrue
Des badigonyeuses Badiguoincier
Des freleginingues ) .,,...
r. . ° . \ Urehpipingues
Des volepupmges \ r r o
I. On lit dans les Chansons du XV' siècle, publiées par G. Paris
(p. 107) : « Une mousse de Bisquaye... », que l'éditeur tire de l'esp.
mo:^a, jeune fille.
DU MANUSCRIT DU V*^ LIVRE. ïg3
Des gafelages Guaflelaze
Des brenouzetz Brenous
De la friande vistanpe-
narderye Vistempenard.
Le caractère essentiel de toute la première partie de ce
chapitre est une tendance à la parodie linguistique totale-
ment inconnue à Toeuvre de Rabelais. Cette parodie
aboutit à la déformation grotesque de tous les mots em-
pruntés par ce prétendu auteur aux quatre premiers livres
du roman. La déformation porte à la fois sur la forme et
le sens des mots correspondants, et on se trouve ainsi
devant un véritable imbroglio linguistique d'où il n'est
pas toujours facile de sortir. Essayons de poser quelques
jalons de reconnaissance.
A. Noms de personnes métamorphosés en plats ima-
ginaires :
Des Ganabins de haulte futaye... Réminiscence de l'ile
des Ganabins \\. IV, ch. lxvi) ou des Voleurs, qui forment
un pendant aux plats cités plus loin : De la Gendarme-
NOYRE... De la Bandaille...
Des Jerangoys..., c'est-à-dire jarnigoy, ou je renie
Dieu ! juron rustique (Cotgrave), parallèles aux plats sui-
vants : Des Je reny ma vie (deux fois)...
Des Lansbregots, terme qui rappelle les Lans il. I,
ch. v), ou les Lansquenets de Rabelais, et la hnale du
juron Saint Sangbreguoy (1. III, ch. xviii), ce dernier
figurant d'ailleurs plus bas : Des Sainsanbregois...
Des Ondrespondredetz..., tiré du nom des Hondres-
pondres [\. III, ch. xlii), autre nom des Lansquenets.
Des Aliborrins..., parodie du « maistre Aliboron » de
Rabelais (1. III, ch. xx).
Des HuRTALis..., d'après le nom du géant, un des aïeux
de Pantagruel (1. II, ch. i) : « Hurtaly, qui fut beau man-
geur de soupes, et régna au temps du déluge. »
Du SAINT Balleran..., Ic frère jumeau du sainct Balle-
trou (1. II, ch. xxvi) « qui dedans [la braguette] y repose «.
REV. DES KT. RABELAISIENNES. VIII. l3
194 ^^ CHAPITRE XXXIII
Des Manigoulles de Levant... qui rappellent (1. IV,
ch. Lix) « ces poiltrons jnagnigoules Gastrolatres... ».
B. Un nom de lieu (imaginaire) :
Des EsTANGOURREs..., souvenir du « pays d^Estangotirre»
(1. III, ch. xxiv).
G. Termes du vocabulaire rabelaisien plus ou moins
altérés dans leur forme ou dans leur sens :
Des Baguenaudes... Cf. I. II, ch. xiii : « Le remboursant
d'aultant de baguenaudes comme il y a de poil en dixhuit
vaches... »
Des Ballivarnes en paste... Cf. 1. II, ch. xxxiv : « ... ba-
livernes et plaisantes mocquettes... »
De la BisTROYE... Cf. 1. II, ch. xxxiv : « Le visaige bis-
torié... »
Des Brimborions de Ponant... Cf. 1. II, ch. vu : « Les
brimborions des padres Celestins. »
Des CocQUEMAREs à la vinaigrette... Cf. 1. I, ch. ii :
« Le brimbaleur qui tient le cocquemart. »
Des CoRMEABOTz..., suivis de Corneameux revestuz de
bize..., l'un et l'autre formes altérées de cornaboux^ cor-
nets à bouquin. Le passage du V= livre, ch. xl, qui est
dans l'édition : « ... avec cornaboux sonnant les orties... »,
se lit dans le manuscrit : « ... avec cormabous... ».
Des Corquignolles savoreuses... suivis du Croquigno-
LOGE... Cf. 1. I, ch. VII : « La croquignolle des curés. »
De la Croquepye... Cf. 1. IV, pr. anc. : « Boire d'autant
et à grandz traictz, estre pour vray crocquer la pie... «
Des DoRELOTz DE LiEPVRE... Cf. 1. I, ch. xxii : « Au
dore lot du lièvre. »
Des Drogues Sernogues... Cf. 1. IV, ch. lu : « ... drogues,
guogue et senogues... »
Des EsTAKiLLADEs... Cf. 1. IV, ch. XVII : « ... desquelles
par avant estoit advenue Vestajillade au Londgrauff
d'Esse. »
Des Fanfreluches... Cf. 1. I, ch. i : « Les Fanfreluches
antidotées. »
Des Fricquenelles... Cf. 1. IV, ch. xxxvi : « L'ordre
DU MANUSCRIT DU V^ LIVRE. IQD
qu'elles tenoient. .. nous faisoit croire que ce n'estoicni
Friquenelles, mais vieilles Andouilles de guerre. »
Des GoDivEAULx de lévrier bien bons... Cf. 1. III,
ch. xviii : « ... mangeans ensemble un boisseau de guodi-
veaulx. »
Des Gringuenauldes à la joncade... Cf. 1. II, ch. xin :
« ... du cas privilégié des gringuenauldes. . . »
Des Happelourdes... Cf. 1. II, ch. vu : « Les Happe-
lourdes des ofïiciaux. »
Des Marjoletz... Cf. Pant. Pr.^ ch. v : « ... Marjolet\.,
Bougrins, Bragars... »
Des Nez d'as de trèfles en paste... Cf. 1. IV, ch. ix :
« Tous ont le ne^ en figure d'un as de treiifîes... «
Des Neiges d'antan, desquelles ilz ont abondance en
Lanternois... Cf. 1. II, ch. xiv : « Mais où sont les neiges
d'antan ? »
De la Petaradine... Cf. 1. III, ch. xx : « ... le laissa luy
faisant la petarrade », à côté d'une cuillerée de Peta-
sine...
Des Tinctamarrois... Cf. 1. II, ch. xii : « ... sur leurs
tintamarres... »
Des Tintaloyes... Cf. 1. III. ch. xxviii : « Couillon tin-
talorisé. «
Des Tricquedondaines... Cf. Pant. Pr., ch. ix : « Ca-
gotz... caffars... et autres tricquedondaines sortiront de
leurs tesnieres. »
Ajoutons : « Leur boitte feut en tirelarigotz, vaisseaulx
beaulx et anticques... », allusion au passage de Rabelais :
« luy donnèrent à boyre à tyre larigot »; l'interpréta-
tion par vaisseaulx beaux et anticques est tout aussi fan-
taisiste que les mets servis ci-dessus.
D. Des exclamations, des refrains et des jurons :
Des Babillebabous... Cf. 1. IV, ch. xxxiii : « Panurge
commençoit crier et lamenter plus que jamais. Babilleba-
bous (disoit-il), voicy pis qu'antan. »
Des Barabinbarabas... Cf. 1. II, ch. xii : « tarabin tara-
bas ».
196 LE CHAPITRE XXXIII
Des Brededin-Brededas... Cf. 1. IV, ch. lvi : « ... brede-
din brededac...^ vocables du hourt... »
Delà MiRE-LA-RiDAiNE..., suivi par des Mire-laridaines...
Cf. 1. IV, ch. XVI : « Je vous cite par devant TOfficial à
huyctaine Mirelaridaine. »
Des Pasques de Solles... Cf. 1. II, ch. xiv : « Pasque
de Soles (respondit Panurge), est il mal de dens plus
grand, que quand les chiens vous tenent aux jambes? »
De la T1RLYTANTAINE... Cf. 1. I, ch. xxii : « A la tireli-
tantaine. »
En dehors de ces emprunts, plus ou moins déguisés, h
Rabelais, le chapitre xxxiii du manuscrit renferme, sous
le rapport linguistique, les catégories suivantes :
a. Des termes et des mélodies de danse :
De la Clacque-main... Du Doutte-luy-toy-mesmes...
Des Entrediich\ (cf. entrechat)... Des Hoppelat\... Du
Laisse mqy en paix... Des Qu'aisse-qu'esse... Du Tire-
toy-là...
b. Des mots de la langue commune détournés de leur
sens :
Des Chinfreneaulx (suivis des Chinferneaulx]... Des
Fondrilles...
Des Giboulées de Mars... Des Gringalet^... Y)c\a Meni-
gance... Des Estroncs fins à la nasardine* ...
c. Des dérivés et des composés plus ou moins bizarres:
Des Bourbe lettes {cf. bourbe)... Du Coquerin (cf. coque)...
De la Galimaffrée à VEscaJignade... De la Marmitan-
daille avec beau pissefort (cf. marmite)... Du Merdigaon...
De la Patissandrye (cf. pâtisserie)...
Du Brochaucultis... (suivi du Souffle au cul my en et De
la Mousche enculade)... Des Croquinpedaignes (suivi des
Tirepetadans). . . De Hucquemasche (« qui mâche des
huques ou capes à capuchon » !)... Des Mocquecroquettes...
I. Ajoutons : De la Crotte en poil, De la Foire en Braye, De la
Vcssc couliere, Des Cocquclicons, Des piedz à boulle, Du suif d'as-
non, etc.
DU MANUSCRIT DU Y^ LIVRE. I97
Du Promerdis, grand'viande (cf. chez Rabelais, 1. II,
ch. XXX : ... pouldre de diamerdis)... Du Sallelwrt {a.nc.
fr. hort = sale)... De la Trismafinaille...
d. Des termes rares au xvi« siècle et appartenant à l'an-
cien français ou aux patois :
Des AucBARES de mer... Cf. haubars., ancien nom du
maigre (poisson), aujourd'hui haut-bar dans le parler
vulgaire [Us et Coust. de la mer, éd. 1671) : « Les roujets
ou barbehauts, les haubars qui sont brigne ou loubine K »
Des Brigailles mortifiées. . . Cf. provençal brigaio,
miette 2.
Primerouges... On lit dans Tanc. fr. primeroge, pluie
hâtive. D'Aubigné (éd. Réaume et Caussade,t. II, p. 127) :
« Le Ciel au lieu de pluyes primeroges pour enfler les
bledz, les versoit à regret et à contresaison. »
Des Spopondrilloches... Cf. anc. fr. spopondrilles, ma-
trice^.
Des Starabillatz... Cf. anc. fr. scarbillat (Cotgrave),
même sens c^d'escarbillat., vif, remuant, mot gascon très
familier aux écrivains de la seconde moitié du xvi« siècle
et tout particulièrement à Montaigne.
Des Tricquebilles.... mot tiré des Navigations de Pan-
tagruel.
e. Un certain nombre d'autres mots sur le compte des-
quels on ne peut faire que des conjectures :
Des Anacrastabotz... Peut-être forme altérée d'ana-
campserotes ., plante employée dans les philtres (1. V,
ch. XXX : repaissons, di je, et tastons de ces anacampse-
rotes).
Des Bandyelivagues, viande rare... Cf. Bandeliroide,
épithète au sens libre, dans le Moyen de parvenir (éd.
1. Cité par Delboulle, dans la Romania, t. XXXIII, p. 364 (cf.
Ibidem, p. 557, la remarque de M. Thomas).
2. Cf. Cotgrave : (i Brigaillc, A notable smell-smokt or mutton-
monger, a ciinning sollicitor of a wench. »
3. Voir R. E. R., t. VII, p. 119 et 4(X).
198 LE CHAPITRE XXXIII
Royet, t. II, p. 48 : voici Jaquemart de Bandeliroide qui
vous attend).
Des Befaibemis... Cf. en anc. fr. beffe\ moqué, et bemy,
niais.
Du GuYACON... Cf. Pant. Pr., ch. vi : « ... si le Giiaiac
n'est de requeste. «
Du MoiNAScoN... Cf. 1. I. cil. XXVII : « ... les petits moi-
netons... «
Des NoTRODiLLEs... Peut-êtrc iiotj'e dille (cf. 1. I, ch. xi :
ma petite dille...)
Des Tritrepoluz... Est-ce : Trois fois très sale? (anc. fr.
polu; cf. ci-dessus Trismarmaille).
f. Finalement, un stock de mots, dérivés ou compQsés,
probablement en grande partie très altérés, pour lesquels
il ne m'a pas été possible de trouver des rapprochements
et que je me permets de soumettre à la sagacité du lec-
teur :
Des coquilles betissons... De la ^'lé-ée-billorie . . . Des
Breba\enas . . . Des Bregi\ollons... Des Bubagot\... Des
Epiboches... Des Gresamines.frmci délicieux... Des Ivri-
chaiilx... Des Marabires... Des Maralipes... Des Mi\e-
nas... Des Mopsopiges... Des Ordisopirat\... Des Smu-
brelot:{...
On pourrait v ajouter hilique (« elle nous semble plus
divine, plus hilique, plus docte, plus saige...), terme
inconnu ailleurs dont le sens est à préciser, à moins qu'il
ne s'agisse là d'un mot altéré. A. de Montaiglon dit à cet
égard (t. III, p. Soy) : « Le sens serait-il « plus sage « de
l'allemand heilig? Je serais plus disposé à proposer
comme correction heliaque, ou encore plutôt celique. »
Le Glossaire de Marty-Laveaux suggère : îXaccy.oixa'., rendre
favorable; mais comment passer du verbe à l'adjectif
hilique? Étant donné le caractère parodiste de tout ce
chapitre, l'hypothèse d'une altération n'est pas sans vrai-
semblance.
Ce chapitre « unique » du manuscrit est, on le voit, un
DU MANUSCRIT DU V« LIVRE. I99
ramassis de plagiats et de curiosités linguistiques. Sa
valeur littéraire et psychologique est à peu près nulle, si
ce n'est cette tendance au burlesque qui apparaît pour la
première fois dans la littérature du xvi« siècle, au moins
sous cette forme suivie. L'altération intentionnelle des
mots, leur déguisement burlesque annonce de près Fis-
chart et ses manies lexicologiques.
Ce n'est que vers la fin du xvf siècle que la même ten-
dance parodiste se retrouvera, d'une façon spirituelle et
systématique, dans le Tableau des différends de la reli-
gion i i599;, chef-d'œuvre de Marnix de Sainte-Aldegonde '.
On lit cette remarque dans les Essais d'études biblio-
graphiques sur Rabelais (1841, p. 88) de Gust. Brunet :
« Dans la liste des plats servis au souper des lanternes, il
s'en trouve qui pourraient bien donner des tortures aux
Saumaise qui s'occuperont d'un sujet si important. »
Il faut avouer que l'importance de ce menu singulier
est bien mince et que ses prétendues énigmes ne sont
souvent que des masques assez transparents.
Quoi qu'il en soit, Rabelais n'y est pour rien : son
vocabulaire à lui, si riche en créations personnelles, ignore
ces grimaces d'un nouveau genre. On ne conçoit pas pour-
quoi les éditeurs (à partir de Paul Lacroix qui a repro-
duit pour la première fois ce chapitre) ont enrichi les
œuvres de Rabelais de cette élucubration aussi fade que
peu originale.
Lazare Sainéan.
I. J'espère publier bientôt une étude sur ce livre d'un très grand
intérêt linguistique.
LE « TROU DE SAINCT PATRICE ...
Il est question du « trou >. ou « purgatoire >. de saint
Patrice deux fois dans l'œuvre de Rabelais : i" au cha-
pitre II de Gargantua [Fanfreluches antidotées)^ éd. Marty-
Laveaux, t. I, p. i3 :
Leur propos fut du trou de sainct Patrice,
De Gilbathar et de mille autres trous;
L'énigme de Mellin de Saint-Gelais, à laquelle Rabelais
semble avoir emprunté ce poème des Fanfreluches^ porte :
Et devisa du trou de la sibylle,
De sainct Patrice et de mille autres troux.
2° Au V^ livre, l'escalier qui descend au temple de la Dive
est comparé pour son obscurité « au trou de sainct Patrice
en Hybernie » (Marty-Laveaux, t. III, p. i38).
Ce sont les seules allusions que nous trouvons dans
l'œuvre de Rabelais à une légende qui avait été fort popu-
laire au moyen âge. Gaston Paris ^ dit que sept poètes,
dont quatre anglo-normands, mirent en vers français
octosyllabiques la « vision » du chevalier Owen, qui avait
pénétré « dans la caverne du lac Dearg (Ulster) où se
trouve le purgatoire de saint Patrice » et avait raconté les
merveilles qu'il y avait vues. — A l'époque de Rabelais,
le purgatoire de saint Patrice n'existait plus et cette légende
commençait à être oubliée. Voici quelles avaient été ses
origines et les raisons de sa vogue, d'après les recherches
d'un Oratorien du xviii": siècle, le P. Pierre Le Brun,
Recueil de pièces pour servir de supplément à l'histoire
des pratiques superstitieuses^ Vans, Cavclicr, 1742, in-i6,
avec approbation et privilège du Roy (l'ouvrage est dédié
I. La littérature française au moyeu âge, 2' éd., igoS, p. 236.
LE « TROU DE SAINCT PATRICE ». 201
au cardinal de Fleury), t. IV, p. 35 : Dissertation sur le
purgatoire de saint Patrice.
Le P. Lebrun expose d'abord quelle est la version la
plus commune sur l'origine du purgatoire de saint
Patrice; ce saint n'aurait pu convertir l'Irlande qu'après
avoir obtenu le miracle du purgatoire. Dieu lui montra
une petite caverne dans une île; tous ceux qui y péné-
treraient « seraient convaincus des peines destinées aux
pécheurs, avec cette différence que ceux qui y entreraient
avec foi et en esprit de pénitence en sortiraient sains et
saufs, aussi purifiés qu'ils l'avaient été en sortant des
eaux du baptême, au lieu que ceux qui n'y entreraient
que par curiosité, sans dispositions de pénitence, y péri-
raient misérablement ». Jamais l'Église de Rome n'a
souffert que cette histoire fût mise dans le bréviaire
romain, constate le P. Lebrun, et il examine alors ce
qu'on peut savoir exactement de ce purgatoire et ce qu'on
en doit croire.
« Au milieu de cette grande île, qu'on a nommée jus-
qu'au xnie siècle Hibernia et Scotia et qu-'on appelle pré-
sentement Irlande, il y a un lac nommé Derg, distingué
par plusieurs îles où l'on voit des monastères anciens.
Une de ces îles s'appelle l'île de Saint-Dabéoce et le prieur
du monastère de ce lieu porte le titre de prieur du purga-
toire de saint Patrice. Assez près de là, dans le même lac,
il y a une autre petite île, qui est celle dont nous allons
parler, appelée l'île du purgatoire de saint Patrice... Elle
est fort petite, d'environ quarante toises de long et quinze
ou vingt de large. On y voit une chapelle avec un petit
monastère appelé Rcglis ou Ragles, gardé par un religieux
de Saint-Dabéoce. Au milieu de l'Ile est un antre long de
seize pieds, assez bas et étroit pour y tenir un gros homme
fort mal à son aise. C'est dans cet antre où se faisait le
purgatoire. Sur les bords de l'île, il y avait de petites
huttes pour recevoir les pèlerins et auprès de l'antre, que
l'on appelait quelquefois le puits de saint Patrice, il y
avait six petites loges rondes de trois pieds de diamètre,
comme autant de malaises pour exercer les pénitents.
202 LE « TROU DE SAINCT PATRICE ».
« Quand les pèlerins abordaient à ce lieu, munis d'une
permission de l'évêque et du prieur du purgatoire, le reli-
gieux de l'île les recevait, les interrogeait, et, lorsqu'il les
trouvait bien résolus d'entrer en purgatoire, il les mettait
durant neuf jours dans les exercices. Alors on ne leur
donnait pour chambre qu'une de ces petites loges, qu'on
appelait des lits, lits cependant où il n'était jamais permis
de se coucher, parce qu'ils n'avaient que trois pieds de
diamètre en longueur et en largeur. On ne sortait de là
que trois fois le jour pour aller à la chapelle. Durant huit
jours, nulle autre nourriture qu'un peu de pain et d'eau
de vingt-quatre en vingt-quatre heures, sans sel ni autre
assaisonnement, et, le neuvième jour, on ne prenait rien
du tout, en sorte qu'on entrait dans la caverne ou le pur-
gatoire l'estomac vide, le cerveau creux et fort susceptible
de visions... Ce religieux menait en cet état le pénitent à
la caverne et la fermait à clef pour ne la rouvrir qu'après
vingt-quatre heures, pendant lesquelles le pénitent devait
faire son purgatoire. Il le faisait si bien qu'en sortant de
là il n'avait jamais plus envie de rire. Voilà ce que c'est
que le purgatoire de saint Patrice. »
« En quel temps cela a-t-il commencé? » Saint Patrice
a vécu au commencement du v<= siècle. Or, on ne trouve,
dit le P. Lebrun, aucun document sur ce purgatoire avant
le xii'= siècle. Bède le Vénérable n'en parle pas. Un reli-
gieux nommé Jocelin, de l'ordre de Cîteaux, qui écrivit
une histoire de saint Patrice en 1180, fait une allusion à
un lieu qu'il appelle purgatoire de saint Patrice; mais il
le place sur une montagne où le saint avait prié et chassé
les démons et où plusieurs allaient faire leur purgatoire.
« Ce bruit, qui était vague, devint un fait circonstancié »
lorsque Henri, moine de Saleria, écrivit l'histoire du sol-
dat Owen : en 11 53, ce soldat, touché de ses fautes,
demanda à son évêque la faveur de faire pénitence au
purgatoire de saint Patrice. Il y vit les démons, les peines
du purgatoire, les damnés dans l'enfer et un rayon de la
gloire céleste. Sorti de la caverne, il fit un voyage en terre
sainte et raconta ses visions à un moine.
LE « TROU DE SAINCT PATRICE ». 203
Cependant, Tordre de Cîteaux s'était établi en Irlande.
L'ile du purgatoire de saint Patrice se trouva bientôt sous
la juridiction des Cisterciens; par eux, ce lieu devint
célèbre dans toute la chrétienté du xiii<= au xv« siècle. En
1494, sous le pontificat d'Alexandre VI, un religieux,
ayant passé une nuit dans la fameuse caverne sans y rien
voir, ni rien entendre, résolut d'aller à Rome pour en
parler au grand pénitencier, qui dénonça au pape comme
un abus ce prétendu purgatoire. En 1497, sur l'ordre
d'Alexandre VI, un gardien de l'ordre de saint François
fit détruire les cellules et la caverne. En i525, une édition
vénitienne du bréviaire romain rapportait, à propos de
saint Patrice, la légende de son purgatoire; l'Église de
Rome la fit supprimer dans l'édition de l'année suivante.
Naturellement, les prédicateurs durent bien souvent évo-
quer devant les fidèles le purgatoire de saint Patrice. Nous
en trouvons un témoignage dans un recueil d'exemples,
Promptiiaj'ium exemplorum, imprimé à la suite des Ser-
mones discipuli de tempore de Hérolt (premier tiers du
xvjû siècle). A propos des danses et caroles, le Promptua-
rium raconte qu'un jeune moine étant entré au purgatoire
de saint Patrice y assista au supplice de ceux qui avaient
pris part aux caroles. Pourtant, à cette époque, on n'ajou-
tait plus foi à cette légende, et le .Jacobin Guillaume
Pépin, dans son livre des Sermones quadragesimales ^ dit
tenir d'Irlandais dignes de foi que toutes ces visions du
purgatoire de saint Patrice ne sont que rêveries ou imagi-
nations.
En somme, et c'est la conclusion du P. Lebrun, ce
purgatoire « était une invention autorisée par l'ignorance
du temps, qui favorisait beaucoup les auteurs de ces
impostures, qui introduisirent partout la superstition et
qui se servirent finement de la dévotion du peuple pour
satisfaire leur infâme et sordide avarice ».
J. Plattaro.
LE COLLEGE DE MONTAIGU
ET LES CUISTRES.
Le bel article que M. Marcel Godet a consacré ici
même au collège de Montaigu* m'a remis en mémoire,
d'une façon assez inattendue, un problème d'étymologie
demeuré assez obscur.
Il s'agit de déterminer l'origine du mot cuistre.
Deux solutions ont été proposées : l'une, rattachant le
mot au latin custos, gardien; l'autre, au latin cocitor, cui-
sinier.
« Cuistre, écrit Kr. Nyrop {Grammaire historique de
la langue française., Copenhague, iSgB, t. II, p. 202,
n^ 281), est peut-être une altération du vieux français
coustre. du latin *custor (comparez allemand Kuster] pour
custos. »
De son côté, G. Korting (Etymolog. Worterbuch der
fra7i\Ôsischen Sprache, Paderborn, 19081 donne l'étymo-
logie suivante :
« Cuistre, m. (Klosterkoch), Schuldiener, latin *côc[ïy
tor, Koch, gekreuzt mit custor, Wàrter. »
En vérité donc, nous ne sommes pas plus avancés que
lorsque Littré écrivait :
« Cuistre : 1° Valet de collège. J'ai été cuistre dans le
collège de l'Assomption. 2° Par extension, pédant encrassé.
Etvmologie. Diez le tire de cocistro., qui est dans les
Gloses d'Isidore avec le sens de cuisinier; mais on ne
trouve aucun exemple ancien de ce mot, ce qui serait
étrange, s'il venait de cette glose, au lieu que cela sera
tout naturel si l'on suppose que cuistre n'est qu'une autre
prononciation de coustre, sacristain (qui vient, lui, du
latin custos, gardien, avec épenthèse de l'r; voyez Custode ;
I. Tome VII, igog. Voir aussi M. Godet, La congrégation de Mon-
taigu t i4rjo-i58o), Abbcville, 1910.
LE COLLÈGE DE MONTAIGU ET LES CUISTRES. 205
allemand Ktister); le sens aura facilement passé de servi-
teur d'église à serviteur de collège. «
Ou je me trompe fort, ou il y a, dans chacune des
explications données, quelque chose qui ne satisfait pas
les spécialistes. « Il y a un cheveu! » L'affaire a un cro-
chet, diraient nos confrères allemands : die Sache hat
einen Haken.
D'une part, Tétymologie custos ne justifie pas la pré-
sence de Vi qui est dans cuistre.
D'autre part, le sens du mot cuistre semble assez éloi-
gné du sens de cocitor. C'est le sentiment de Littré; c'est
aussi celui de Scheler. « L'idée que cuistre est appelé à
exprimer, dit ce dernier {Dictionnaire d'étymologie fran-
çaise, Bruxelles, 1888, p. i36), s'attache plus naturellement
à un sacristain qu'à un marmiton. »
« Plus naturellement » paraîtra, peut-être, assez aven-
tureux à qui lira attentivement l'étude de M. Marcel Godet.
J'en compléterai les indications à l'aide de l'excellent tra-
vail que M. Renaudet nous a récemment donné sur le
fondateur du collège de Montaigne
Arrivé sans ressources à Paris, vers 147 1, le Malinois
Jean Standonck était allé frappera la porte des chanoines
de Sainte-Geneviève. « Les moines, dit M. Renaudet-, s'in-
téressaient aux étudiants pauvres et souvent les logeaient
et les nourrissaient. Ils les employaient à d'humbles
besognes et leur laissaient la faculté de suivre les leçons
des collèges voisins ou les cours qui se faisaient à l'ab-
baye. Standonck servit à la cuisine, sonna les cloches... «
Per diem in coquina serviens, et nocte in ecclesia ad
campanas pulsandas : Liber de origine congregationis
canonicorum regularium, I, 2 (Bibl. nat., ms. lat. 0049,
fol. 17 vo).
Lorsque Standonck institua sa congrégation de pauvres'
1. A. Renaudet, Jean Standonck, un réformateur catholique avant
la Réforme [Bulletin de la Société de l'histoire du Protestantisme
français), Paris, janvier-février 1908, p. 5-8i.
2. P. 14.
2o6 LE COLLÈGE DE MONTAIGU ET LES CUISTRES.
clercs, il se souvint de ses humbles débuts. Tout en pour-
suivant leurs études, ses disciples furent astreints à des
travaux serviles. Aux termes du chapitre ix du règlement,
« les étudiants en arts et en grammaire étaient, à tour de
rôle et deux par deux, employés pendant huit jours à la
cuisine et servaient la table. La semaine suivante, ils
balayaient le réfectoire; le samedi, ils nettoyaient les
salles de classe et d'étude et la bibliothèque ». Ils étaient
donc, à la fois, étudiants, cuisiniers et valets de collège;
en un mot, c'étaient « des cuistres ».
Et ces cuistres devinrent rapidement très nombreux,
remarquons-le. La pédagogie de Montaigu fut, en peu de
temps, Tune des plus considérables de l'Université pari-
sienne. Puis des communautés de pauvres clercs furent
établies par Standonck, sur le modèle de la maison mère,
à Cambrai, Valenciennes, Malines et Louvain.
Quand les pauvres « Capettes », misérablement vêtus
et misérablement nourris, ne faisaient pas l'office de cui-
siniers ou de domestiques, ils étaient astreints à une
existence des plus pénibles et laborieuses. Écoutons
encore M. Renaudet : « Les artiens et grammairiens se
mettaient au travail avant cinq heures et demie. Leurs
classes duraient de huit à dix heures, suivies de confé-
rences et d'interrogations. Après le repas et l'action de
grâces, ils gagnaient les salles d'études. Les leçons repre-
naient de trois à cinq heures Jusqu'au moment des vêpres.
Puis les artiens disputaient entre eux, sous la direction
d'un maître, en attendant le dîner. Dans le silence claus-
tral qui régnait ensuite jusqu'à la seconde messe du
matin, ils se recueillaient quelques instants; à huit heures,
les compiles terminées, tous se couchaient. » Mais faut-il
insister sur ce régime effrayant après les détails si précis
et parfois si savoureux que M. Marcel Godet a publiés
ici môme?
Cependant, au collège de Montaigu habitaient égale-
ment des pensionnaires riches. Leur nombre était égal à
celui des pauvres. Ils suivaient les mêmes cours, mais ils
LE COLLEGE DE MONTAIGU ET LES CUISTRES. 207
vivaient à part pour tout le reste et n'étaient pas astreints
au régime des « Capettes ».
D'un côté donc, des privilégiés; de l'autre, de pauvres
diables poursuivant, à la fois, leurs études et faisant la
cuisine.
D'ailleurs, — c'est M. Marcel Godet qui nous l'apprend,
— « cette cohabitation d'éléments disparates, les hostilités
incessantes du chapitre de Notre-Dame, demeuré visiteur
et correcteur du collège, contre le prieur des Chartreux,
supérieur de la congrégation; les rigueurs de la règle,
maniée sans mesure, en un temps où personne ne com-
prenait plus les mobiles élevés qui l'avaient inspirée,
furent une cause de troubles et de conflits ridicules ».
Ridicules et incessants.
Rappellerai-je, d'autre part, les rancunes et les colères
accumulées contre le collège de Montaigu dès les pre-
mières générations; le ressentiment de son fondateur
contre Érasme; sa rupture avec les partisans des études
et des idées nouvelles?
De quel œil les humanistes devaient-ils regarder les
pauvres « Capettes »? Quel genre d'épithètes leur décer-
naient-ils? On peut le deviner sans peine. Aussi, retour-
nant la phrase de Scheler, dirais-je volontiers, après avoir
lu MM. Renaudet et Godet : l'idée que cuistre est appelé
à exprimer s'attache plus naturellement à un marmiton
qu'à un sacristain.
De la sorte, l'honnête corporation des cuisiniers, après
avoir enrichi du mot coquin le vocabulaire des termes
injurieux, lui aura fourni également l'expression chère
au bon Molière.
Et des « cuistres » du collège de Standonck au « latin
de cuisine », il n'y a qu'un pas pour un latiniste de la
trempe d'Érasme.
Alphonse Roersch.
5-0^
LA SIBYLLE DE PANZOULT.
Dans les chapitres xvi, xvii et xviii du livre III, Rabelais
nous donne des détails explicites sur l'identité de la sibylle
de Panzoult. C'était une « sorcière », dit Epistemon, « ce
qui me le fait penser est que celuy lieu [de Panzoult] est
en ce nom diffamé, qu'il abonde en sorcières plus que ne
fit oncques Thessalie «. Pantagruel engage son interlocu-
teur à consulter cette sorcière quand bien même, dit-il,
« que sibylle ne fut et de sibylle ne méritast le nom ». Ce
texte semble donc établir que la sibylle en question était
une vulgaire sorcière exerçant à Panzoult,
La tradition, recueillie au xvn'^ siècle par Bouchereau\
nous apprend que cette diseuse de bonne aventure était
doublée d'une empirique. Bernier- nous dit également
que la sibylle était « une dame de Panzoult, proche Chi-
non », morte très âgée.
Enfin une autre preuve : on montre à Panzoult la grotte,
creusée dans le roc, où jadis habitait cette sorcière; son
état actuel répond à la description, faite par l'auteur de
Pantagruel^ de cette « case chaumine, mal bastie, mal
meublée, toute enfumée ». Les fresques, qui jadis ornaient
les murs de cette grotte, ont disparu^.
On connaît donc et la personne surnommée la sibylle
de Panzoult et le lieu exact de sa demeure. Tout cela,
concordant avec les écrits de Rabelais, établit sans conteste
l'identité en question; aussi doit-on considérer la trans-
formation de la sibylle de Panzoult en « une dame de la
cour de François I^"^ » comme une fantaisie de certains
commentateurs. Henry Grimaud.
1. R. É. R., t. III, p. 406, — « Auquel lieu [de Panzoult] il y avoit
une. femme qui bailloit des herbes pour guarir la fiebvre. »
2. Jugement, etc., sur les Œuvres de Rabelais (1697); p. 348.
3. Ces fresques existaient encore en 181 1; V Annuaire d'Indre-et-
Loire de cette année-là nous apprend que dans la grotte de Pan-
zoult on voyait alors « des peintures et des figures avec inscriptions
imprimées sur le roc ».
LA GROTTK 1)K LA STP.^'LL!-: HE PAXZOLLT
j/.U'uks UNI-; PHOTOGRAPHIE.
NOTES POUR LE COMMENTAIRE.
I.
Monsieur du roy de îroys cuictes (1. II, ch. xxxi).
Pour Le Duchat [Dictionnaire étymologique de la langue
françoise, par Ménage, v° Cuite, nouv. éd., t. I, p. 450,
Paris, 1750), « c'est une façon de parler prise de l'usage
de certaines provinces de France, où l'on célèbre la fête
des Rois pendant trois jours : premièrement le propre
jour des Rois, puis dans le milieu de la semaine, et enfin
la huitaine révolue; ou premièrement la veille de cette
fête, en second lieu le propre jour de cette fête, et enfin la
huitaine d'après. Et comme il arrive quelquefois qu'une
même personne se trouve être le Roi de la fête à ces trois
différens jours, c'est celle-là qu'on appelle Roi des trois
cuites, parce qu'à chacune des trois cuites ou fournées de
gâteaux elle s'est toujours trouvée Roi de la fête ».
En admettant que cette histoire du roi de la fève et de
la fête ne soit pas un conte, il faut reconnaître qu'elle n'a
rien à voir avec le texte de Rabelais, qui a écrit : « Roy
de troys cuictes « et non « roy des troys cuictes «,
L'expression de trois cuites est à la fois technique, com-
merciale et pharmaceutique. Du temps de Rabelais, les
apothicaires consciencieux étaient tenus d'avoir dans leurs
boutiques les cinq sortes de sucre spécifiées dans le Coin-
pendium aromatariorum^ de Saladinus de Asculo, à
savoir : 1° le sucre rouge; 2° le sucre candi; 3° le sucre
d'une cuite; 4° le sucre de deux cuites; 5" le sucre tabar-
\et, ou sucre de trois cuites.
Tabar^et a été transcrit thaber:{ed par le D"" L. Lcclerc
dans sa traduction française d'Ibn El-Beïthar [Traité des
I. Le Compeudiiim aromatariovum se trouve dans le recueil phar-
maceutique intitulé Mesiiae Opéra, lequel fut publié au xv siècle et
maintes fois réimprimé au xvr.
REV. DES ET. RABELAISIENNES. VIII. I4
210 NOTES POUR LE COMMENTAIRE.
simples^ chapitre 1449) : « Thaber:{ed, sucre. C'est un mot
persan qui a passé dans Tarabe. Son origine est le mot
teberied (frappé avec la hache), c'est-à-dire qu'il est dur,
ni tendre, ni mou. En effet, le mot teber veut dire hache
en persan, et \ed veut due frappé. Cela signifie qu'il est
besoin d'une hache pour le rompre. «
Le sucre tabariet ou de trois cuites était donc le plus
dur, c'est-à-dire le plus fin, le mieux raffiné. « Au moyen
âge, dit Heyd [Histoire du commerce du Levant., Leipzig,
1886, t. II, p. 690), on connaissait, dans les pays riverains
de la Méditerranée, les manipulations essentielles du raf-
finage : concentration du jus sur un feu lent, clarification
et cristallisation, et on pouvait à volonté faire soit des
pains de sucre d'une blancheur, d'une densité et d'une
dureté irréprochables, soit du sucre candi d'une transpa-
rence parfaite. On raffinait le sucre tantôt plus, tantôt
moins, d'où la distinction du sucre en trois catégories,
suivant le nombre des cuites. «
En 1447, le « Soudan de Babillone », autrement dit le
sultan d'Egypte, envoyait à Charles VII, roi de France,
divers présents, parmi lesquels figurait « un quintal de
sucre fin de trois quittes »'.
Ce sucre est encore mentionné dans le vers suivant de
l'Amant rendu cordelier à l'observance d'amours^ :
Brouet a succre de troys cuites.
D'après tous ces textes, le roi de trois cuites est le roi
parfait, le roi idéal. C'est par dérision que Rabelais a
dénommé ainsi le roi Anarche, prisonnier de Pantagruel.
P. DORVEAUX.
1. Chroniques de Mathieu de Coussy, in Collection des chroniques
nationales françaises, par Buchon (Paris, 1826), t. XXXV, p. 108.
2. Édition de la Société des anciens textes français (Paris, 1881),
p. 65, vers 1495.
NOTES POUR LE COMMENTAIRE. 211
II.
Mais vîstes vous oncques chien rencontrant quelque os
medullare? [\. I, Prol.).
Rabelais connaissait-il, avant d'écrire son prologue du
livre I, la préface ou Exposition morale que Marot avait
composée en 1527 pour son édition du Rommant de la
Rose? Les développements des deux pièces ne sont pas
sans quelque rapport, bien que le chien, dans Marot,
soit remplacé par l'aigle du Liban :
« Et pour autant on pourroit dire, comme ja plusieurs
ont dict, que ce livre, parlant en vain de Testât d'amours,
poult estre cause de tourner les cntendemens à mal, et les
appliquer à choses dissolues, ... je respons que l'intention
de l'aucteur n'est point simplement et de soymesmes mal
fondée ne maulvaise. Car bien peult estre que ledit auc-
teur ne gettoit pas seulement son penser et fantasie sur le
sens littéral, ains plus tost attiroit son esprit au sens allé-
gorique et moral, comme l'un disant et entendant l'autre.
Je ne veulx pas ce que je dis affermer, mais il me semble
qu'il peult ainsi avoir faict, et si celluy aucteur n'a ainsi
son sens réglé, et n'est entré soubz la morale couverture,
pénétrant jusques à la moelle du nouveau sens mystique,
toutesfoys l'on le peult moralement exposer en diverses
sortes... Si le grant aigle duquel parla Esechiel quand il
dist : Aquila grandis magnarum alarum, plena plumis et
varietate, venit ad Libanum et tulit medullani cedri; je
dis que si celluy aigle qui tant avoit estandu son volatif
plumage se fust seulement arresté sur l'escorce du cèdre
quand il vola au mont du Liban, point n'eust trouvé la
mouelle de l'arbre, mais s'en fust en vain retourné, et
eust perdu son vol. Semblablement, si nous ne creusions
plus avant que l'escorce du sens littéral, nous n'aurions
que le plaisir des fables et histoires, sans obtenir le singu-
lier proffit de la mouelle neupmaticque, c'est asçavoir,
212 NOTES POUR LE COMMENTAIRE.
venant par l'inspiration du sainct Esprit » (Marot, éd. Jan-
net, t. IV, p. 184 et 187).
m.
Et Panwge... contrefaisait ceulx qui ont eu la vcrolle,
car il tordoit la gueulle et retirait les daigt\^ et en parole
enrouée leur dist... (1. II, ch. xxix).
Rabelais, de même que la plupart des médecins du
xvie siècle, a confondu les symptômes de « la vérolle »
avec ceux de la lèpre non tuberculeuse, autrement dite
aphymatode. Voici, d'après Brassac [Dictionnaire ency-
clopédique des sciences médicales^ v^ série, t. XXXIII,
p. 433 et 434, Paris, 1869), la description des symptômes
de cette lèpre auxquels Rabelais fait allusion :
« ... Ces paralysies et atrophies attaquent d'abord les
extrémités des membres, les éminenccs thénar et hypo-
thénar, pour gagner les métacarpiens et plus tard les
muscles des autres segments des membres, frappant les
extenseurs de préférence aux fléchisseurs: de là des défor-
mations plus ou moins bizarres, et, surtout aux mains,
cette disposition en griffe qu'on n'oublie pas une fois
qu'on l'a observée. Par suite de l'atrophie des interosseux,
les doigts restent écartés, la face dorsale de la main s'apla-
tit, devient même concave. La première phalange de
chaque doigt se place dans l'extension, les dernières au
contraire s'incurvent. Cette incurvation peut être générale,
régulière, tous les doigts affectant la même forme en gritl'e.
D'autres fois, les doigts sont fléchis, incurvés à divers
degrés; quelquefois même les déviations latérales sont
telles qu'ils s'imbriquent, pour ainsi dire, les uns sur les
autres.
« A la face, la paralysie des mouvements est peut-être
plus générale que partout ailleurs, seulement elle est peu
profonde; mais elle donne à la physionomie un cachet
tout particulier. Cette paralysie est tantôt asymétrique,
tantôt symétrique, les muscles congénères étant atteints à
NOTES POUR LE COMMENTAIRE. 21 3
un degré inégal, quelques-uns môme restant d'un côté à
Tétat normal, ce qui augmente la laideur ou la bizarrerie
des traits...
« Du côté de la bouche, on remarque des déviations
qui pourraient faire croire à une hémiplégie faciale; ce
qu'il y a de certain, c'est qu'elle est souvent tirée d'un
côté ou de l'autre. Bientôt ce phénomène s'observe des
deux côtés; la lèvre inférieure devient pendante, et la
salive finit par s'accumuler entre elle et la mâchoire infé-
rieure pour s'écouler ensuite d'une manière constante... »
Enfin Brassac énumère, parmi les « phlegmasies des
voies respiratoires » que l'on rencontre chez les lépreux,
« les laryngites lépreuses », qui leur occasionnaient la
parole enrouée.
P. DORVEAUX.
IV.
Là je vy un jeune Para\on guarir les verole^.je dy de
la bien fine., comme vous dirie\ de Rouen (1. V, ch. xx).
La vérole de Rouen est mentionnée dans le Triiimphe
de treshaiilte et puissante Dame Verolle, Royne du Puy
d'Amours, nouvellement composé par L'inventeur de
menus plaisirs honnestes, livre anonyme qui fut publié
pour la première fois à Lyon en iSSg « chez Françoys
Juste » et attribué par quelques auteurs à François Rabe-
lais. Anatole de Montaiglon en a donné une nouvelle édi-
tion (Paris, Léon Willem, 1874), précédée d'une savante
préface, dont le paragraphe V, intitulé : « De l'attribution
à Rabelais du Triomphe », se termine par ces mots : « Il
n'est pas impossible que le Triomphe soit de Rabelais ».
Dans cette préface, Montaiglon affirme que « le Triomphe
n'est pas d'un Italien et n'est pas une traduction », et il le
prouve. « Sans insister, dit-il, sur l'aisance du style, peu
compatible à ce degré avec l'idée de traduction, un Italien
à cette époque aurait-il si bien connu la réputation de
Rouen, capitale de la Normandie, consacrée par le vieux
214 NOTES POUR LE COMMENTAIRE.
proverbe : « Crotte de Paris et vérole de Rouen ne s'en
« vont qu'avec la pièce, » et à propos de laquelle Astruc\
qui en parle, qui renvoie au V^ livre de Rabelais, qui
renvoie au livre X de Francion et à une dissertation de
Menjot de lue venerea, a remarqué très justement que, si
le livre du médecin rouennais Jacques de Béthencourt,
publié à Paris en 1527, est le premier livre français qui
soit remarquable sur la matière, ce doit être dû à ce que
la maladie y a été un moment plus répandue. »
Voici les passages du Triumphe où il est question de la
vérole de Rouen. Et d'abord, dans l'épître dédicatoire, où
on lit ce qui suit : « Mais Verolle la belliqueuse emperiere
comme une autre Semiramis quelz peuples n'a elle desja
par guerre inquiétez?... Elle a trayné après son curre
triumphal plusieurs grosses villes par force prinses et
reduictes en sa subjection, mesmement la ville de Rouen
capitalle de Normandye, où elle a bien faict des siennes,
comme Ton dit, et publié ses loix et droitz difusément. »
Puis, à la page xlvi :
Malheur.
La gorre de Rouen je trayne
Soubz le grant credo en attente :
Je suis malheur, qui pour estraine
La donne au fol qui trop con tente :
Et fault que de moy se contente,
Quant santé je mue en douleur :
Folz amoureux, ayez entente
Et vous gardez de tel malheur.
Enfin, à la page xlvii :
La gorre de Rouen.
Sur toutes villes de renom,
Où l'on tient d'amour bonne guyse,
I. Johanncs Astruc, Z)e morbis Venereis libri novem. Edifia altéra,
Paris, 1740, t. II, p. 682, 683.
NOTES POUR LE COMMENTAIRE. 21 5
Midieux' Rouen porte le nom
De veroller marchandise :
La fine fleur de paillardise
On la doibt nommer meshouen^.
Au puy d'amours prens ma divise :
Je suis la gorre de Rouen.
Le Duchat [Œuvres de Rabelais, t. V, p. 98, note i,
Amsterdam, 171 1) a publié, au sujet de la vérole de Rouen^
la note suivante :
« Vérole de Rouen et crottes de Paris ne s'en vont
jamais qu'avec la pièce, dit-on proverbialement au X"' livre
du Roman de Francion. Oh appelle vérole de Rouen la
grosse vérole, soit ou parce que dans les commencemens
que cette vilaine maladie parut à Rouen ceux de Rouen
lui donnèrent le nom de « grande gorre de vérole »
[Contes d'' Eutrapel, ch. xxviii), pour la distinguer de la
petite vérole, soit à cause qu'elle rend enroue^ ceux chez
qui elle est invétérée. »
Cette note a été reproduite dans l'édition variorum des
Œuvres de Rabelais (t. VIII, p. 49, note 18, Paris, 1823)
par Esmangart et Éloi Johanneau, qui en ont modifié la
fin de la façon suivante : « soit [plutôt) à cause qu'elle
rend enroue^ ceux chez qui elle est invétérée. »
Désireux de trancher la question, je me suis adressé à
M. le D"" Le Pileur, médecin de Saint-Lazare et auteur de
nombreuses publications sur l'histoire de la syphilis.
Pour ce savant, l'expression vérole de Rouen provient
d'un jeu de mots, roulant sur le nom d'un symptôme
fréquent chez les syphilitiques, V enrouement. Elle est de
la même famille que : « entrer au royaume de Bavière, »
que l'on rencontre chez Ambroise Paré; « aller en
Bavière », qui se lit dans V Histoire comique de Francion;
(( aller en Surie », qu'on trouve dans le Pourpoint fer-
mant à boutons^ etc.
1. Midieiix, médieux, interjection pour m'aist Dieu, m'aide Dieu.
2. Mesliouen, aujourd'hui, désormais.
2l6 NOTES POUR LE COMMENTAIRE.
D'où je conclus que la seconde hypothèse de Le Duchat,
préférée par Esmangart et Éloi Johanneau, est la seule
valable.
P. DORVEAUX.
Un autre giiarissoit toutes les trois manières d'hetiques :
atrophes, tabides, emacie\^ sans bains^ sans laict Tabian^
sans dropace, pication, n'autre médicament (1. V, ch. xx).
Les anciens médecins distinguaient trois espèces de
fièvre hectique (cf. Jo. Gorraei Definitionum medicarum
libri XXIIII^ literis Graecis distincti, Paris, 1564,
fol. 97 v"). Rabelais fait de même : il divise les étiques en
atrophes^ tabides et émaciés. Cette classification se retrouve
au xviii« siècle dans la Nosologia medica de François
Boissier de Sauvages, qui divise la macies (consomption)
en tabès (étisie), phthisis (phtisie) et atrophia (marasme).
Laict Tabian. — C'est le lait de Stabies, petite ville
maritime de la Campanie, qui fut ensevelie sous les cendres
du Vésuve en même temps qu'Herculanum ^et Pompéi.
Galien, qui appelle cette ville Taéi'at, en a donné la topo-
graphie médicale dans son Methodus medendi (lib. V,
cap. xii). Stabies était une localité renommée pour la dou-
ceur de son climat, la pureté de son air, la bonté de ses
pâturages et la qualité salutaire du lait qu'on y trouvait.
Aussi Galien y envoyait-il les phtisiques de sa clientèle
pour y suivre le régime lacté.
Dropace et Pication. — J'emprunte aux Œuvres phar-
maceutiques de Jean de Renou (traduites du latin par
Louys de Serres, Lyon, 1637, p. 180) la description de ces
deux médicaments :
« Le dropax [cpwTîa^ de Galien] est un certain médica-
ment topique, composé tantost en forme d'emplastre, et
tantost en forme de cataplasme et malagme. Nos autheurs
en font deux espèces, dont le premier est celuy qui est sim-
plement composé avec de la poix et de l'huile, lequel on
NOTES POUR LE COMMENTAIRE. 217
appelle autrement pication et en grec piptosis [sic] [xiTTwa'.ç
OU TTiffccos'.ç]. Et l'autre est celuy auquel, outre la poix et
l'huile, on adjouste encore beaucoup d'autres medica-
mens chauds, tels que sont le poivre, le pyrethre, le bitume,
le soulphre vif, le sel, la cendre de sarmens et autres
semblables. Or, le dropax est grandement profitable aux
maladies chroniques, comme dit ^tius... »
Pication vient du bas latin picatio, dont la racine est
pix, poix.
P. DORVEAUX.
VI.
Jambons de Mayence et de Rayonne (1. I, ch. ni).
Les Français ont appelé jambons de Mayence les jam-
bons de Westphalie, parce qu'ils les achetaient aux foires
de Mayence. Furetière en a indiqué la préparation dans
son Dictionnaire universel (t. I, art. Jambon de Mayence,
La Haye, 1690) : « C'est, dit-il, une préparation de Jam-
bons qui se fait en les salant avec du salpêtre pur et en
les pressant dans un pressoir à linge pendant huit jours.
Après quoy on les trempe dans de l'esprit-de-vin où il y
aura eu des grains de genèvre piles et macérés, et ensuite
on les met sécher à la fumée du bois de genèvre. » —
« Les jambons excellents viennent de Rayonne », dit
encore Furetière au mot Jambon.
Savary des Bruslons [Dictionnaire universel de com-
merce, t. II, col. 38o, Paris, 1723) reconnaît que « les
jambons de Westphalie qui se vendent ordinairement sous
le nom de Mayence, quoiqu'il n'en vienne aucun de cette
ville d'Allemagne, tiennent le premier rang; ensuite les
Bayonnois., parmi lesquels les véritables Lahontan se dis-
tinguent pour la bonté et la délicatesse; les Bordclois sont
inférieurs à ceux de Rayonne et les Angevins vont après. »
P. DoRVEAUX.
NOTES POUR LE COMMENTAIRE.
VII.
Sigeïlmes = arabe Sidjilmassa^ (1, I, ch. xxxiii).
La ville de Sigeïlmes, dont il est question dans le pas-
sage suivant de Rabelais, a fort embarrassé les commen-
tateurs : « Là (à Japhe) se sont trouvés vingt et deux cent
mille chameaux et seize cens elephans, lesquels avez prins à
une chasse environ Sigeïlmes, lorsque entrastes en Libye »
{Gaj-gantua, 1, I, ch. xxxiii). L'édition variorum (t. II,
p. i35) l'identifie de la façon suivante : « Un interprète
(tous les autres se taisent sur ce nom) croit que Sigeïlme
est Sigeum, ville et promontoire de la Troade : nous ne
le pensons pas. Sigeum eût fait Sigée en français ; Sigeïlme
doit être une corruption de Sichem, aujourd'hui Naplouse,
ou de Sicemus, ville d'Arabie dont parle Etienne le géo-
graphe, mais plutôt de Sichem. « A cela l'on peut objecter
que Sichem ou Sicemus, pas plus que Sigeum, ne peuvent
donner en français Sigeïlmes. Mais, môme sans cette rai-
son, le membre de phrase « lorsque entrastes en Libye »
indique nettement que cette ville doit être cherchée en
Afrique. L'on se rappelle d'ailleurs que Picrochole, après
avoir conquis l'Espagne, a passé le détroit de Sibile (Gi-
braltar) et soumis la Barbarie. C'est donc en Afrique que
se trouvait Sigeïlmes"^, et ce ne peut être que Sidjilmassa,
ville célèbre au moyen âge et capitale d'un royaume arabe,
mais qui, ruinée peu à peu, était tombée dans l'oubli au
point que les géographes en ignoraient l'emplacement
exact; on l'identifie de nos jours avec une ville de l'oasis
du Tafilelt (Maroc) : « Amra ou Medinet-el-aamera », « la
1. M. A. Jeanroy, professeur à la Faculté des lettres, a retrouvé
la curieuse note que l'on va lire dans les papiers du regretté Gal-
ticr, mort au Caire il y a deux ans, et il a bien voulu nous la com-
muniquer.
2. La prononciation de ce mot devait être Sijilmès : l'orthographe
ge est très probablement une notation particulière du son j, plus
habituelle devant un o (cf. geôlier), et l'accent grave n'a point été
écrit ou s'est perdu.
NOTES POUR LE COMMENTAIRE. 219
« cité peuplée », est, on n'en saurait douter, la ville
fameuse de Sidjelmassa ou Sidjilmassa dont parlent les
auteurs du moyen âge et que les géographes cherchèrent
longtemps en dehors de Toasis du Tafilelt, avant que
Walkenaer et d'Avezac n'eussent prouvé que les deux
noms de Tatilelt et de Sidjilmassa sont identiques comme
noms de pays '. »
E. Galtucr.
I. Reclus, L'Afrique septentrionale, 2' partie, p. 762.
COMPTES-RENDUS.
Henri Hauser. Etudes sur la Réforme française. (De
rHumanisme et de la Réforme en France. Un nouveau
texte sur Aimé Maigret. La Réforme et les classes popu-
laires en France au xvi^ siècle. Étude critique sur la
« rebeine » de Lyon, 1629. Nîmes, les consulats et la
Réforme. La Réforme en Auvergne. Petits livres du
xvie siècle. Une source importante du Martyrologe de
Crespin.) Paris, A. Picard, igog. In-i6, xiv-3o8 pages.
Prix : 3 fr. 5o.
Quelles ont été les opinions religieuses de Rabelais? La
question est difficile. D'abord parce que Rabelais se contredit
sur ce point comme sur tant d'autres. Par exemple, dans ses
deux premiers livres, on trouve des allusions qui semblent
claires à Ortuin et à Reuchlin, à Jean Eck et à Luther, à la
question du purgatoire, à celles des indulgences ou du pou-
voir de la papauté; le conseil de lire chaque jour « quelque
pagine de la divine Ecriture » ; celui d'aller entendre « les con-
cions des prescheurs évangéliques », si supérieures aux ser-
mons ignares des moines; et même une approbation du dogme
de la grâce (Hauser, p. 5o), — dont, quelques pages plus loin,
l'abbaye de Thélème doit s'interpréter comme une réfutation
en règle... M. Hauser est indigné lorsqu'il lit sous la plume
de M. Emile Faguet que Rabelais n'est pas un esprit pro-
fond. Encore faut-il s'entendre. Personne ne nie que Rabelais
ait été admirablement intelligent. Mais, en bon humaniste, il
était peut-être artiste plus que penseur. Ses facultés d'assimi-
lation étaient incomparables. Mais M. Plattard a montré que
ses connaissances scientifiques, si elles étaient vastes, étaient
peut-être un peu superficielles. En somme, il est bien malaisé
de déterminer dans son œuvre un corps de doctrine invariable
et il n'est pas très juste, je crois, d'y chercher une philoso-
phie profonde.
COMPTES-RENDUS. 221
Quoi qu'il en soit, a-t-il été « protestant » ou « catholique » ?
Ni l'un ni l'autre, serait-on tenté de répondre après avoir lu
la première des études qui composent le remarquable volume
de M. Henri Hauser. Car, si Rabelais fut apparemment parti-
san convaincu de la première Réforme, il fut aussi ennemi
qu'on peut l'être de la seconde. C'est que le protestantisme
avant Calvin, en effet, fut essentiellement différent de ce
qu'il devint après Calvin ; sous l'influence de l'homme de
Genève, la Réforme changea complètement de caractère, et,
dans l'histoire des idées du xvie siècle, il n'y a pas d'erreur
plus grave, ni d'ailleurs plus commune, que d'oublier cela.
Le « calvinisme de Marot », écrivait un jour un de nos plus
grands critiques. Cela est énorme.
Au début du xvie siècle, tous les humanistes, tous les intel-
lectuels souhaitaient une réforme de l'Église. C'est d'abord
que certains abus des institutions catholiques étaient vraiment
choquants pour le bon sens. C'est aussi que l'esprit critique
renaissait : on tendait à revenir aux textes mêmes, aux sources,
à la Bible et à écarter cette « brodure » de gloses (si péremp-
toirement qualifiée par Rabelais) que le moyen âge avait tissée
autour des textes sacrés comme autour des textes juridiques.
Si bien qu'à ses débuts, la Réforme (en France) se confond
pour ainsi dire avec la Renaissance. Sa doctrine, à cette
époque, ne ressemble en rien au luthéranisme et pas beau-
coup plus à ce que sera le calvinisme, et cette doctrine est
assez large et vague pour n'elîrayer personne. La Réforme,
c'est alors moins une foi qu'une opinion. Tous ceux qui
pensent, tous les intellectuels, les humanistes en sont parti-
sans, comme Rabelais. Et « le Miroir de Marguerite (i53i) est
le symbole de cette période indécise encore ».
Mais, en i534, 1 535, commencent les premières persécutions.
Beaucoup d'humanistes n'ont pour vivre que leurs bénéfices
ecclésiastiques, et cela leur donne à réfléchir; en outre, la
plupart ne se sentent disposés à soutenir leurs opinions que
jusqu'au feu exclusivement. Mais ils ont aussi des motifs plus
nobles de se séparer de la Réforme. En eff'et, de i536 à i55o
à peu près, l'influence de Calvin s'établit, puis triomphe, et la
Réforme change de caractère. Avant Calvin, elle était essentiel-
lement libérale et le libre examen était son premier principe :
pour beaucoup d'humanistes, la Bible elle-même n'était plus
qu'un livre d'entre les livres; certains en étaient venus à nier
222 COMPTES-RENDUS.
la divinité de Jésus; et en somme, la Réforme tendait à n'être
plus qu'un état d'esprit critique et scientifique. L'homme de
Genève intervint pour en faire vme religion. Il brisa avec la
Renaissance, l'humanisme et le libre examen et reconstruisit
un dogme. En somme, Servet fut brûlé en tant que schisma-
tique. Pour Calvin, les humanistes qui étaient restés fidèles à
la première Réforme ne furent plus que des « libertins » (le
mot est de l'époque), les plus haïssables des hommes.
Est-il donc exact d'appeler du même nom de « protestant »
un de ces humanistes libres penseurs comme Rabelais, et un
disciple de Calvin? Rabelais avait eu des sympathies pour la
première Réforme ; mais il n'y avait rien de plus opposé au
calvinisme que sa philosophie naturaliste. Aussi n'eut-il que
haine et mépris pour « les démoniacles Calvins, imposteurs
de Genève », et ceux-ci le considérèrent comme leur pire
ennemi, au même titre qu'un Dolet ou un Despériers.
Le Quart Livre (paru en 1548-52) est, comme l'observe très
justement M. Hauser, nettement gallican. Il fut publié avec
l'intention évidente et proclamée de soutenir le Roi contre le
Pape au moment des querelles de la France et de Rome.
C'est que Rabelais tend alors plus que jamais au « paganisme »
de la Renaissance, et M. Hauser appelle judicieusement l'at-
tention sur l'épisode de Physis et Antiphysis qui apparaît à ce
moment. Si bien qu'au total, il semble que Rabelais ait été
aussi libre penseur qu'on pouvait l'être en son temps. Et, s'il
fallait lui donner aujourd'hui une étiquette, ce ne devrait être,
semble-t-il, ni celle de « protestant », ni celle de « catholique »,
mais celle de « libertin ».
J. B.
Le Journal d'un bourgeois de Paris sous le règne de
François I" ( i5i5- 1536). Nouvelle édition publiée
avec une introduction et des notes par V.-L. Bourrilly,
dans la « Collection de textes pour servir à l'étude et à
l'enseignement de l'histoire ». Paris, A. Picard, 1910.
In-80, xiv-480 pages. Prix : 10 fr.
Ce document a été publié pour la première fois en i854 par
Ludovic Lalanne, d'après un manuscrit conservé à la Biblio-
COMPTES-RENDUS. 223
thèque nationale (no 743 du fonds Dupuy). C'est une des
sources les plus importantes pour Thistoire intérieure du règne
de François 1er. Malheureusement, les exemplaires de l'édition
Lalanne se font de plus en plus rares et de plus en plus
coûteux sur les catalogues des libraires : la publication de
notre confrère M. V.-L. Bourrilly répond aux désirs de
tous ceux qui étudient l'histoire de France à l'époque de
Rabelais.
Cette édition a sur celle de L. Lalanne de grands avantages.
Elle est suivie d'un index très détaillé des noms de personnes,
de lieux et des principales matières. Je souligne cette dernière
rubrique : tous les lecteurs et chercheurs sauront gré à
M. Bourrilly d'avoir ménagé leur temps en plaçant sous leurs
yeux aux articles : Exécutions, Processions, Prodiges, etc., une
masse de faits épars dans l'ouvrage. En outre, les noms propres
souvent altérés dans le texte ont été presque tous identifiés.
Presque tous sont accompagnés de notes succinctes,, mais
substantielles, et de références bibliographiques. Nos lecteurs
ont eu déjà l'occasion d'apprécier la sûreté et l'étendue de
l'érudition de M. Bourrilly; nous n'avons donc pas à leur dire
la valeur de ce commentaire historique.
Enfin, cette édition reproduit le texte du manuscrit « tel
quel, avec son désordre, ses répétitions, ses confusions et ses
lacunes ». Ce manuscrit comporte deux parties distinctes et
d'origines différentes : dans la première, la plus longue, se
succèdent des événements de toutes sortes, dans un ordre
presque fidèle à la chronologie ; la seconde (qui n'a que 27 folios
sur 184) énumère seulement, dans un désordre chronologique
complet, des faits d'ordre judiciaire et religieux (crimes, pro-
cès, miracles, exécutions, etc.). Ludovic Lalanne avait jugé
bon d'intercaler à leur date les événements mentionnés dans
la seconde partie. En fait, il n'avait remédié qu'imparfaitement
à la confusion chronologique du document et il avait été
amené à pratiquer des interversions et des coupures fâcheuses.
M. Bourrilly a jugé plus sage de donner une reproduction lit-
térale du manuscrit. « C'est un document à consulter, sans
plus. Dans ces conditions, qu'importe le désordre chronolo-
gique? Il suffit d'un index chronologique et d'une table détail-
lée pour retrouver aisément le renseignement dont on a besoin,
le passage que l'on veut utiliser. »
224 COMPTES-RENDUS.
Cette confusion chronologique du texte eût dû éclairer
L. Lalanne sur le véritable caractère de ce document. Comme
le démontre fort bien M. Bourrilly dans son Introduction, ce
n'est pas un journal, un diaire, notant les faits jour par jour
ou mois par mois; à peine la succession des années est-elle
respectée. C'est une chronique, analogue à la Mer des Cro-
niques, ou encore à la Cronique du roy François premier de
ce nom ', une compilation dans laquelle il est aisé de recon-
naître des éléments d'origines diverses. Il y a d'abord une
matière « historiale », banale et flottante :. notations d'événe-
ments politiques, religieux et militaires, catastrophes, prodiges,
etc. Viennent ensuite les actes officiels, ordonnances, arrêts
du Parlement, cris, copies, placards ou résumés. Enfin, il y
faut joindre de nombreuses plaquettes, publiées officieusement
à l'occasion de quelque grand événement politique : voyages
du roi, entrée de la cour dans une ville. La Sciomachie de
Rabelais appartient à cette catégorie de publications qui repré-
sentaient en partie la presse en France avant l'invention du
journal. M. Bourrilly a retrouvé une douzaine de ces pla-
quettes qui ont été utilisées par le compilateur du « Journal >>.
Sur la personne même de ce chroniqueur, il est impossible
de rien savoir jusqu'à présent. 11 est probable qu'il résidait à
Paris, puisqu'il se donne comme témoin oculaire de certains
événements parisiens qu'il rapporte. Le récit ne laisse rien
paraître de la personnalité du rédacteur : pourtant M. Bour-
rilly croirait assez volontiers, avec M. Hauser, qu'il apparte-
nait au clergé. On voit combien le titre imaginé par Ludovic
Lalanne est défectueux : ce prétendu « Journal « d'un « bour-
geois » est une « chronique » compilée par un « ecclésias-
tique ». M. Bourrilly lui a conservé le titre adopté par Lalanne,
pour ne pas déranger les habitudes prises, pour la commodité
des lecteurs, à laquelle tout est rapporté dans son excellent
J. Plattard.
I. M. Bourrilly publie en appendice au Journal une chronique
du même genre, dite Chronique manuscrite (ms. n° 17562 de la Bibl.
nat.). Elle a été compilée vers i534; elle aide à compléter et parfois
à rcclificr les renseignements historiques contenus dans le Journal.
COMPTES-RENDUS. 225
Henri Clovzot. Philibert de l'Orme. Paris, Plon-Nourrit,
1910. In-80, 198 pages. {Les Maîtres de Part.)
On trouve dans le charmant volume que M. Henri Clouzot
vient d'écrire, outre une biographie à la fois vivante et détaillée
de Philibert de l'Orme, un tableau fort clair de son œuvre et
qui sera utile aux érudits autant qu'aux amateurs. Vingt-quatre
planches hors texte et six figures ornent l'ouvrage. Un résumé
chronologique, une bibliographie et un index alphabétique le
terminent. C'est ainsi un instrument de travail précieux en même
temps qu'un livre de lecture agréable, plein d'idées et de vues
qui semblent fort justes. Notons que M. Clouzot considère
comme heureuse l'influence des Italiens venus en France sur
notre art national; ce n'est plus là une opinion banale chez
les historiens de l'art d'aujourd'hui : bientôt ils déploreront
l'influence générale de la Renaissance italienne comme un mal-
heur historique. Les ingénieuses et fort judicieuses remarques
de M. Clouzot sur la souplesse des artistes italiens et les résis-
tances qu'ils rencontrèrent chez nous mériteraient d'être rele-
vées ailleurs que dans cette Revue, où nous sommes forcés de
nous borner à signaler les rapports de Rabelais avec Philibert
de l'Orme.
On les connaît. Il a paru ici même, en igog (t. VII, p. i33
et suiv.), un article où M. Clouzot exposait la construction de
cette abbaye de Saint-Maur, « paradis de salubrité, aménité,
sérénité, commodité, délices et tous honnestes plaisirs de
agriculture et vie rustique » dont parle Rabelais dans sa lettre
au cardinal de Chastillon du 28 janvier i552. Maître François
avait sans doute connu Delorme en Italie, à la suite du cardi-
nal du Bellay : dans son Quart Livre, paru en i55i, il mentionne
« Messere Philibert de l'Orme, grand architecte du roi Megiste » ,
en tête des disciples de Vitruve. D'ailleurs, il paraît peu pro-
bable que cette mention ait fait grand plaisir à l'architecte :
c'était un homme si persuadé de son propre mérite qu'il lui
paraissait que les autres ne faisaient que leur devoir en lui
accordant du génie. Tout donne donc à penser qu'il ne con-
çut pas beaucoup de reconnaissance envers Rabelais de cette
aimable citation de son nom dans Pantagruel, et leurs rap-
ports, apparemment, se bornèrent là. C'est dommage : nous
nous sentons toujours porté à reprocher à ceux que Rabchùs a
REV. DES ET. RABELAISIENNES. VIII. l5
220 COMPTES-RENDUS.
connus de n'avoir pas été les amis de Maître François. Si c'est
là de la partialité, on la pardonnera, j'espère, à un membre de
la Société des Études rabelaisiennes.
J. B.
Aurelio Stoppoloni. Francesco Rabelais^ seconda éd.
riveduta e ampliata. Roma, Rivista « / diritti délia
scuola », 1910. In-8°, 207 pages.
« Le pays qui a le moins étudié Rabelais et son œuvre est
le nôtre », écrit M. Stoppoloni dans la préface de son livre;
et peut-être n'est-ce pas uniquement, comme il le dit, parce que
Rabelais eut en Italie la réputation d'être « athée, obscène et
dissolu »; mais il n'en est pas moins vrai que, selon l'expression
consacrée, le volume de M. Stoppoloni « vient combler une
lacune ».
Malheureusement, et bien qu'il ne soit pas sans mérites, il ne
rendra pas autant de services aux travailleurs qu'il l'aurait pu
faire si sa documentation eût été plus complète encore. Je vois
bien, en effet, que l'auteur a dépouillé des ouvrages comme
ceux d'Auger (1821), Kuehnholtz (1827), Alqumist (i838) et
tutti quanti; mais il n'a feuilleté que rapidement la Revue des
Etudes rabelaisiennes et les volumes ou articles publiés dans
ces dernières années, si bien que son livre n'est pas toujours
« au courant ».
Pourquoi, par exemple, lorsqu'il s'agit de fixer la date de la
naissance de Rabelais, donner longuement l'opinion de Bos-
sebœuf, — lequel se base sur l'inscription qu'on lit au bas
d'une peinture moderne du Musée archéologique de Tours, —
ou celle de Moland, — qui se fonde sur une phrase de Guy
Patin, — et n'indiquer qu'en note (p. 14) le seul article (outre
le morceau de Rathery) où la question ait été examinée avec
critique [R. É. R., igog)? Ou encore, lorsqu'il est question de
la profession du père de Rabelais, pourquoi ne pas recourir à
l'étude essentielle et citer un article secondaire?... C'est presque
à chaque page f[u'il faudrait répéter cela. S'il avait été mieux
au fait des dernières recherches, s'il avait examiné les textes
et les documents, M. Stoppoloni aurait pu préciser bien des
détails qui auraient donné à sa biographie plus de vérité et de
nouveauté.
Il ne l'a pas fait. En revanche, il a emprunté à ses prédé-
COMPTES-RENDUS. 227
cesseurs beaucoup de légendes. Certes, je sais que M. Stoppo-
loni ne s'est pas trompé sur la valeur de ces histoires : il nous
avertit à diverses reprises qu'il les prend pour ce qu'elles sont.
En ce cas, pourquoi en faire état et les insérer? Parce qu'elles
sont amusantes? Mais elles ne le sont guère, et, le fussent-elles,
qu'elles n'en seraient pas pl^s vraies. Certes, il y aurait quelque
intérêt à recueillir toutes les anecdotes légendaires dont on a
brodé la vie de Rabelais et à composer ainsi une sorte d' « histoire
poétique « de notre auteur : il n'y aurait pas besoin, pour cela,
d'être Gaston Paris. Mais il faut s'abstenir, je crois, dans une
biographie historique, de mêler la légende aux faits contrôlés, et
lorsque l'on trouve, dans la vie de Maître François, une période
obscure, il est préférable de l'avouer tout uniment que de
rapporter un conte. D'autant qu'en serrant les textes de plus
près, M. Stoppoloni aurait pu réduire à peu de chose ces périodes
dont on ne sait rien.
Encore une fois, j'aurais voulu que l'auteur recourût davan-
tage aux documents mêmes et débarrassât son livre de mille
discussions et remarques « en l'air » qu'il a empruntées à ses
prédécesseurs. A quoi bon citer un portraitphysique de Rabelais
écrit (et d'une langue assez médiocre) en 1892, quand, faute de
documents du xvie siècle, on ignore totalement quelle appa-
rence avait notre Maître François? Pour exprimer quel effet
produisit la publication de Gargantua, M. Stoppoloni cite
Michelet : « La joie éclata immense, avec un rire puissant, plus
fort que la [sic] tonnerre du berceau de Gargantua. Tous
reculèrent saisis, s'écrièrent d'horreur ou de joie, etc. » « Ainsi
Michelet, avec son style imaginatif, décrit en peu de traits
l'effet que produisit, à sa première apparition, l'œuvre de
Rabelais », ajoute M. Stoppoloni. — Eh bien! franchement,
je crains que cela n'ait pas été tout à fait cet effet-là...
Tel qu'il est, le Rabelais de M. Stoppoloni n'en sera pas
moins fort utile. C'est le seul et le premier ouvrage d'ensemble
vraiment intéressant qui ait été écrit en italien, et de cela,
encore une fois, nous ne saurions être trop reconnaissants à
M. Stoppoloni. Je souhaite seulement que son livre ait bien-
tôt une troisième édition où il sera facile à l'auteur de remé-
dier à ses insuffisances et de corriger beaucoup de petites
erreurs ^ Et alors le volume, qui fait partie d'une « Biblio-
I. Ainsi, p. 9, Voltaire n"a pas dit : « Swift était bien moins
228 COMPTES-RENDUS.
thèque pédagogique » intitulée « les droits de l'école », sera
tout à fait digne de la haute personnalité de M. le professeur
Stoppoloni.
J. B.
Paul Laumonier. La Vie de P. de Ronsard^ de Claude
Binet (i586). Paris, Hachette, i vol. in-8°, xlviii-
269 pages.
— Ronsard poète lyrique. Etude historique et littéraire.
Même librairie, i vol. in-8 ", Li-806 pages.
Je n'ai pas à présenter à nos lecteurs M. Laumonier : ils
n'ont pas oublié l'article qu'il a consacré ici même à VÉpttaphe
de Rabelais par Ronsard {R. É. R., t. I, p. 2o5-2i6) et dans
lequel il nous* était démontré que cette épitaphe, bien loin
d'être une satire, aurait pu être écrite par Ronsard pour sa
propre tombe. Aujourd'hui, M. Laumonier livre au public,
dans ses deux thèses de doctorat es lettres, le fruit de douze
années de recherches sur Ronsard, son œuvre et son temps.
Le premier de ces deux ouvrages est une édition critique, avec
Introduction et Commentaire, de la Vie de Ronsard par Claude
Binet. Pendant très longtemps, le témoignage de Binet a fait
autorité pour la biographie de Ronsard. Or, M. Laumonier
établit que ce document est loin de mériter un tel crédit. En
fait, Binet a bien pu être présenté à Ronsard dès iSyo (il avait
alors dix-sept ans et Ronsard quarante-cinq ans), mais leurs
relations ne devinrent amicales qu'à partir de i583. Pendant
trois ans au plus, Binet a fréquenté Ronsard, lorsque celui-ci
quittait Croix- Val pour venir à Paris. Il est vrai qu'il sut gagner
savant de Rabelais ». — P. 35, l'évêque de Ceramith. — P. 35, Alco-
frybas Nasier anagramme de Françoys Rabelais. — P. 47, il est
vraiment trop insuffisant de dire que si Rabelais et Calvin s'enten-
daient mal, c'est parce que leurs natures étaient différentes. —
P. 49, on peut préciser mieux la date de la mort de Rabelais. —
P. 52, répitaphc de Ronsard n'est pas prise dans son bon sens. —
P. 64-65, 84-85, M. S. ne paraît pas avoir vu le moins du monde ce
qu'il y a de frappant dans les dernières découvertes sur le réalisme
de R. — Enfin est-il bien utile de publier à la fin de son propre
ouvrage les éloges qu'en ont fait revues et journaux .''
COMPTES-RENDUS. 229
la confiance du poète vieilli, puisque celui-ci l'institua l'exé-
cuteur testamentaire de ses dernières volontés d'écrivain.
Ronsard mort (25 décembre i585), Binet se hâta de préparer
une édition des derniers vers du grand poète; il demanda à
divers écrivains les poèmes qui devaient former le Tombeau
de Ronsard et il rédigea le Discours qui contient sa biographie.
L'ouvrage parut en i58b. Un an plus tard, cette biogra-
phie figurait, considérablement remaniée, dans l'édition des
Œuvres de Ronsard. Enfin, Binet en donnait une troisième
rédaction dix ans après. — Il y a entre ces trois textes des
divergences notables qui avaient éveillé des soupçons chez
divers historiens de la Pléiade, notamment chez M. Chamard.
M. Laumonier démontre que ces soupçons ne sont que trop
légitimes. Il a retrouvé la plupart des sources écrites et des
témoignages oraux qu'utilise Binet, lorsque celui-ci nous
affirme qu'il tient ses renseignements « du poète en personne ».
Un commentaire historique et critique de 210 pages remet au
point les assertions du panégyriste. On trouvera dans ce com-
mentaire de M. Laumonier des matériaux, des enquêtes, des
dissertations sur Ronsard, sa vie et son temps, bref un travail
qui dépasse de beaucoup les promesses du titre.
On en peut dire autant de la thèse principale : Ronsard
poète lyrique. La première partie de cet ouvrage, — genèse
et évolution de l'œuvre lyrique de Ronsard, — est une étude
sur toute la carrière du poète. En recherchant la date et les
circonstances de la composition des pièces contenues dans les
divers recueils lyriques de Ronsard, M. Laumonier a été amené
à nous faire l'histoire de toute l'œuvre du poète. Les résultats
de cette enquête modifient l'idée que l'on se fait ordinairement
du génie et du tempérament de Ronsard. Voici quelle courbe
a suivie l'évolution de son œuvre. Ce sont les lauriers de Marot,
traducteur des Psaumes, qui excitent l'émulation du jeune
Ronsard. Il conçoit l'idée d'œuvres lyriques dont le fond serait
emprunté, non à la Bible, mais au paganisme. L'imitation de
Pindare et d'Horace lui permettra d'égaler la variété des com-
binaisons rythmiques des Psaumes. Bientôt il s'aperçoit que
son tempérament ne s'accorde guère avec cet idéal, conçu dans
un moment d'orgueil, alors que, disciple de Dorât, il s'enivrait
d'érudition antique. Au moment même où son premier livre
à! Odes (i55o) établit sa réputation de pindariseur, il a déjà
renoncé dans son cœur au pindarisme. En i555, cette rupture
23o COMPTES-RENDUS.
est ouvertement consommée dans la Nouvelle continuation des
Amours. Le retour à la tradition marotique se marque dans une
ode à Chretophle de Choiseul : il y fait l'éloge d'Anacréon, le
« doux Anacréon » qui enseigne à exprimer les plaisirs de
l'amour,
par descriptions
Douces, et doucement coulantes d'un doux stille,
Propres au nattirel de Venus la gentille.
Ce revirement si prompt était dû à des influences diverses :
« Saint-Gelais par ses critiques, l'Hospital par ses conseils.
Muret par son exemple, H. Estienne par sa découverte [d'Ana-
créon], Marie du Pin par sa condition, la cour par ses goûts
littéraires réussirent à lui faire brûler peu à peu ce qu'il avait
adoré et adorer ce qu'il avait brûlé. Au demeurant, la docilité
relative de Ronsard fut singulièrement aidée en l'espèce par son
ardent désir de gagner tous les suffrages et par les impulsions
de son propre tempérament, voluptueux et libertin ».
Cette recherche de la faveur mondaine fit de Ronsard un
poète de cour. Il composa pour des fêtes de cour des inscriptions,
des cartels et des mascarades, comme Marot et Saint-Gelais.
Il est vrai que, dans ce genre ingrat, il sut se montrer parfois
touchant et grave, prompt à saisir les occasions de développer
des idées morales ou à interpréter des sentiments patriotiques.
Et il convient aussi de rappeler qu'à la fin de sa carrière il
regretta d'avoir quelquefois écrit bassement « pour les filles et
les pages ». Dans l'édition de ses Œuvres qu'il corrigea « peu
avant son trépas » et que Galland publia en i586, il sacrifia
comme triviales un certain nombre de pièces, notamment
VÉpitaphe de Rabelais, et marqua sa préférence pour les « beaux
sujets », le « style brave et haut », le caractère difficile et abrupt
de sa poésie qui accusait son originalité par rapport à l'école
de Marot.
Dans la deuxième partie de son ouvrage, M. Laumonier
étudie les « sources et l'originalité de Ronsard » , dans l'ode grave
(odes pindariques, odes pindarico-horatiennes) et dans l'ode
légère (odes rustiques, odes erotiques, odes érotico-bachiques).
Nos lecteurs peuvent juger, par l'étude des sources de VÉpi-
taphe de Rabelais publiée dans notre Revue, de la méthode de
M. Laumonier, de son érudition et de son intelligence de la
COMPTES-RENDUS. 23 1
poésie antique. M. Laumonier confronte Ronsard non seule-
ment avec ses modèles grecs et latins, mais avec les poètes
italiens et néo-latins dont il s'est inspiré : Navagero, Sannazar,
Marulie, Arioste, etc., et de ces rapprochements il dégage des
conclusions intéressantes.
A vrai dire, son travail laisse parfois un regret : l'abondance
des imitations et réminiscences livresques qu'il signale chez
Ronsard offusque les éléments de réalité, émotions, expériences
sentimentales, incidents de la vie amoureuse du poète. M. Lau-
monier nous apprend ou nous rappelle qui étaient Gassandre,
Marie du Pin et Hélène de Surgères : mais n'est-il pas possible
de connaître avec plus de précision les épisodes et les phases
des amours de Ronsard? De distinguer dans son œuvre ce qui
fut vécu ou rêvé, de ce qui n'est que réminiscence d'érudit? —
Si M. Laumonier ne satisfait pas notre curiosité sur ce point,
du moins nous donne-t-il du tempérament de Ronsard des
définitions précises qu'illustrent des faits ou des confidences
empruntés à l'œuvre du poète. C'était un voluptueux et un
libertin; « en noyant son souci « dans les pots », en ayant
le mépris gai des choses fatales, comme Rabelais, avec lequel
il a tant de traits de ressemblance..., Ronsard est resté dans la
tradition française et gréco-latine, comme y sont restés tous
les poètes anacréontiques héritiers des littératures méridio-
nales ». Peut-être même, dans son désir de mettre en relief cet
aspect du tempérament de Ronsard, M. Laumonier insiste-
t-il trop volontiers sur ce caractère gaulois de notre poète.
« Môme quand il pétrarquise, il conserve, très marqué, son
air de famille avec Jean de Meung et Cl. Marot » (p. 5i3). Sans
doute, il ne s'élève que rarement au platonisme ou au pétrar-
quisme, mais il y a chez lui un sens de l'art et une noblesse qui
distinguent même ses poèmes erotiques et libertins de la poésie
bourgeoise de nos Gaulois, de Jean de Meung et de Marot. •
L'étude de la « structure rythmique des Odes et Chansons de
Ronsard » fait l'objet de la troisième partie du livre de M. Lau-
monier. Pour Ronsard et la Pléiade, la strophe est l'élément
essentiel et caractéristique de l'ode; elle est le principe même
du lyrisme. Là encore, il a continué Marot, et c'est à tort qu'il
revendique pour lui la priorité dans l'invention de l'ode régu-
lière, « propre à la lyre et au chant ». Mais s'il n'a pas le
mérite de la priorité, il a celui de la supériorité sur tous ses
prédécesseurs. « Avant lui, c'était, dans la technique des vers
232 COMPTES-RENDUS.
français, ou la tyrannie ou l'anarchie. Avec lui et après lui, ce
fut la liberté dans l'ordre. Et cela grâce à une loi très simple,
d'autant plus forte, celle de l'unité intégrale de structure par
le retour régulier du rythme initial. » En renonçant à la bal-
lade, au chant royal et autres genres du moyen âge, il émancipa
la muse lyrique, mais en même temps il sut la « réduire aux
règles du devoir ».
Telles sont les grandes lignes du travail de M. Laumonier,
qui fera époque dans la « littérature » de Ronsard. Sur une foule
de points, il redresse des jugements erronés qu'autorisait une
tradition ancienne ; il apporte des éclaircissements et des
aperçus originaux sur l'œuvre de Ronsard; il constitue le com-
mentaire le plus riche et le plus sûr des Odes dont M. Laumo-
nier publiera prochainement une édition dans la collection
des Textes français modernes.
J. Plattard.
Mathieu Augé-Chiquet. La vie, les idées et Vœiivre de
Jean-Antoine de Baïf. — Les amours de Jean-Antoine
de Baïf (Amours de Méline), édition critique. Paris
(Hachette) et Toulouse (Privât), 1909. 2 vol. in-S", xix-618
et iSy pages.
Il a fallu à M. Augé-Chiquet un certain courage pour entre-
prendre et mener à bonne fin cette étude sur le fils de Lazare
de Baïf. La réputation de « docte » qui, à bon droit, s'est
attachée à Jean-Antoine, l'abondance de son œuvre, qui pour
le volume le cède à peine à celle de Ronsard, la multiplicité
des tentatives et des échecs, l'aspect rébarbatif et pour le moins
abscons et insolite de quelques-unes de ses inventions, tout
semblait s'accorder pour écarter l'investigation de l'historien
et laisser dormir dans l'indifférence où il était tombé de bonne
heure ce compagnon de la Brigade. M. Augé-Chiquet ne s'est
pas laissé rebuter et a trouvé sa récompense : il nous a donné
sur Jean-Antoine un livre neuf, solide et intéressant, un de ces
livres, comme le Joachim du Bellay de M. Chamard, que cer-
tainement l'on ne refera plus. Il a suivi l'ordre chronologique,
et c'était sans doute le meilleur, car l'étude de l'œuvre séparée
de la vie aurait donné à cette œuvre une cohésion et une
ordonnance logique qu'elle n'a jamais eue dans la réalité.
COMPTES-RENDUS. 233
L'activité de J.-A. de Baïf a été extrêmement dispersée. De
tous les membres de la Pléiade, il est assurément celui dont
l'esprit fut le plus inquiet et le plus inventif. Il y a gagné de
précéder dans certaines voies les autres poètes, ses amis : c'est
ainsi qu'il a écrit des tragédies avant Jodelle, mais elles ne
furent pas représentées, ce qui l'empêcha de ravir à celui-ci la
palme tragique. De même, avant Ronsard, il a employé avec
prédilection et persévérance l'alexandrin; mais la qualité des
Hymnes de Ronsard l'emportant sur celle des Amours de Fran-
cine, Ronsard a pu revendiquer la primauté et la gloire lui en est
restée. Parmi les inventions de Baïf, il en est une à laquelle il
accordait lui-même peu d'importance : c'est celle du vers auquel
il a donné son nom. Il n'en est pas de même d'une autre,
sur laquelle son biographe s'est assez longuement étendu,
puisqu'aussi bien c'est celle à laquelle Baïf attachait le plus de
prix et celle aussi que l'on a le plus critiquée et même tournée
en ridicule : la liaison de la poésie et de la musique, les vers
mesurés. M. Augé-Chiquet a montré en trois chapitres, qui sont
parmi les plus solides et les plus justes de toute sa thèse, les
relations qu'il y avait entre la réforme de l'orthographe, la
réforme de la poésie et la constitution de l'Académie de poésie
et de musique d'abord. Académie du Palais ensuite. Ces ten-
tatives de réforme et de création échouèrent comme les autres.
C'est en effet le caractère commun de presque tout ce que
Baïf a entrepris. Soit parce qu'il s'est engagé à la fois ou suc-
cessivement en trop de voies différentes, soit aussi parce qu'en
naissant « son astre ne l'avait fait poète », son œuvre est une
œuvre manquée, sa vie a quelque chose de lamentable. On
trouve chez lui quelques beautés de détail, parfois une certaine
verve âpre et réaliste : il a lu Rabelais et il s'en souvient
(p. 192, 261); il a quelques-uns des dons du poète gnomique et
du satirique, c'est-à-dire qu'il est le mieux lui-même dans les
genres poétiques qui se rapprochent le plus de la prose et
lorsqu'il consent à oublier toute sa science. Avec le « don », ce
qui lui manquait c'était aussi le goût, la faculté d'expression.
De tous les membres de la Pléïade, c'est lui probablement qui
en fut le plus dépourvu et chez qui le contraste est le plus
frappant, le plus pénible, entre les aspirations et les résultats.
Et c'est cette impression que M. Augé-Chiquet, à qui l'on aurait
pardonné d'exagérer les mérites de son personnage, a bien
rendue : « Qu'a-t-il servi à Baïf d'être aussi « docte » que
234 COMPTES-RENDUS.
Dorât, plus fécond que Ronsard, plus riche d'inventions et
plus hardi en ses initiatives que tout le reste de la Pléiade? Sa
science lui devint funeste, ses œuvres s'arrêtèrent presque
toutes en deçà du but, ses idées les meilleures manquèrent par
quelque endroit et passèrent inaperçues, en sorte que l'effort
entier de cette vie si active et si pleine semble frappé de
stérilité. Tous les livres de Baïf ont je ne sais quoi d'inachevé
et de triste; le lecteur croit errer parmi les ruines d'une ville
à demi construite que maçons et architectes ont abandonnée.
C'est que la nature en lui inspirant les ambitions les plus
hautes l'avait doté de qualités solides plutôt que brillantes;
surtout elle ne lui avait imparti qu'un talent d'exécution par-
ticulier et limité. De sujet en sujet, de genre en genre, il alla
multipliant les essais, conscient chaque fois de son insuffisance.
Enfin, après avoir longtemps erré, il touchait au port; c'est alors
qu'il mourut, en vue du rivage. »
L'édition critique des Amours de J.-A. de Baïf constitue la
thèse complémentaire ou petite thèse. Les Amours furent la
première œuvre importante publiée par Jean-Antoine en i552.
Ils reparurent sous le titre les Amours de Méline dans l'édition
des Œuvres en rime qu'il donna en iSjS, mais profondément
modifiés. C'est cette nouvelle version qui a été reproduite par
Marty-Laveaux. M. Augé-Chiquet a pensé, avec raison, qu'il y
avait intérêt à publier la version primitive. Il a donné en notes
des variantes, en montrant dans le texte même par une dispo-
sition typographique heureuse sur quels points s'était exercé
le travail de correction et de remaniement de Baïf. Enfin, il a
indiqué, partout où il a été assez heureux pour les retrouver,
les sources auxquelles a puisé Jean-Antoine. Cette éditfbn cri-
tique, qui vise à être un instrument de travail, nous offre
d'abord sous sa première forme, et si l'on peut dire dans son
premier jet, ce qu'a été l'activité poétique de Baïf à ses débuts;
c'est un document important pour l'histoire de la versification et
de la langue, sans compter qu'on y voit plus clairement et mieux
les procédés d'inspiration du poète et les emprunts qu'il fait
de tous côtés. Pour toutes ces raisons, cette édition rendra des
services et sera la bienvenue.
V.-L. BOURRILLY.
Armand Lebault. La table et le repas à travers les siècles.
Histoire de l'alimentation, du mobilier à l'usage des
COMPTES-RENDUS. 235
repas, du cérémonial et des divertissements de table
che\ les peuples anciens et les Français, précédé d'une
étude sur les mœurs gastronomiques primitives et sur le
rôle du repas dans la civilisation. Paris, chez Lucien
Laveur, éditeur, i voL gr. in-S", ii6 illustrations.
L'important ouvrage de M. Lebault, qui porte pour épigraphe
ces mots charmants et véridiques de Brillât-Savarin : « Les
animaux se repaissent, l'homme mange, l'homme d'esprit seul
sait manger », se divise en neuf chapitres, dont les quatre
premiers s'appliquent à l'antiquité, depuis la première huma-
nité jusqu'aux Étrusques et Romains, en passant par les
Egyptiens, Assyriens, Hébreux, Perses et enfin par les Grecs.
L'auteur étudie alors une période transitoire constituée par les
débuts de la civilisation occidentale : Gaulois, Gallo-Romains
et Francs, puis une période moyenne qui va du xiic au
xve siècle. Le chapitre vu est consacré à la première partie de
la période moderne qui comprend le xvie siècle et le commen-
cement du xvne. C'est la partie qui intéresse davantage nos
lecteurs. Rabelais, comme on peut le penser, y est fréquemment
cité. Certains des documents utilisés par M. Lebault pourront
faciliter le commentaire de notre auteur. N'oublions pas que
les grandes découvertes géographiques qui marquèrent l'époque
de la Renaissance ont contribué à accroître d'une façon très
notable les ressources alimentaires du monde occidental. On
suivra avec un sérieux intérêt les données fournies, à travers
ces pages, sur les lieux d'approvisionnement : foires, halles et
marchés, métiers de l'alimentation; sur le mobilier qui s'enri-
chit alors d'un si grand nombre d'ouvrages absolument remar-
quables : sièges, tables, crédences, dressoirs et buffets, vais-
selle et ustensiles divers de table. L'auteur s'est occupé avec
raison des questions relatives au luxe, aux impôts, aux règles
de la civilité. On note avec surprise qu'il ne semble pas avoir
utilisé le journal du sieur de Gouberville, gentilhomme normand,
qui nous a laissé sur la vie intime du xvie siècle un monument
d'une valeur inappréciable. Avec le chapitre vni se termine la
seconde partie de la période moderne qui va de Louis XIII à
la Révolution. L'ouvrage s'achève par une étude de la période
contemporaine, de la Révolution jusqu'à nos jours, ou plutôt,
point d'arrêt quelque peu mélancolique, jusqu'au siège de
Paris.
236 COMPTES-RENDUS.
Voici la conclusion : « ... Mais ce que les mets servis ont
perdu en quantité, ils l'ont cent fois gagné en qualité, en déli-
catesse, et c'est au point que l'on peut se demander quel pro-
^rès l'art culinaire a encore à faire. Si, comme le prétend
Brillât-Savarin, le degré de civilisation des peuples se recon-
naît à la façon dont ils se nourrissent, nous devons être au
summum, car il nous semble bien difficile de mieux manger
que nous ne mangeons actuellement. » Il paraît certain, d'autre
part, que si le niveau général de l'alimentation s'est élevé d'une
manière très sensible, le nombre des grands amateurs, des
vrais gastronomes a notablement diminué. C'est l'opinion que
j'ai recueillie, il y a quelques années, de la bouche d'un méde-
cin centenaire, « fourchette « impeccable, si j'ose dire, et qui
me disait alors : « Voyez-vous, à cette question : où com-
mence la digestion? Il n'y a qu'une réponse raisonnable : dans
la cuisine. » Rabelais aurait admiré et approuvé cette belle
parole.
A. L.
Beatrix Raya. Vart de Rabelais. Rome, Ermanno Lœs-
chcr et C'^ (W. Regenberg), 1910. In-S», xi-223 pages.
Il est intéressant de constater avec quelle ferveur croissante
nos voisins d'au delà les Alpes s'appliquent à l'étude des œuvres
et de la vie de l'auteur du Pantagruel. Après le livre dont il est
rendu compte par ailleurs, celui de Mme Beatrix Rava, profes-
seur dans une grande institution romaine d'enseignement. Son
ouvrage, agréablement écrit en français, sérieusement docu-
menté, empreint d'une admiration éclairée et touchante, mérite
vraiment d'être connu et répandu chez nous. Après une biogra-
phie judicieuse et un avant-propos, l'auteur procède à une ana-
lyse du roman rabelaisien. Il formule ensuite une appréciation
de l'ensemble, puis étudie successivement les emprunts, — en
insistant, comme il était naturel, sur les sources italiennes, —
le réalisme, les personnages, le rire, le style et l'influence. J'ai
sincèrement goûté le ton simple et juste de cette nouvelle
étude sur l'art de R. dénuée de prétention et de pédantisme,
qui contribuera sûrement à faire mieux connaître et aimer
chez les compatriotes de Mme Rava le joyeux génie qui,
au temps le plus brillant de la Renaissance, a marqué, à
COMPTES-RENDUS. 237
l'égard des choses italiennes, une prédilection si avertie et si
intelligente.
A. L.
L'œuvre de Rabelais (sources^ invention et composition),
par Jean Plattard. Paris, Champion, 1910. In-S», xxi-
366 pages.
Voici l'ouvrage le plus important apparemment qui ait été
publié sur Rabelais depuis quelques années. 11 a valu à son
auteur, qui est agrégé des lettres, le grade de docteur avec la
mention très honorable. On a pu lire dans notre dernier fasci-
cule (p. io3-io5) un résumé des observations qui ont été faites
par les membres du jury chargé de l'examiner; la part des
critiques y était faible. M. Gazier, par exemple, a dit que le
titre de la thèse annonçait de la rhétorique et il est vrai que ce
titre n'était pas bon. Celui que M. Plattard a adopté définiti-
vement ne me semble pas bien clair encore... Que l'on juge
par cette critique de la gravité de celles qu'on peut faire à son
livre.
Il est impossible de reprocher à M. Plattard d'avoir écarté
le Cinquiesme livre de son examen. Dans un excellent ouvrage
que j'ai analysé plus haut, M. Henri liauser a agi tout de même.
C'est qu'il n'était pas aisé de faire autrement... Jamais, en effet,
le "Ve livre n'a été l'objet de la moindre étude critique d'en-
semble; on ne l'a pas examiné à fond et on en est aux conjec-
tures, en somme, sur son authenticité. Dans nos études, il n'y
a pas peut-être de problème plus urgent à traiter que celui-là;
jusqu'à ce qu'il ait reçu la solution qu'il ne serait pas impos-
sible de lui donner par un examen minutieux du texte, on en
sera réduit à considérer le livre 'V comme non existant. C'est
fort regrettable, car ce livre a été composé avec les papiers de
Maître François, j'en suis persuadé, et c'est donc une partie
(et fort curieuse) de la pensée de Rabelatis dont il faut renoncer
jusqu'à nouvel ordre à faire état.
M. Plattard s'est proposé d'établir quelle est, dans Gargantua
et Pantagruel., la part des imaginations de l'auteur et celle de
ses lectures; quelle trace on y retrouve des grands événements
du temps, des petits événements de la vie de Rabelais et des
milieux où Rabelais a fréquenté; enfin, comment Rabelais a
élaboré ses matériaux pour en faire son livre. En somme,
238 COMPTES-RENDUS.
M. Plattard a voulu voir de près comment le chef-d'œuvre avait
été bâti, et aussi le « situer », si l'on peut dire, le replonger
dans son milieu et dans son époque.
Le chapitre i, qui est un des meilleurs de l'ouvrage, déter-
mine les rapports de l'œuvre avec les autres romans du temps.
Ces romans d'aventures chevaleresques avaient alors une vogue
dont Rabelais voulut profiter : afin de conquérir la faveur du
public, il remplit le premier volume qu'il publia, c'est-à-dire
Pantagruel (car M. Plattard admet d'emblée l'antériorité de
Pantagruel sur Gargantua], d'allusions aux romans chevale-
resques en vogue; puis, après l'immense succès remporté par
Pantagruel, il renonça à multiplier ces allusions, jugeant sans
doute qu'il n'avait pas besoin de cet artifice pour plaire à la
foule.
On a dit que le premier projet de Rabelais avait été de faire
exactement une parodie de roman chevaleresque. Non : il a
voulu faire un roman de géants, genre dilTérent, qui avait ses
amateurs. Il eut pour modèle d'abord les Grandes Chroniques
(roman pitoyable dont M. Plattard estime avec raison que
Rabelais ne saurait être l'auteur; un argument en passant:
leur héros, le géant Gargantua, n'y boit que du cidre). Outre
les Grandes Chroniques, auxquelles il a peu emprunté, Rabelais
imita, comme chacun sait, les Macaronées de Folengo, et pro-
bablement le Morgante maggiore de Pulci, qu'il cite sous le
nom de « Morguan » dans la généalogie de Pantagruel.
On trouvera dans le livre de M. Plattard les rapprochements
qui s'imposent entre le roman de Rabelais et ces divers ouvrages.
D'une manière générale, M. Plattard a procédé avec beaucoup
de prudence et de goût dans l'examen des « sources » de
son auteur, et c'est une remarque qui s'étend à tout son livre.
La moitié des études d'histoire littéraire sont consacrées
aujourd'hui à déterminer les « sources » de nos grands écrivains,
et il est, hélas ! bien peu de nos chercheurs de sources qui
montrent autant de tact que M. Plattard. On ne peut être cer-
tain, il me semble, qu'un auteur s'est inspiré d'un morceau
quelconque que lorsque l'on constate qu'il en a imité Informe.
Les idées sont dans l'air. De ce qu'on trouve un lieu commun,
— comme celui-ci notamment : que la guerre de conquêtes est
mauvaise, — à la fois dans Érasme et Rabelais, par exemple,
il est singulièrement naïf de conclure que Rabelais a emprunté
à Érasme cette piquante pensée. On ne s'est pourtant pas
COMPTES-RENDUS. 239
privé de le faire. Mais M. Plattard n'était pas homme à com-
mettre de ces pédantes erreurs.
En étudiant la manière dont Rabelais élabore et transforme
les données qu'il puise dans ses sources romanesques, M. Plat-
tard trace un très bon tableau des caractères de Gargantua,
Pantagruel, Grandgousier et Panurge. Il y montre comment
les traits populaires, fréquents dans les deux premiers livres,
s'effacent peu à peu dans les suivants. Pantagruel, par exemple,
devient de moins en moins buveur, et sa bonhomie naturelle finit
par se transformer en une sorte de philosophie : le pantagrué-
lisme. De même, au début, Rabelais use beaucoup de l'effet
comique que produit la précision oiseuse des chiffres et des
détails : il cite le nombre exact des troupes engagées dans une
bataille ou note que Gargantua noie, en leur « payant sa bien-
venue » de la manière qu'on sait, 264,418 Parisiens exactement;
à partir du Tiers Livre, il continue à affectionner cet effet
comique, mais il le produit d'une autre façon, moins populaire :
en accumulant les références d'érudition. A ces remarques, on
en pourrait ajouter une autre, — que M. Plattard n'a point
faite, du moins autant qu'il me semble, — c'est que, si Rabelais
multiplie au début les allusions à la taille gigantesque de ses
héros, il oublie de plus en plus souvent, par la suite, que Gar-
gantua et Pantagruel sont géants et il les fait agir de plus en
plus comme des hommes ordinaires; à la fin du roman, il ne se
souvient plus guère de leur hauteur, et c'est encore toute une
série de traits comiques populaires qui tendent à disparaître
de la sorte.
Le chapitre 11 étudie Les souvenirs du temps de moinage, et
ici je voudrais demander à M. Plattard pourquoi il n'a pas
examiné avec plus de détails les souvenirs d'enfance et de
jeunesse, ceux qu'avait laissés à Rabelais sa vie à Chinon et à
la Devinière, et qui restaient si vifs dans son esprit qu'il rem-
plissent, avec la guerre Picrocholine et d'autres épisodes, les
deux premiers livres. M. Plattard a brièvement rappelé ces sou-
venirs-là dans une page de son chapitre i et dans une autre
page de sa conclusion. C'était pourtant une amusante question
à traiter en détail et qui, il me semble, rentrait bien dans le
cadre de l'ouvrage.
Je n'entreprends pas de donner de l'intéressant volume de
M. Plattard une analyse détaillée qui, aussi bien, ne serait point
utile, puisqu'elle ne saurait remplacer en aucune façon un
240 COMPTES-RENDUS.
livre essentiel et que tout bon rabelaisant doit se procurer. Je
dirai seulement qu'après avoir observé justement que le tableau
sans indulgence tracé par Rabelais des mœurs monacales n'est
pas plus sévère que celui qu'en donnent Erasme et bien d'autres
écrivains du temps, l'auteur examine, dans son chapitre m, la
façon dont Rabelais parle de la « respublica scholastica ».
M. Plattard accompagne Pantagruel dans son voyage aux uni-
versités de France, puis il examine les épisodes de l'écolier
limousin, de la librairie de Saint-Victor, de la lettre de Gar-
gantua à son fils, de la rencontre de Panurge, de Thaumaste, de
l'éducation de Gargantua, de Janotus de Bragmardo. A propos
de la scolastique, il remarque très finement que Rabelais, qui
la raille en toute occasion, en est pourtant profondément
imbu; malgré lui. Maître François conserva toujours les traces
de sa première formation intellectuelle.
Au chapitre iv, consacré à étudier le droit, les études juri-
diques et les légistes, M. Plattard montre combien d'effets
comiques sont perdus pour les lecteurs modernes qui devaient
amuser fort les contemporains de Rabelais. Par exemple, dans
le plaidoyer de Bridoye, non seulement les innombrables réfé-
rences indiquées ne sont point de fantaisie et toutes ces lettres,
ces sigles, que nous sautons avec ennui, renvoyaient d'une
façon claire pour les contemporains à des textes authentiques,
mais encore ces textes étaient choisis de manière à former
des jeux de mots. Un exemple : Bridoye, quand il raconte
l'anecdote de Messieurs les Généraux jouant à la mouche, ren-
voie à un texte du code dont il donne la référence, en abrégé,
selon l'usage du temps : de petit, haered. l. vi post motam. et
Muscarii; après quoi il déclare que ces muscarii sont excu-
sables en vertu de la loi /. i. c. de excus. (^rtif. lib. 10. Or, si
l'on se reporte au premier texte indiqué, on voit qu'il y est
bien question de Muscarii. Mais la glose a soin d'expliquer
que ces Muscarii sont des fabricants de musc. Quant à Vexcu-
satio dont ils bénéficient aux termes de la seconde loi citée,
c'est une exemption d'impôts dont jouissent comme eux
d'autres espèces d'artisans. Le calembour sur mi/^car/i et excM-
sandis échappe ainsi à quiconque ignore le texte du code allé-
gué par Rabelais, mais devait bien amuser les gens de loi du
xvic siècle. Tout ce chapitre de Bridoye est comme un meuble
à surprise dont il faut connaître les ressorts cachés.
Ccrendant, comment Rabelais a-t-il pu réunir toutes ces cita-
COMPTES-RENDUS. 241
tions qu'il prête à Bridoye et aux autres? Avait-il donc une
connaissance si incomparable du droit?... Non : il se sert
simplement de quelque répertoire comme il en existait alors
beaucoup. Il avait du droit, comme de beaucoup de choses, une
connaissance d'amateur, si l'on peut dire. Sa culture était plus
étendue que profonde.
Le chapitre v traite de la médecine. M. Plattard remarque
justement que, au commencement du xvie siècle, la médecine
théorique est une simple branche de l'humanisme. On estime
en effet que toute la science médicale est incluse dans les
traités des Grecs et des Latins; d'où il suit que les meilleurs
médecins sont ceux qui lisent le mieux le grec. De l'expéri-
mentation on se méfie encore : « N'était-elle pas le principe
de toutes les erreurs dont les Arabes et les empiriques avaient
encombré les sciences médicales?... Les références à un
manuscrit ancien bien écrit semblaient plus décisives que le
recours à l'observation. Rabelais, dans l'édition des Aphorism.es
d'Hippocrate qu'il publiera en i53i, ne songera pas à contrôler
le maître grec par l'expérience quotidienne du praticien : il
ne se souciera que de corriger des expressions suspectes par
des leçons de meilleur aloi; son commentaire sera purement
philologique. La médecine est donc à cette époque du res-
sort des humanistes » (p. 128-129). — Ne pourrait-on en dire
autant du droit jusqu'à un certain point? — Avant tout, Rabe-
lais est humaniste. Il n'est praticien qu'ensuite.
Chapitre vi : L'humanisme. Comment Rabelais a-t-il connu
la masse immense d'auteurs anciens qu'il cite? Est-ce de
première main? Les a-t-il tous lus? Eut-il vraiment cette cul-
ture prodigieuse? — Non, ou du moins il faut distinguer. Il
résulte de la vaste et méticuleuse enquête de M. Plattard que
Rabelais n'a presque rien pris aux orateurs, très peu aux grands
poètes épiques (y compris Virgile), moins encore aux tragiques
ou aux comiques (y compris Aristophane), ou aux poètes
lyriques; tous ceux-là, il les connaît surtout de seconde main,
pour les avoir trouvés dans les recueils d'adages, dans les
anthologies, dans les ouvrages des grammairiens de la Renais-
sance. Aux historiens il a pris davantage, surtout aux biographes
et aux recueils d'anecdotes, car « l'histoire est pour lui ce
qu'elle était pour un Athénée, un Aulu-Gelle, un Valère-Maxime
ou un Macrobe : un vaste répertoire de singularités ». — En
résumé, il a étudié et connu directement Pline, Lucien, Pla-
REV. DES ET. RABELAISIENNES. VIII. l6
242 COMPTES-RENDUS.
ton et Plutarque seulement; les autres il les cite de seconde
main, d'après les ouvrages des grammairiens de la Renais-
sance.
D'ailleurs qu'a-t-il tiré de sa culture humanistique? Pas
d'idées générales, pas de philosophie, mais des traits, des
mots, des exemples, des sentences, des vers dorés : une sorte
d'illustration à son roman. — Ainsi, comme nous le disions à
propos du livre de M. Hauser, Rabelais n'avait pas l'esprit
philosophique. Sans doute, il était très intelligent, mais artiste
bien plus que penseur.
On sait que l'érudition augmente et s'étale à mesure que le
roman devient moins populaire. Cette érudition est parfois
inexacte; il y a des erreurs de références. C'est que Rabelais
copie ses listes dans des répertoires, dans des Exemplorum
libri ou Antiquœ lectiones comme il en existait beaucoup en
son temps, et il se contente d'y ajouter ça et là quelque extrait
noté par lui au cours d'une de ses lectures de textes anciens.
Encore une fois, son érudition est le plus souvent d'emprunt.
Pas toujours pourtant : quand les répertoires dont il se sert se
contentent de mentionner brièvement les textes, il arrive qu'il
se reporte aux originaux qu'ils indiquent. Mais rarement.
Chapitre vu : L'esprit populaire. Je ne m'explique pas très
bien ce titre, car le chapitre vu est consacré à l'étude du
comique rabelaisien. Faut-il donc comprendre que tout le
comique de Rabelais est populaire? Nullement : il comprend
en grand nombre des plaisanteries ecclésiastiques, par exemple,
d'autres pédantes ou juridiques. J'avoue que je ne m'explique
pas bien comment M. Plattard a pu faire rentrer dans une
étude intitulée l'Esprit populaire toutes les remarques qu'il a
réunies ici.
Autre chose. « Dans le roman de Rabelais, le mot d'esprit, au
sens où nous l'entendons, est rare », dit M. Plattard. Mais
pourrait-il citer un seul auteur du xvic siècle qui soit « spiri-
tuel » au sens moderne? A cette époque, si l'on peut dire, l'es-
prit n'était pas encore inventé. Il faudra beaucoup de raffine-
ment dans la vie de société pour qu'il commence d'apparaître.
Au xvie siècle, les jeux d'esprit étaient encore lourds et labo-
rieux; on ne les connaissait guère que sous leur forme la plus
grossière et la plus simple : le calembour. Les « jeux de
mots » étaient encore des « mots d'esprit ».
Chapitre viii : Les caractères généraux du style. Le style de
COMPTES-RENDUS. 2^3
Rabelais est beaucoup plus influencé par l'esprit populaire que
par la littérature savante. Et M. Plattard insiste très heureu-
sement sur ce qu'il est écrit pour être lu à haute voix, pour être
entendu.
La conclusion est excellente. L'auteur y récapitule les carac-
tères de l'invention et de la composition de Rabelais : tendance
à grossir tout, tendance oratoire, absence de proportions dans
le plan général et dans les développements particuliers, etc.
On relève aussi en Rabelais deux goûts bien contradictoires :
son goût populaire pour les grosses plaisanteries scatologiques
et obscènes ; d'autre part, son goût pédant pour le comique qui
naît de l'érudition étalée et poussée jusqu'au burlesque. Dans
ses dernières pages, M. Plattard insiste sur l'importance des
éléments tirés de la réalité. Rabelais était de « ceux pour qui
le monde extérieur existe ». Car il était un admirable artiste.
J. B.
CHRONIQUE.
Publications de la Société des Études rabelaisiennes. —
Au mois d'avril, nous avons fait distribuer aux membres de la
Société, en même temps que le fascicule I (1910) de cette
Revue, le Quart Livre de Pantagruel (édition dite partielle,
Lyon, 1548), texte critique avec une introduction par Jean
Plattard. Nous leur adressons sous la même bande que le
présent fascicule les Lettres écrites d'Italie par François Rabe-
lais (décembre i533-février 1536), nouvelle édition critique par
V.-L. BouRRiLLY. Ils doivent donc avoir reçu actuellement
sur l'exercice igio deux fascicules de la Revue et deux volumes
de nos publications.
Notre bibliothèque. — Entré dans notre bibliothèque :
Henri Hauser, Les sources de l'Histoire de France, XVI'^ siècle
( i4g4- 1 G 1 0). I : Les premières guerres d'' Italie. Charles VIII
et Louis XII ( i4g4-i5i5). Paris, Alphonse Picard, 1906,
in-80.
Nos troisièmes agapes pantagruéliques et non autres,
qui ont eu lieu le 21 mai dernier au café Voltaire, se sont célé-
brées sous la présidence de notre confrère M. Henry Roujon,
secrétaire perpétuel de l'Académie des Beaux-Arts, et la bonne
grâce incomparable, la verve et l'érudition spirituelle de l'au-
teur fameux des En marge ont fait beaucoup plus encore pour
l'agrément de cette réunion que la chère pourtant magnifique
et la purée septembrale, dont un menu, dessiné avec beau-
coup de talent par notre aimable confrère M. Pineau-Chaillou,
annonçait le programme émouvant.
Après avoir remercié nos confrères étrangers présents au
dîner, MM. C. H. Grandgent, de l'Université Harvard, et
Enrique Larreta, auteur de ce beau roman La gloire de don
Ramire, récemment traduit en français, M. Abel Lefranc s'est
fait l'interprète de l'assistance en disant à M. Henry Roujon
combien nous lui étions reconnaissants d'avoir accepté de
CHRONIQUE.
245
nous présider pour un soir, lui qui représente si bien l'esprit
français et la tradition rabelaisienne. M. Henry Roujon a
répondu par une de ces vivantes et exquises improvisations
dont il a le secret, et dont nous sommes désolés de n'avoir
pu prendre la sténographie ou tout au moins noter le résumé
(le secrétaire s'étant trouvé malheureusement retenu par un
accident loin de ces troisièmes agapes pantagruéliques). On
a longuement applaudi ce délicieux commentaire « en marge »
de Rabelais; puis, après avoir entendu Mme Du Bos réciter
avec son habituel talent une charmante ballade de M. Mau-
rice Du Bos, les assistants se sont séparés en se donnant ren-
dez-vous à l'année prochaine, et en se promettant de persister
énergiquement dans cette étude de Rabelais dont ils venaient
d'éprouver qu'elle cause bien de l'agrément.
Bibliophilie. — Le catalogue 129 du libraire C.-A. Mincieux
renferme une reproduction du portrait de « Mre François
Rabelais, docteur en Médecine, Curée {sic) de Meudon lez
Paris [avec sixain en vers] i655. Chez H. Bonnart, au Coq »,
in-40. Très rare portrait gravé à l'eau-forte. — Le même cata-
logue renferme, sous le n° 574, la description d'un exemplaire
non signalé jusqu'à présent, mais malheureusement incom-
246
CHRONIQUE.
plet, des ff. 52, 53, 90, 95 et d'un morceau du f. 87, et très
court de marges, — provenant de la vente Herluison, à Or-
léans, — du Pantagruel de François Juste, Lyon, 1537. Le
seul exemplaire connu à ce jour était celui de la Bibliothèque
IJLes horribles
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'f tables de P A N T A.
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nationale, à Paris. — Le Gargantua de la même année, formant
avec le Pantagruel et la Pantagrueline prognostication la pre-
mière édition collective de Rabelais, a passé en vente tout
récemment, le 18 mai, avec un certain nombre d'autres volumes
provenant de la bibliothèque Didot. Il a été adjugé 1,040 fr.,
sans les frais. Cet exemplaire du Gargantua avait fait partie
de la bibliothèque de Mme de Pompadour. Un exemplaire du
Quart Livre, édition de Rouen, i552, en très bel état, a été
adjugé, à la même vente, i85 fr., sans les frais. — On trouvera
CHRONIQUE. 247
ci-contre plusieurs reproductions du Pantagruel empruntées
au catalogue cité plus haut. M. Mincieux a bien voulu nous
les communiquer gracieusement; nous lui adressons, à ce
sujet, nos sincères remerciements. — • Son catalogue donne
encore, sous les nos SyS-Syy, les descriptions des éditions de
iSyS (Anvers), iSjg (Anvers), i5g6 (Lyon, Jean Martin). Cette
dernière est extrêmement rare, puisque la Bibliographie rabe-
DIZAIN' DE M HVGVES fjjcfoçpwbff'ûufgftir.
i> A L fc L a raut!;cur de faLCM^Jl Kffiff"f «9 g tTtU9ciiaUTtv9cià
t^P K^jcofiinfifre SouoaSohMCja toutes
^fpfurntcffcrpiôi'fftrnufCÔoiifffHr Ê^i^Mi^'"''^''ff'"^ ' ^tntfltCéi.iom ui r j
£t)'mtclfr> p!i6 Su <iu(5'-iir grnnSf mcti^ P .,iA^¥Xi,a gtici rs ficii.ff ii,g rciii,ff<' griiSra
Ç*«fcf<•^flP,^<•C^f(1 tttne tov fff nr: f wifitmaBÙe cÇiontcîje be tcuomie qtUt <5ar.
flrffC05rJCi?,c<irfoo'nffnSfmf>i( gilfiiu-ic^me Swre {Srttske auiwehfe.toiU
Ht) et fiurrf (oti5î pfulftinf fcndtmrnt oiiifiq /r jifr Br .gii6fr,ou bu fnmcf (H u<igifr,(i y.
Xudtiiittfl trrfùtn ûrfcntîfp, wjf jmairrffoie pafl^làofîrfrîpa aun^e Ub g»
ÎDi'lf m'f P "ShIs qiip Soj^ 6r) ïDfmecrfrf rojaefrs Tbomtg <ÇE^amoyU(f<e,li'* r rj finld^
IRlrtnfffS faicU tencfietitfÇitmainf. etauffjfdqetidrk^jtitcieiirfiKifiiiebrfpos
^iprrff Mfrp,Tfi iiVtj as mente b*"? fJîce eirJ^bigriîs br grn3i-fou(îg«.,i2f Vi fa
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^T rifflf crffoif ouf/jcûsàfo'fliiiTB pfriffftif, <im
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laisienne de M. Plan n'a pu la décrire. Nous en possédons nous-
même un exemplaire.
— Un récent catalogue de librairie renfermait l'article sui-
vant : 1238. Rabelais. Suite de quatre portraits de Rabelais
(de la collection F. -A. Duboz, de Chinon).
1° Portrait gravé par Hopwood, d'après la miniature d'un
manuscrit de la Bibliothèque nationale.
2° Portrait lithographie par un amateur de Tours tiré à
quelques exemplaires et non mis dans la commerce. La litho-
graphie a été faite d'après une vieille peinture sur bois appar-
tenant à M. Luzarches, savant collectionneur tourangeau.
30 Portrait gravé d'après une vieille toile italienne qui se
trouve dans le Chinonais depuis i5o ans.
248 CHRONIQUE.
40 Portrait gravé par Giroux d'après le tableau de la Galerie
historique de Versailles par Gavard. Eug. Delacroix s'en est
inspiré pour son Rabelais exposé au Salon de iSSg.
— La vente de la bibliothèque de notre regretté confrère
et ami Fernand Bournon a eu lieu du 27 au 29 juin 1910, par
les soins du libraire Meynial qui en a publié le catalogue,
précédé d'une notice émue de notre confrère M. Maurice
Tourneux. Cette bibliothèque, composée surtout d'ouvrages
sur l'histoire des provinces et de Paris, renfermait plusieurs
volumes sur Rabelais. A. L.
Rabelais sur un émail de Limoges du xvie siècle. — La col-
lection Cottreau (vente des 28 et 29 avril 1910) renfermait l'ar-
ticle suivant sous le no 61 : « Plaque rectangulaire, en émail
peint de Limoges, atelier de Jean II Pénicaud, milieu du
xvic siècle : portrait présumé de Rabelais barbu, en buste, de
trois quarts à gauche, vêtu de noir et portant une toque égale-
ment noire; fond vert. Haut. : omioS; larg. : omoSS. » Cette
pièce a été adjugée 33,ooo fr., évidemment à cause de l'identi-
fication présumée, puisque, du même Pénicaud, un portrait
bien authentique de Paul III (Farnèse) a fait 12,000 fr. seule-
ment à la même vente. Plusieurs reproductions de ce portrait
ont été publiées.
Rabelais au gymnase de Francfort. — lia paru un compte-
rendu de l'article de notre confrère le D"" Blanchard paru ici-
même (cf. R. E. R., 1909, p. 5i2)dans \a. Frankfurter Zcitiing,
no 32, zweiter Morgenblatt, 2 février 1910: et une traduction
du même article dans le no 28, Abendblatt, 29 janvier.
A. L.
« Faire carrous ». — Extrait du Reveille-matin des François,
éd. d'Edimbourg (?), 1574, 2^ dialogue, p. 7. — ]J Historiographe
(devenu depuis le i" dialogue un austère huguenot) parle de
son voyage d'Allemagne : « Le plus d'ennuy que j'ay senti,
c'a esté... les Karhous et autres insolences où l'on m'a voulu
contraindre d'entrer... » Réponse du Politique : « Et je me
doute bien que les Karhous allemands ne se trouvent que
parmi quelques vieux yvrongnes papistes, es tavernes et hos-
telleries... » H. Hauser.
CHRONIQUE. 249
Un monument a Rabelais. — Les étudiants de Montpellier
ont formé le projet d'élever un monument à leur illustre
devancier François Rabelais. Le projet a été mis au concours.
Le jury, composé de professeurs de la Faculté, de journalistes,
de notabilités politiques et d'artistes peintres et sculpteurs, s'est
réuni à Montpellier en juillet dernier. Il a choisi le projet
no 7 du sculpteur Jacques Villeneuve, d'origine méridionale.
Nous ne connaissons la maquette primée que par la descrip-
tion du Journal du 11 juillet, à laquelle nous renvoyons. Un
autre projet, le seul que nous connaissions, dû à l'un de nos
confrères, nous avait paru singulièrement séduisant ; il a obtenu,
croyons-nous, sept voix.
Rabelais et Gaston Paris. — Mme la marquise Arconati-
Visconti veut bien nous communiquer une lettre de Gaston
Paris, relative à Rabelais, dont elle a relevé le texte dans
Pio Rajna, Gaston Paris, Discorso letto alla R. Academia délia
Critsca, p. 54 (Florence, 1904). Notre éminent et regretté con-
frère adressait cette lettre, de Bonn, en i856 (il avait alors dix-
sept ans), à son ami Durande :
Je te dirais que j'ai complètement renoncé à mon projet de rela-
tions de voyage. Je suis plongé corps et âme, pour le moment, dans
la lecture de Rabelais : cela va jusqu'au point que n'ayant pu le
trouver ici qu'en l'empruntant à la bibliothèque, je le copie de ma
main pour ne pas le perdre. De plus, j'en fais un vocabulaire, je le
tourmente, je le travaille, en un mot je vis dans ce livre le plus
original, peut-être, qu'il y ait en français.
Et on lira encore à la page 59 un autre passage où se retrouve
le nom chéri de Rabelais.
Les études r.abelaisiennes a l'Université de Berlin. —
Etant de passage à Berlin, j'eus la bonne fortune d'entendre
en avril la leçon d'ouverture de xM. Morf, le savant maître à
qui l'Université de Berlin vient de confier la succession
d'Adolphe Tobler. Dans cette leçon d'introduction à l'histoire
de la littérature française au xvie siècle, l'éminent professeur
rendit un éclatant hommage aux travaux de la science fran-
çaise. Surtout il exalta l'œuvre d'Abel Lefranc et de la Revue des
Etudes rabelaisiennes « qui ont complètement renouvelé notre
connaissance de Rabelais » (eine voUstàndige neue Kenntniss
250 CHRONIQUE.
von Rabelais). Nos confrères seront sensibles à cet éloge venant
de l'érudit dont tous connaissent l'excellent manuel d'histoire
de la littérature française au xvie siècle. G. G.
Un lecteur de Rabelais au xvie siècle. — En lisant le
ch. VI du 1. V des Erreurs populaires de Joubert, médecin du
xvie siècle, notre confrère le D^ P. Albarel a trouvé une allu-
sion au roman de Rabelais qu'il veut bien nous signaler. Jou-
bert parle du pucelage qui est très difficile à garder : « De
sorte qu'il y a moyen à tout, pour ceux et celles qui ont
volonté de mal faire, et il se fait mauvais fier (comme on dit
en commun proverbe) de la beste qui a deux trous dessous la
queue. Certainement, il y en a un qui est fort difficile à gar-
der, voire impossible, si la sagesse, pudicité et honnestetc de
la fille ou femme ne le garde elle-même. Aux cent yeux d'Ar-
gus, ordonnés pour garder une vache, il y eut moyen d'oster
l'empeschement, je ne sçay si à tel mal, on pourroit trouver
un plus seur remède que l'agneau de Hans Carvel, duquel
Pantagruel vous fera sages si vous voule^. »
Une gravure de la Cave peinte de Chinon. — A la fin de
la préface de son édition de Rabelais de 1782, le commenta-
teur Le Duchat parle ainsi des illustrations de sa publication :
« ... J'y ai joint aussi le portrait de Rabelais, meilleur qu'il
n'ait encore été buriné, le dessin de la chambre où Rabelais
travaillait, celui de la Devinière et celui de la Cave peinte,
tirés sur les lieux, et la carte du Chinonais. Cette dernière pièce
était nécessaire, et les quatre autres ajoutées au nouveau Rabe-
lais n'en feront pas un médiocre ornement. »
Pour la Devinière et la chambre de Rabelais à Chinon,
Le Duchat a reproduit les dessins « tirés sur les lieux » en sep-
tembre 1699 par Gaignières. Certains points de détail de ces
trois copies ne sont pas absolument conformes aux originaux
de la célèbre collection (nos 5323, 5324 et 5325 du catalogue
Bouchot).
Quant au dessin de la Cave peinte de Chinon. qui n'a jamais
été relevé par Gaignières, on ne le trouve dans aucune édition
de Le Duchat, qui l'annonce cependant en termes formels.
Pourquoi cet oubli? Henry Grimaud.
Renée de France. — Le dimanche 5 juin, au Pardon-Breton
CHRONIQUE. 25 I
de MoRtfort-l'Amaury, organisé par le pentyern L. Durocher,
a eu lieu la fête du 4e centenaire de la fille de Louis XII et
d'Anne de Bretagne. M. Emmanuel Rodocanachi, l'érudit his-
torien de la duchesse de Ferrare, présidait cette cérémonie,
à laquelle la Société des Études rabelaisiennes s'était fait
représenter par nos confrères M. Lazard et Maurice Du Bos.
En un toast concis, notre trésorier-adjoint rappela l'aide géné-
reuse fournie par Renée aux humanistes et associa dans la
même commémoration les noms de Rabelais, Calvin, Dolet,
Marot et du Bellay. — A ce propos, une question se pose?
Est-on fondé à croire que Renée de France, à l'exemple de
ses parents et de beaucoup d'autres princes et princesses de
l'époque, ait choisi un animal comme emblème? Pour bien
montrer son désir de modestie et souligner en quelque sorte
son manque de beauté physique, cette princesse aurait pris
la chenille. On remarque en effet dans ses Petites heures, illus-
trées par un Français et qui sont conservées à la Bibliothèque
de Modène, de très nombreuses miniatures reproduisant cet
insecte comme motif accoutumé de décoration. Il serait curieux
que la fille de Louis XII (porc-épic) et Anne (hermine) se fut
symbolisée elle-même par la chenille. Ce que nous savons
de ses goûts et de son caractère semble assez conforme à cette
hypothèse.
Rabelais et la géographie. — M. Arthur Tilley continue
ses études sur Rabelais et les découvertes géographiques de
son temps ^. Ce troisième article reprend la matière traitée par
M. Lefranc au v^ chapitre de ses Navigations de Pantagruel.
M. Tilley insiste particulièrement sur le fait qu'au moment où
Rabelais écrivait son Quart Livre on croyait à la possibilité
d'atteindre le Cathay par deux routes différentes; la première,
toute maritime, aurait côtoyé le Labrador; la seconde aurait
emprunté le Saint-Laurent. Cartier et Jean Alfonse le Sain-
tongeois mentionnent cette seconde route, et même, d'après
M. Tilley, ils revinrent en France avec la conviction que
c'était dans le voisinage du Saint-Laurent et non dans la
direction du Labrador qu'il fallait désormais tenter d'aller à
la Chine. M. Lefranc, d'autre part, appendice D, p. 279 des
I. Rabelais and Geogvaphical Discovery. III : The Short way to
Cathay. — Extrait de The modem Language Review, janvier 1910.
232 CHRONIQUE.
Navigations de Pantagruel, rappelle que, dans la mappe-
monde de Ribeiro, l'estuaire du Saint-Laurent aurait été
clos par ordre, « afin de dérouter les navigateurs étrangers
qui plaçaient en ce lieu l'entrée du fameux détroit pour aller
au Cathay »• — Or, on sait que Rabelais a fait suivre à ses
héros l'itinéraire maritime dans la direction du Labrador :
est-ce parce que sa fiction s'accommodait mieux de ce cadre ? Ou
bien est-ce ignorance des constatations et des conclusions que
Cartier et Jean Alfonse avaient rapportées de leur voyage
d'exploration? Il y a là une question qu'il serait intéressant
d'examiner. J. P.
Molière et Rabelais. — Au cours de son ouvrage sur
VŒuvre de Molière et sa fortune en Italie, dont nous parlons
plus loin, sous la rubrique Livres et articles récents, M. P. Toldo
signale en passant quelques morceaux où il lui semble que
Molière se soit inspiré de Rabelais. Il rappelle d'abord (p. 79)
que le Décaméron était « le livre de chevet » de Molière, ainsi
que Pantagruel et Gargantua. Puis il constate que, dans
VAmour médecin, Sganarelle, « lorsqu'il se souvient de sa
femme, a l'air de rire d'un œil et de pleurer de l'autre, ainsi que
Gargantua après le trépas de Badebec « (p. 119). Le sujet du
Médecin malgré lui peut avoir été inspiré par cette « morale
comédie de celui qui avoit une femme mute », dont Rabelais
expose en quelques lignes le canevas; mais « le reste de l'in-
trigue a été suggéré à Molière par la tradition populaire,
peut-être aussi par une farce entendue en province ou par un
conte à la façon de celui de Pogge : Facetum cujusdam
Petrilli... » (p. 122). Dans VAvare, La Flèche dit à son maître
Cléante : « Je vous vois. Monsieur, ne vous en déplaise, dans
le grand chemin justement que tenoit Panurge pour se ruiner,
prenant argent d'avance, achetant cher, vendant à bon marché
et mangeant son blé en herbe ». Et ailleurs Frosine dit : « Je
marierois le Grand Turc avec la République de Venise », pour
indiquer une chose malaisée (p. i55, note). Le nom de Dandin
peut avoir été suggéré à Molière par le Perrin Dendin de Rabe-
lais (ibid.).
M. Toldo remarque ailleurs (p. 201) que Napoleone délia
Luna, auteur d'une traduction de VÉcole des femmes parue
en 1680, « craint que ses lecteurs ne comprennent pas les
noms de Pantagruel et de Panurge et les remplace par ceux
CHRONIQUE. ■ 253
de Pasquino et Marforio, changement qui témoigne que l'œuvre
de Rabelais était alors peu connue en Italie ». Carlo Marria
Maggi, l'un des prédécesseurs de Goldoni, donne bien le nom
de Panurgo à l'un des personnages de sa pièce // manco maie,
mais cet homme d'affaires ne rappelle le héros de Rabelais que
par son nom. J. B.
Nécrologie. — Nous avons perdu, le i3 février dernier, un
membre aimé et respecté, ancien vice-président de notre
Société, qui fut pour notre œuvre un ardent ouvrier de la
première heure et dont les conseils ont été infiniment précieux
à notre groupement naissant. Fils d'un universitaire unani-
mement estimé et chéri de ses élèves, — qui fut professeur
d'histoire puis censeur au lycée Charlemagne, — notre regretté
confrère Louis-Alexandre Maugeret naquit à Paris le 28 jan-
vier 1828. Tout jeune, il manifesta un vif penchant pour les
sciences naturelles et surtout pour la botanique. Son premier
maître fut son père qui, quoique professeur de lettres, n'en
eut pas moins une préférence marquée pour les sciences.
« Chaque dimanche, tous deux s'en allaient à pied, par l'inter-
minable rue de Vaugirard, jusque dans les bois de Glamart et
de Meudon, où ils marchaient toute la journée, le plus souvent
sans rencontrer àme qui vive. C'est ainsi qu'il connaissait,
avant de savoir lire, les espèces les plus répandues de la région
parisienne. » Élève à Massin, puis à Charlemagne, où il habi-
tait avec son père, — qui fut le maître vénéré de plusieurs des
fils de Louis-Philippe, et surtout du duc d'Aumale, — Mauge-
ret commença ses études de médecine sous la direction de
Doyère, un familier de la maison, tout en suivant les cours
de botanique du Muséum, qu'il fréquenta toute sa vie et où il
se sentait un peu chez lui. Après les événements de février,
pendant lesquels il fut proposé pour la croix d'honneur (mais
son jeune âge fit différer cette distinction qui ne devait lui être
décernée que trente-deux ans plus tard), il entra dans l'admi-
nistration des lignes télégraphiques, où il fit toute sa carrière
de fonctionnaire. Il s'y éleva, par son seul mérite, jusqu'aux
plus hauts grades. Quoique plongé dans des occupations fort
différentes de celles vers lesquelles ses goûts le portaient^ il
laissa partout où il passa le souvenir d'un fonctionnaire
modèle, réalisant un type parfait de loyalisme, de droiture et
de bonté. Il connut de nombreuses résidences, le plus souvent
;54 CHRONIQUE.
dans la région du midi, à Tarbes, à Narbonne surtout, dont il
parlait toujours avec une prédilection particulière, à Cahors,
Nîmes, etc., et enfin à Paris. L'un des fondateurs de la Société
botanique de France, à laquelle il resta profondément attaché
jusqu'à sa mort, et dont il fut le vice-président à deux reprises,
il a son nom inscrit parmi ceux des membres perpétuels. Ses
fonctions, en l'amenant à établir toute une série de réseaux
télégraphiques dans le midi, lui donnèrent d'inappréciables
occasions d'explorer de très riches régions au point de vue de
ses études botaniques, notamment de Narbonne à Montpellier
et de Narbonne à la frontière d'Espagne. En 1862, il fut l'un
des organisateurs de la session que la Société botanique vint
tenir à Narbonne et à Béziers et guida ses collègues à travers
ce pays qu'il connaissait si bien. Après avoir exercé les fonc-
tions d'inspecteur, il devint enfin chef du service officiel de la
télégraphie à Paris. Il réussit pleinement dans cette situation
difficile, qui le mit en contact avec la plupart de nos person-
nages politiques et lui valut les témoignages d'estime les plus
flatteurs. Il prit sa retraite à la fin de iSgS, après quarante-
cinq ans de services. Il se remit alors aux études littéraires;
lettré délicat, bibliophile exercé, ses goûts le portèrent surtout
vers Rabelais. Auditeur assidu de plusieurs cours, à l'École
pratique des Hautes-Études, particulièrement de la conférence
d'histoire littéraire de la Renaissance, il prit une part active
au commentaire du Quart Livre, à partir de 1901, et ensuite
à la constitution de la Société, à la fin de 1902. Ce fut
dans une excursion à Fère-en-Tardenois, la Ferté-Milon et
Villers-Cotterets que la première idée de la fondation fut
lancée : elle reçut, ce jour-là, la chaleureuse approbation de
M. Maugeret. Nous garderons un souvenir ému et profond de
son tact si délicat, de sa finesse, de sa merveilleuse érudition,
de son bon sens si ferme, en regrettant qu'aucun ouvrage ne
consacre la mémoire de ce savant trop modeste. Il laisse deux
filles qui ont entouré sa vieillesse des soins les plus tendres;
l'une d'elles, le Dr R. Maugeret, ancien interne des hôpitaux
de Paris, a achevé brillamment les études que son père aurait
tant souhaité pouvoir poursuivre. Nous exprimons le vœu
que la famille de notre regretté confrère publie quelque jour
la notice touchante qui a donné à celle-ci la meilleure partie
de sa substance. A. L.
CHRONIQUE. 2DD
Livres et articles récents. — Les Positions des thèses des
élèves de l'École des chartes pour l'année 191 o renferment
(p. 81-92) les positions de la thèse de notre confrère M. Mar-
cel Godet : La congrégation de Montaigu i i4go-i58oj.
— Nous relevons dans le n» de juin dernier du Mercure de
France un article où il est traité des « Cinges verds ».
— La libraire Blaizot met en vente une édition des Ballades,
rondeaux et chansons de Clément Marot, avec des eaux-fortes
en couleurs et des bois dessinés et gravés par Georges Bruyer.
— Dans le volume posthume de Jean Moréas (Variations
sur la vie et les livres) récemment publié au Mercure de France
(Paris, 1910, in-12), nous relevons un article sur l'épitaphe de
Rabelais.
— Dans le catalogue no 255 du libraire Lucien Gougy, on
trouve sous le n» i5i5 l'intitulé d'un manuscrit de 19 pages :
Laïs Fétous de Rabeles. Tournoues littérari que se fara lé
2g dé mai i88y, en l'aounou dé Mestré Françoués Rabélés.
— A signaler : dans L'Université de Paris (Revue mensuelle
de FAssociation générale des étudiants, mars-avril 1910), une
« Lettre aux étudiants d'aujourd'hui » par Panurge, à propos
de la réception à la Sorbonne de M. Roosevelt. Dans le même
no, p. 5, description de la Sorbonne empruntée à la Croisée
des chemins de M. H. Bordeaux, avec cette allusion : « C'est là
pourtant que Pantagruel soutint des thèses, par l'espace de
six semaines, depuis le matin quatre heures jusqu'à six heures
du soir. »
— A signaler : le tableau très complet tracé par notre con-
frère M. H. Schneegans, Fran^ôsische Literatur. 2. Neufran-
^^ôsisch. 1 5oo-i 62g (i902-igo5) (extrait du Romanischer Jah-
resbericht, Band. IX). — L'invasion de la France et le siège de
Saint- Di^^ier par Charles-Quint en i544,pa.T M. Albin Rozet,
en collaboration avec M. J.-F. Lembey, ouvrage solidement
documenté et élaboré avec le plus grand soin. — Rabelais
Stellung pir Volkstitmlichen Literatur, par Adolf Krùper, thèse
de Heidelberg, publiée à Darmstadt, chez Otto (1909). — Les
maladies de Vénus dans l'œuvre de F. Villon, avec un docu-
ment nouvellement interprété, par le Dr Le Pileur (Paris,
H. Champion, 1910). A. L.
256 CHRONIQUE.
— Notre confrère M. Pietro Toldo vient de faire paraître,
en français, un ouvrage très intéressant intitulé L'œuvre de
Molière et sa fortune en Italie {Txir'in, E. Loescher, 1910, in-S»,
578 p.). Dans la première partie, M. P. Toldo étudie l'œuvre
de notre grand comique; et les considérations qu'il y déve-
loppe, si elles ne sont pas toujours neuves, ont du moins cet
avantage de déterminer l'idée que M. Toldo se fait de l'évolu-
tion de Molière et de poser clairement le sujet. Mais la seconde
partie est de beaucoup la plus importante. Avec sa connais-
sance remarquable des littératures française et italienne, l'au-
teur y passe en revue les comédies de Molière jouées en Italie,
les critiques italiennes des comédies de Molière, les traduc-
tions et les imitations : les Vénitiens Goldoni, Chiari, les Gozzi
sont longuement étudiés à ce point de vue qui est capital:
enfin M. Pietro Toldo étudie le « mélodrame » (opéra et opéra-
bouffe) inspiré par l'œuvre de Molière aux xviiie et xixe siècles ;
puis les imitateurs de Goldoni; puis l'influence de Molière
sur le théâtre italien contemporain; puis « le personnage de
Molière sur la scène italienne ». On voit quel intérêt présente
son ouvrage pour les études moliéresques. (Voir ci-dessus la
rubrique « Molière et Rabelais ».)
— La Société des textes français modernes a fait paraître
récemment plusieurs volumes de ses éditions critiques fort
intéressants pour nos études : les Œuvres poétiques de Du Bel-
lay, publiées par H. Chamard; les Œuvres poétiques d'Heroët,
publiées par F. Gohin (on sait combien la rareté des exem-
plaires de ces poèmes en rendait la connaissance malaisée);
et L'Art poétique françoys de Sebillet, publié par F. Gaifl"e.
J. B.
Rabelais au vi« Congrès des publicistes français. — Notre
trésorier-adjoint, M. Maurice Du Bos, assistant à Bruxelles à
ce Congrès annuel si important pour la propagande de la cul-
turc française, y a prononcé un rapport sur nos études à la
suite duquel, le 6 septembre, le Congrès a voté une motion
très flatteuse et encourageante pour notre Société.
Le gérant : Jacques Boulenger.
Nogont-le-Rotrou, impr. Daupi;ley-Gol:verneur.
1^1
LECRITURE SAINTE
ET LA LITTÉRATURE SCRIPTURAIRÈ
DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS.
Bien que les sciences profanes et les humaniores litterae
eussent pris depuis longtemps la première place dans les
études de Rabelais, lorsqu'il écrivait Pantagruel et Gar-
gantua^ l'Ecriture sainte et la littérature scripturaire lui
restaient familières. Durant les sept années de son moi-
nage % aux offices de la nuit et du jour, il avait eu à lire et
à relire le texte de l'Ancien et du Nouveau Testaments,
Qu'il n'ait prêté qu'une oreille distraite aux leçons et aux
psaumes « marmonnés » par les moines, c'est fort pos-
sible. Il est probable encore qu'une fois échappé du cou-
vent, au temps où il errait dans le monde sans être
pourvu de bénéiice, il négligeait de faire du bréviaire sa
lecture quotidienne. Mais, en définitive, comme il ne
cessa jamais d'être « d'église », il fut toujours obligé, par
nécessité d'état, d'avoir commerce avec la littérature ecclé-
siastique. Il n'est donc pas étonnant qu'il ait fait des
emprunts à cette littérature dans l'invention de son roman.
Il y a puisé d'autant plus volontiers qu'il pouvait procé-
der par allusions brèves sans risquer de déconcerter ses
lecteurs : tous avaient eu une éducation cléricale; tous
étaient capables d'achever les citations des psaumes qu'il
laisse incomplètes; tous entendaient à demi mot des
I. 1520-1527. Je rappelle que depuis la publication de l'article de
H. Clouzot, Rabelais à Fontenay-le-Comte, R. É. R., 1907, p. 412,
nous ne savons rien de certain sur le moinage de Rabelais avant i52o.
REV. DES ET. RABELAISIENNES. VIII. l"]
258 l'écriture sainte
allusions aux récits de la Bible, 'dont nous ne compre-
nons le sens qu'après nous être reportés aux textes visés.
Ces sources scripturaires de l'œuvre de Rabelais nous
ont paru mériter une étude spéciale. Une enquête sur ces
emprunts, dont beaucoup n'ont pas encore été reconnus
et identifiés, et sur leur utilisation est, sans doute, inté-
ressante pour la connaissance des procédés artistiques de
Rabelais, mais elle touche à des questions d'un autre
ordre et d'une autre importance. Que faut-il penser, par
exemple, de Temploi irrévérencieux que fait Rabelais de
certaines citations de l'Écriture? Était-il de nature à scan-
daliser les contemporains? Pourquoi quelques-unes de
ces citations, après avoir figuré dans les premières édi-
tions de Pantagruel et de Gargantua, ont-elles disparu
de l'édition de Juste 1542, dont le texte fut adopté dans
toutes les réimpressions de ces deux livres, du vivant de
Rabelais? Ces plaisanteries sur le texte de l'Écriture ont-
elles choqué les théologiens de la Sorbonne et motivé la
condamnation de Pantagruel et de Gargantua? "Du choix
même de ces citations, de leur mise en œuvre, pouvons-
nous tirer quelques indices sur les idées de Rabelais en
matière de religion, sur son attitude dans le conflit entre
la tradition catholique et les réformateurs? C'est à ces
questions surtout, — qui intéressent la pensée et la con-
duite de Rabelais plutôt que son invention et son art, —
que notre étude se propose d'apporter des réponses.
Notre première tâche est de noter, livre par livre,
tous les emprunts de Rabelais à l'Écriture sainte : allu-
sions, réminiscences, citations. Avant de passer au Tiers
Livre, nous aurons à nous demander pour quelles rai-
sons certaines citations de l'Écriture, qui figuraient dans
les premières éditions de Pantagruel et de Gargantua,
ont disparu du texte de Juste 1542. Nous serons amené
naturellement à rechercher s'il existe quelques rapports
entre la condamnation de ces deux livres par la Sor-
bonne et ces suppressions et corrections.
DANS l'œuvre de RABELAIS. 259
PANTAGRUEL.
Prologue.
« Comme vrais fidèles, les avez creues [les Grandes
Chroniques], tout ainsi que texte de Bible ou du Sainct
Évangile. » Éd. Juste, i533, p. 3^
Quoi qu'en pense Le Duchat, Rabelais ne se raille pas
de la crédulité des fidèles. Pour faire valoir son livre et
tous ceux qui sont « de même billon «, il proteste plai-
samment qu'ils sont aussi dignes de foi que les Saintes
Écritures, le livre véridique par excellence. Pourtant, ce
rapprochement d'un livre bouffon et de l'Écriture dispa-
raît dans le texte de 1542 ; « Et comme vrais fidèles, les
avez creues gualentement. »
« J'en parle comme saint Jean de l'Apocalypse, quod
vidimus testamur. » Éd. Juste, i533, p. 5.
Il faut entendre : j'en parle, comme saint Jean parle de
sa révélation ou Apocalypse, en témoin oculaire. « Quod
vidimus testamur » est emprunté à l'évangile de Jean^ 3, 1 1 .
— Comme la plaisanterie précédente, et probablement
pour la même raison, celle-ci disparait de l'édition de 1542,
où elle est remplacée par la phrase suivante : « J'en parle
comme un gaillard onocrotale, dis-je, crotenotaire des
martyrs amen^ et croquenotaire d'amours », qui contient
un triple Jeu de mots sur le terme protonotaire ^ nom de
certains officiers de la chancellerie romaine.
« Et comme Sodome et Gomorrhe puissiez tomber en
soulphre, en feu et en abysme. « Af.-L., I, p. 218.
Allusion à la ruine de Sodome et de Gomorrhe brûlées
I. Nous citons le texte du Pantagruel de Juste, i533, d'après la
réimpression donnée en 1904 à notre Société par P. Babeau, Jacques
Boulenger et H. Patry; celui de Juste, 1542, d'après l'édition de
Marty-Laveaux. [M.-L.)
200 l'Écriture sainte
par le feu du ciel, Genèse, XIX, 24 : « Igitur Dominus
pluit super Sodomam et Gomorrham sulphur et ignem a
Domino de coelo, »
Chap. I.
La généalogie de Pantagruel rappelle à Rabelais celles
que nous ont transmises « non seulement les Grecs, les
Arabes et Ethniques, mais aussi les auteurs de la sainte
Escriture, comme monseigneur saint Luc mesmement et
saint Matthieu «. Éd. Juste, i533, p. 5.
Cette phrase, irrévérencieuse par le rapprochement
qu'elle établit entre une fiction bouffonne et l'Evangile,
disparaît de l'édition de 1542; elle est remplacée par la
suivante : « Non seullement les Arabes, Barbares et
Latins, mais aussi Gregoys gentilz qui furent buveurs
éternelz. » M.-L., I, p. 219.
Rabelais fait remonter l'origine de la lignée de Panta-
gruel au commencement du monde : « Peu après que
Abel fut occis par son frère Cayn, la terre, embeue du
sang du juste, fut certaine année si très fertile en tous
fruictz, qui de ses flans nous sont produytz. » M.-L., I,
p. 218.
Allusion au récit de la Genèse, IV, i-i5. Dans l'Écri-
ture, la terre arrosée du sang d'Abel demeure stérile pour
Gain. Cf. 11 : « Nunc igitur maledictus eris super terram,
quae aperuit os suum et suscepit sanguinem fratris tui
de manu tua. » 12 : « Cum operatus fueris eam , non
dabit tibi fructus suos. » C'est probablement ce texte qui
a suggéré à Rabelais l'idée d'établir un rapport entre l'ef-
fusion du sang et les productions de la terre.
Ce premier chapitre contient encore une allusion à
l'ivresse de Noé : « Mais, tout ainsi qu^ Noé, le saint
homme, à qui tant sommes obligés et tenus de ce qu'il
nous planta la vigne, dont nous vient ceste nectareique...
DANS l'œuvre de RABELAIS. 20 1
liqueur qu'on nomme le piot; fut trompé en le beuvant,
car il ignoroit la grande vertu et puissance d'iceluy, sem-
blablement... « Cf. Genèse, IX, 18-24.
Autre allusion au déluge : parmi les ancêtres de Pan-
tagruel, Rabelais nomme Hurtaly, « qui fut beau man-
geur de soupes et régna au temps du déluge «. Af.-L.,
I, p. 222. La mention de ce personnage, qui n'est point
cité dans le récit de la Genèse^ pourra surprendre le lec-
teur. « Et demandez comment est il possible qu'ainsi soit,
veu qu'au temps du déluge tout le monde périt, fors Noé,
et sept personnes avec luy dedans l'arche, au nombre des-
quelz n'est point mis ledit Hurtaly. » M.-L., I, p. 224.
Mais le conteur se pique de donner une réponse satisfai-
sante à la curiosité du lecteur : il allègue l'autorité de cer-
tains interprètes juifs « des saintes lettres hébraïques »,
les « massorets », qui « afferment que, véritablement, ledit
Hurtaly n'estoit dedans l'arche de Noé..., mais il estoit
dessus à cheval, jambe de çà, jambe de là... ». M.-L., I,
p. 224-225.
« Les uns enfloient par le ventre..., desquelz est escrit :
Ventrem omnipotentem. » M.-L., I, p. 220. Je suppose
qu'il y a là une allusion plaisante à un texte de saint
Paul, Epist. ad Philipp.^ HI, 18 : « Multi enim ambulant,
quos saepe dicebam vobis (nunc autem et flens dico) ini-
micos crucis Christi, quorum tinis interitus, quorum Deus
venter est. » Au Quart Livre, 58, Rabelais commentera et
traduira ce texte : « Le adoroient [Gaster] comme dieu :
luy sacrifioient comme à leur dieu omnipotent... Vous
eussiez dit que proprement d'eux avoit le saint Envoyé
escrit Philippens, 3 : Plusieurs sont... ennemis de la croix
du Christ; des quelz mort sera la consommation : des
quelz ventre est le dieu. »
« Es autres tant croissoit le nez... Nason et Ovide en
prindrent leur origine. Et tous ceux desquelz est escrit.
Ne reminiscaris. » A/.-L., I, p. 222.
202 l'Écriture sainte
Ne reminiscaris delicta nostra est une antienne qui se
chante avant et après les sept psaumes de la Pénitence. Il
y a dans cette phrase de Rabelais une allusion à une plai-
santerie cléricale, comme Ta montré M. Marcel Schwob,
R. É. R.^ t. I, p. 71-73. Le fragment de fatrasie qu'il cite,
Les noms de tous les «e^, a été composé, comme le fameux
sermon de Nemine^ dont nous parlerons plus loin, à l'aide
de tous les passages de l'Écriture Sainte qui commencent
par Ne. Ne qtiando, Ne advertes, Ne revoces, etc., sont
considérés comme des personnages d'une même lignée,
de même que tous les cas de Nemo étaient pris par l'au-
teur du Panégyrique de Nemme comme désignant un seul
et même personnage.
Le tableau généalogique de Pantagruel : « Et le premier
[des géants] fut Chalbroth, qui engendra Sarabroth », fait
songer au Liber generationis Jesu Ch?'isti, par lequel
s'ouvre l'évangile de saint Mathieu : « Abraham genuit
Isaac, Isaac autem genuit Jacob... », et nous avons vu que
ce rapprochement était même souligné par les premières
phrases du chapitre, dans les éditions antérieures à 1542.
Dans la généalogie de Pantagruel figurent quelques
noms empruntés à la Bible; les uns, comme Goliath,
désignent réellement dans l'Écriture, des géants; un autre,
Ncmrod, déformé par Rabelais en Nembroth, est le nom
d'un roi qui n'était pas d'une stature exceptionnelle. Ce
nom a servi de type à trois autres : Chalbroth, Sarabroth,
Faribroth. Cf. Sainéan, R. É. R., t. VI, p. 3oi.
Chap. II.
« Et ne fut point au temps de Helye, [la terre] plus
cschautîée que fut pour lors. » M.-L., I, p. 226.
Allusion à la sécheresse, que Jehovah, à la demande
d'Élie, fit sévir sur terre pendant trois ans. Cf. Rois^
chap. XVII et xviii.
DANS l'œuvre de RABELAIS. 203
« Encores, quand quelqu'un entroit en l'église, vous en
eussiez veu à vingtaines de pauvres altérez qui venoyent
au derrière de celuy qui la [l'eau bénite] distribuoit à
quelqu'un, la gueulle ouverte, pour en avoir quelque
gouttellette, comme le mauvais Riche, afin que rien ne se
perdist. » M.-L.^ I, p. 227.
Allusion à la parabole de Lazare et du mauvais riche.
Luc, XVI, 19-25. Cette attitude des pauvres altérés, la
« gueule ouverte », essayant de happer quelque goutte à
l'extrémité des doigts de celui qui distribue l'eau bénite,
rappelle à Rabelais la supplication du mauvais riche à
Abraham, 23 : « Elevans autem oculos suos, cum esset in
tormentis, vidit Abraham a longe et Lazarum in sinu
ejus. » 24 : « Et ipse damans dixit : Pater Abraham, mise-
rere mei et mitte Lazarum, ut intingat extremum digiti
sui in aquam, ut refrigeret linguam meam, quia crucior
in hac flamma. »
ChaP. IV.
« Dont pouvez bien croire ce que dit Nicolas de Lyra
sur le passage du psaultier où il est escrit : et Og regem
Basan : que ledit Og, estant encores petit, estoit si fort et
robuste qu'il le falloit lier de chaînes de fer en son ber-
ceau. » M.-L., I, p. 235.
Le texte : Og regem Basan, se trouve dans le
Psaume CXXXV, v. 20 : « Qui percussit reges magnos...
Et Og regem Basan. » Mais c'est dans le Deutéronome,
III, II, qu'il est question du lit de ce roi géant : « Solus
quippe Og rex Basan restiterat de stirpe gigantum. Et
monstratur lecius ejus ferreus qui est in Rahath filiorum
Amon, novem cubitos hominis longitudinis et quatuor
latitudinis ad mensuram cubiti virilis manus. »
Nicolas de Lyra était un franciscain qui vivait en Italie
au xive siècle. Il avait composé un commentaire de la
Bible qui était devenu classique. On en trouve de nom-
breuses éditions Jusqu'au commencement du xvii" siècle.
264 l'écriture sainte
Venerabilis fraîris Nicolai de Lyra ordinis Seraphici
francisci tractaîus super toto corpore Biblie, 1492 (Bibl.
nat., Rés. A. 2297). Du temps de Rabelais, dans tous les
psautiers enrichis de gloses figurent des extraits du com-
mentaire de Nicolas de Lyra. Cf. le Textus biblie publié
par Jacques Maréchal à Lyon en 1620 (Bibl. un. Paris,
R. XVI, lo-ii). A propos du texte du Deutéronome cité
plus haut, il rapporte que, selon les interprètes Juifs, Og
aurait eu trente coudées de la plante des pieds à la che-
ville, et il proteste contre cette énormité. En vain, les
Juifs objecteront que le texte du Deutéronome parle d'une
cuve de fer et non d'un berceau. De Lyra prouve que le
mot hébreu doit être traduit par berceau, et non par /z/,
et il allègue des textes. — « Dicunt... quod jam tantae erat
fortitudinis et magnitudinis quod non poterat teneri nisi
in cuna ferrea habente novem cubitos usuales in magnitu-
dinem. » C'est probablement une réminiscence de cette
phrase que nous avons dans le texte de Rabelais, mais nous
constatons : 1° qu'il n'est pas question dans N. de Lyra de
chaînes garrottant Og; 2° que De Lyra ne rapporte, que
pour s'en moquer, les extravagances de la tradition juive
sur ce personnage.
Chap. xiv.
« Le monde commença à dire : Salomon, qui rendit
par soubçon l'enfant à sa mère, jamais ne montra tel chef-
d'œuvre de prudence... » M.-L.^ I, p. 282.
Allusion au fameux jugement de Salomon rapporté dans
lesi?ow, III, 3, V. 16-28.
« Et croy que si les sièges vuides des anges ne sont
rempliz d'autre sorte de gens que de trente-sept jubilez,
nous n'aurons le jugement final et sera Cusanus trompé
en ses conjectures. » A/.-L. , II, p. 282.
Cusanus, c'est le cardinal Nicolas de Cues, ou de Cusa,
franciscain (1401-1464). Dans son ouvrage De Conjecturis
DANS l'œuvre de RABELAIS. 205
novissimorum temporum (1432), il avait fixé la fin du
monde actuel au 34*= jubilé après J.-C, le jubilé compre-
nant une période de cinquante ans, comme chez les Juifs.
Sa conjecture était fondée sur cette considération que
le déluge était arrivé au 34*^ jubilé après la création du
monde '.
« Se donna à tous les diables appellant Grilgoth, Asta-
roth... )) M.-L., I, p. 285. Astaroth est le nom d'un démon
plusieurs fois cité dans la Bible : Grilgoth est de Tinven-
tion de Rabelais. Cf. Sainéan, art. cité.
« Les diables viendront pour emporter ce fol icy;
seroient-ilz bien gens pour m'emporter aussi?..., mais je
fis le signe de la croix, criant, Agyos, Athanatos, ho
theos. » M.-L., I, p. 285.
Le grec est un des nombreux idiomes que parle
Panurge; il n'est donc pas étonnant de l'entendre invo-
quer Dieu en grec. Il est plus surprenant de voir dans
Gargantua un franc-archer se servir de la même invoca-
tion : « Quelqu'un d'eux, nommé Bon Joan, capitaine des
franctopins, tira ses heures de sa braguette et cria assez
haut : Agios ho theos. » Chap. xxxv. M.-L., I, p. i32. —
Les commentateurs rappellent que "Ayioç s Qùq sont les
premiers mots de la prière dite Trisagion, qui se chante
dans l'Église romaine à l'office du vendredi saint. Mais il
n'est point dit dans le texte que Bon Joan ait ouvert son
livre d'heures; ce cri semble lui venir spontanément à la
bouche, dès qu'il se croit en face « d'un diable déguisé ».
Il est vraisemblable que ces trois mots grecs, peut-être
empruntés au Trisagion, étaient pour les bonnes gens une
formule cabalistique, destinée à conjurer l'apparition des
diables, et d'autant plus efficace qu'elle était pour eux
inintelligible.
I. Rappelons que Lefèvre d'Etaples avait donné en i5i4, chez
Josse Bade, une édition des œuvres complètes de Nicolas de Cues;
peut-être est-ce par cette édition que Rabelais le connaissait.
266 l'écriture sainte
ChAP. XVI.
Le chap. xvi contient deux formules liturgiques : « Il
sceut toutes les rues, ruelles et traverses de Paris, comme
son Deus det. » M.-L., I, p. 296. Deus det nobis suam
pacem est une formule des grâces dites après le repas.
« Mais quand ce fut à Vite, missa est... » M.-L., I,
p. 298. Ite, missa est est la formule par laquelle le célé-
brant annonce que la messe est finie.
Chap. xvii.
« Car les pardonnaires me le donnent, quant ilz me
disent en présentant les relicques à baiser, centuplum acci-
pies, que pour ung denier jen prenne cent : car accipies
est dit selon la manière des Hébrieux qui usent du futur
en lieu de l'impératif, comme vous avez en la loy : Domi-
num deum tuum adorabis et illi soli servies, diliges proxi-
mum tuum et sic de aliis. » Éd. Juste, i533, p. 59.
Les pardonnaires empruntaient leur formule : Centu-
plum accipies à saint Mathieu, XIX, 29 : « Et omnis qui
reliquerit domum... aut agros propter nomen meum,
centuplum accipiet et vitam aeternam possidebit. »
Panurge cite la « loy » non d'après le Deutéronome qui
porte, 6, i3 : « Dominum deum tuum timebis et illi soli
servies », mais d'après la réponse du Christ au tentateur,
Luc, IV, 8 : « Et respondens Jésus dixit illi : scriptum
est : Dominum deum tuum adorabis et illi soli servies. »
Le commandement « Diliges proximum tuum sicut te
ipsum » se trouve dans le Lévitique, i3, 18, dans Marc,
12, 3i, dans Luc, 20, 41, dans Mathieu, 22, 39.
Le texte de Juste, 1642, abrège cette citation. « Comme
vous avez en la loy diliges dominum, id est dilige. »
M.-L., I, p. 3o2.
« Tu seras une fois pendu. Et toy, dit-il, tu seras une
DANS l'œuvre de RABELAIS. 267
fois enterré ; lequel est plus honorable ou l'air ou la terre ?
He grosse pécore! Jesucrist ne fut -il pas pendic en Pair! «
Ed. Juste, i533, p. 6i. Ce dernier membre de phrase a été
supprimé en 1542, sans doute à cause de l'inconvenance
du rapprochement établi entre Panurge et le Christ.
ChAP. XVIII.
« Comme il nous feust manifestement demonstré en la
royne de Saba, que vint des limites d'Orient et mer Per-
sicque pour veoir l'ordre de la maison du saige Salomon
et ouyr sa sapience. « Af.-L., I, p. Soy.
La visite de la reine de Saba à Salomon est rapportée
dans les Rois, III, 10, i. « Sed et regina Saba, audita fama
Salomonis in nomine Domini venit tentare eum in aenig-
matibus. »
2. « Et ingressa Jérusalem multa cum comitatu et divi-
tiis... venit ad regem Salomonem et locuta est ei universa
quae habebat in corde suo. «
3. « Et docuit eam Salomon omnia verba quae propo-
suerat; non fuit sermo, qui regem posset latere et non
responderet ei. »
Les expressions « vint des limites « et « ouyr sa sa-
pience » sont traduites du texte dans lequel Mathieu et
Luc rapportent une réponse de Jésus aux Scribes et aux
Pharisiens. Mathieu, XII, 42 : « Regina Austri... venit a
finibus terrae audire sapientiam Salomonis... » Id. dans
Luc, XI, 3i.
ChaP. XX.
« Et ecce plus quam Salomon hic. » M.-L., I, p. 319.
C'est le mot du Christ sur lui-même, dans cette réponse
aux Scribes et Pharisiens, que nous venons de mention-
ner : « Regina Austri surget in judicio cum generatione
ista et condemnabit eam : quia venit a tinibus terrae
audire sapientiam Salomonis et ecce plus quam Salomon
hic. » Mathieu, XII, 42; Id. dans Luc, XI, 3i.
208 l'écriture sainte
« Non est discipulus super magistrum. » M.-L.^ I,
p. 320. Cette sentence de Jésus est rapportée dans Mathieu^
10, 24; Luc^ VI, 40, et Jean, i3, 16.
« Il n'y eust celuy qui ne beust vingt-cinq ou trente
muiz. Et savez comme? Siciit terra sine aqua. » Réminis-
cence du Psaume CXLII, v. 6 : « Expandi manus meas
ad te : anima mea sicut terra sine aqua tibi. »
ChaP. XXIII.
« Gargantua avoit esté translaté au pays des phées par
Morgue, comme fut jadis Enoch et Helye. » Éd. Juste,
i533, p. 36.
L'enlèvement d'Enoch est raconté dans la Genèse^ V,
22 : « Et facti sunt omnes dies Enoch trecenti sexaginta
anni : ambulavitque cum deo et non apparuit, quia ttilit
eum deus »; celui d'Élie dans les Rois, IV, 2, 1 1 :
« Cumque pergerent et incedentes sermocinarentur, ecce
currus igneus et equi ignei diviserunt utrumque; et ascen-
dit Elias per turbinem in coelum. »
Rabelais, on le voit, en usait familièrement avec le texte
de la Bible en rapprochant de l'enlèvement d'Enoch et
Élie celui de Gargantua. Aussi ne faut-il pas s'étonner
que dans le texte de Juste, 1342, « Ogier et Artus » rem-
placent les deux personnages bibliques. M.-L., I, p. 33o.
ChaP. XXIV.
« Lors le regardant, trouvèrent escript par dedans en
Hebrieu, Lamah hazabthani, dont appellerent Epistemon,
luy demandant que c'estoit à dire? A quoy respondit que
c'estoyent motz Hebraicques signifians, pourquoy me as
tu laissé? » M.-L., I, p. 333.
C'est le cri de détresse du Christ crucifié. Mathieu, 27,
46 : « Et circa horam nonam clamavit Jésus voce magna,
dicens : Eli, Eli, lamma sabacthani? Hoc est : Deus
meus, Deus meus, ut quid dereliquisti me? » « Cette appli-
DANS l'œuvre de RABELAIS. 269
cation profane, dit Le Duchat, est proprement du génie
italien, et c'est de la 41^ nouvelle du Masuccio Salernitano
que Rabelais l'a tirée. »
Erreur. L'idée de cette inscription est dans Arnaud de
Villeneuve, qui avait inventé un anneau magique. « Et in
circunferentia sui sit Hely Hely Lamazabathani, consum-
matum est, et ab alia parte in circunferentia Jésus Naza-
renus, rex Judeorum... Et qui portât eum erit mansuetus
et misericors, sapiens et honcstus et ad dandum consilia
utilis... Et qui eum portabit secum securus per mare navi-
gabit... » Ce texte latin convient fort bien et au caractère
et à la situation de Pantagruel dans cet épisode. (D'après
A. Germain, De la médecine et des sciences occultes à
Montpellier^ p. 16,. et L. Delaruelle, Ce que Rabelais doit
à Erasme et à Budé^ dans la Revue d'histoire littéraire^
1904, p. 220, n. I.)
ChaP. XXIX.
« Car quoy? David tua bien Goliath facillement. Moy
doncques qui en battroys douze telz qu'estoit David : car
en ce temps la ce n'estoit que ung petit chiard, nen deffe-
ray-Je pas bien une douzaine? » Ed. Juste, i533, p. 23.
Allusion au récit des Rois^ L 17. Saùl (verset 33) objecte
à David qu'il ne pourra lutter contre le Philistin Goliath,
parce qu'il est trop Jeune : « Quia puer es. » La traduc-
tion familière que Rabelais donne du mox puer disparaît
dans l'édition de Juste, 1542 : « Car quoy? David tua bien
Goliath facillement. Et puis ce gros paillard Eusthenes,
etc. » M.-L., I, p. 356.
« Toi qui as mille milliers de centaines de milions de
légions d'anges, duquel le moindre peut occire tous les
humains..., comme jadys bien apparut en l'armée de
Sennachérib... » M.-L., I, p. 358. Réminiscence d'un épi-
sode raconté dans les Rois, IV, 19, 35 : « Factum est igi-
tur in nocte illa, venit angélus Domini et percussit in
castris Assyriorum centum octoginta quinque millia.
270 L ECRITURE SAINTE
Cumque diluculo surrexisset, vidit omnia corpora mor-
tuorum. »
ChaP. XXXI.
« Se trouvèrent en la place... jusques au nombre de
dixhuyct cens cinquante et six mille unze, sans les femmes
et petit\ en/ans. « M.-L.^ I, p. 371. Cette formule qui se
retrouve, Gargantua^ XVII et XXVII, Tiers Livre, I et
IV, Quart Livre, Ane. Prologue et XLIX, est d'origine
biblique. Cf. Mathieu, XV, 38 : « Erant autem qui man-
ducaverunt quatuor millia hominum, extra parvulos et
mulieres. » Daniel, XIV, 9 : « Exceptis mulieribus et
parvulis et Jîliis. «
« Ainsi commencèrent à marcher droict en Dipsodie,
en si bon ordre qu'ilz ressembloyent es enfans d'Israël,
quand ilz partirent d'Egypte pour passer la mer Rouge. »
M.-L., I, p. 371. Réminiscence de VExode, XII et XIII.
— UExode n'insiste pas sur ce bel ordre.
On voit que Pantagruel contient déjà un nombre consi-
dérable d'emprunts à l'Ecriture sainte. La présence de
frère Jean dans la seconde partie de Gargantua nous vau-
dra un nouvel appoint de textes sacrés, le moine alléguant
volontiers dans toutes les circonstances de la vie quelques
bribes du Psautier, « matière de bréviaire ».
GARGANTUA.
Prologue.
« Vous n'approchez ny de pieds ny de mains à mon
opinion, qui décrète icelles [allégories] aussi peu avoir
esté songées d'Homère que d''Ovide en ses métamorphoses
les sacremens de TÉvangile, les quelz un frère Lubin...
s'est efforcé démontrer. » M.-L., I, p. 6.
On sait de quelle faveur avaient joui au moyen âge les
DANS L ŒUVRE DE RABELAIS. 27 1
interprétations allégoriques des auteurs anciens. On dési-
gnait ce genre de commentaires à tendance moralisante du
nom de Moralisationes. Rabelais fait ici allusion aux
« moralisations » des Métamorphoses d'Ovide qui avaient
été composées au xiv<= siècle par le dominicain anglais
Thomas Walleys, professeur de théologie à Paris et à
Oxford. Il avait découvert dans toutes les fables rappor-
tées par Ovide des symboles ou des images de la religion
chrétienne. Ses « moralisations » parurent traduites en
français par Colard Mansion, sous le nom de Bible des
poètes^ à Bruges, 1484, et à Paris, 1493. Josse Bade les
publia en latin, en 009 : Metamorphosis Ovidiana mora-
liter explanata, in-4°. Les humanistes se moquaient de
ces interprétations allégoriques des poèmes antiques. Les
Epistiilae Obscurorum Virorum nous montrent frère
DoUenkopfius tout fier des subtilités qu'il puise dans Tho-
mas Walleys : « Nuper acquisivi unum librum, quem
scripsit quidam magister noster Anglicusdeordine nostro
et habet nomen Thomas de Walleis et compositus est ille
liber super librum Metamorphoseos Ovidii; exponens
omnes fabulas ajlegorice et spiritualiter... Certissimum
est quod spiritus sanctus infudit huic viro talem doctri-
nem. Quia scribit ibi concordantias inter sacram scriptu-
ram et fabulas poetales » [Ep. Obs. Vir., t. VI, p. 42 de
l'éd. Bôcking). — A l'époque de Rabelais, seuls les moines
ignorants, les frères Lubin, pouvaient encore voir dans
Bacchus et Sémélé des figures du Christ et de la Vierge.
Chap. I.
Le rapprochement que Rabelais avait fait dans Panta-
gruel entre la généalogie de ses héros et celle du Messie
se présente de nouveau h sa pensée; mais il proteste qu'il
ne dira rien du « Messias «, d'abord parce qu'il n'a pas
qualité pour traiter de ce sujet, ensuite parce que les
calomnies des « cafards « lui ont interdit toute excursion
sur ce domaine. « Je vous dis que par don souverain des
272 L ECRITURE SAINTE
cieulx nous a esté réservée l'antiquité et généalogie de
Gargantua, plus entière que nulle autre; excepté celle du
Messias, dont je ne parle, car il ne m'appartient : aussi
les diables (ce sont les calomniateurs et caffars) s'y
opposent. )) M.-L.^ I, p. 10.
Chap. V.
« En sec Jamais l'àme ne habite. » M.-L.^ I, p. 22. Rémi-
niscence d'une sentence qui se trouve dans les Quaestiones
Veteris et novi Testamenti attribuées à saint Augustin. —
Ex Veteri Testamento. Quaesîio XXIII : « Anima certe
quia spiritus est, in sicco habitare non potest; ideo in
sanguine fertur'. » Cette opinion était invoquée dans un
passage du Décret, P. II, Caus. 02, qiiaest. 2, cap. 9, à qui
l'on doit sans doute sa vulgarisation parmi les clercs. On
la trouve encore alléguée dans un passage de la Nef des
fols., p. 56 de la traduction en vers français par Pierre
Rivière (Paris, G. de Marnef, 1497) :
Notre esperit...
En notre cœur et sang se tient
Et si, jamais ne se contient,
Ainsi que lisons, en sec lieu.
« Je boy comme un templier et je tanquam sponsus et
moy sicut terra sine aqua. « M.-L., I, p. 22.
Tanquam sponsus est une réminiscence du Psaume XVIII
[Caeli enarrant gloriam Dei) au v. 6 : « In sole posuit
tabernaculum suum. Et ipse tanquam sponsus procedens
de thalamo suo. «
Nous avons déjà rencontré sicut terra sine aqua dans
Pantagruel, chap. xx; c'est un fragment du verset 6 du
Psaume CXLII. « Expandi manus meas ad te : anima
mea sicut terra sine aqua tibi. »
I. Cf. Pseudo-Augustini quaestiones veteris et novi Testamenti
CXXVII. — Recensuit Alexander Souter, p. 5o, 1. 20 [Corpus Scrip-
torum Ecclesiasticorum latinorum, publié à Vienne).
DANS l'œuvre de RABELAIS. l'jZ
« J'ay la parole de Dieu en bouche : Sitio. » M.-L.^ I,
p. 23. C'est une des dernières paroles du Christ sur la
croix. Cf. Jean, XIX, 48 : « Postea sciens Jésus quia
omnia consummata sunt, ut consummaretur scriptura,
dixit : Sitio. »
Il n'y a peut-être pas de pire profanation du texte de
l'Écriture dans toute l'œuvre de Rabelais que cette
parodie d'un cri de détresse du Christ en croix. Henri
Estienne dans V Apologie pour Hérodote., chap. xiv, cite
certaines applications indécentes que les ivrognes font
« des passages de la sainte et sacrée Ecriture à leur ivro-
gnerie... A chaque verre du vin, ils disent : Cor mundum
créa in me, Deus, et spiritum rectum innova in visccribus
meis... Pour dire qu'un vin est meilleur qu'un autre : Hic
est, tenete eum... Quand il n'y a plus de vin : Date nobis
de oleo vestro : quia lampades nostrae exstinguntur...
Quand on prend le verre pour boire : quia plus est [jeu de
mots snr piot]. » La parodie du Sitio dépasse de beaucoup
celles-ci en inconvenance. Et pourtant elle ne fut point
supprimée du texte de 4042. Il y a plus : nous la retrou-
vons dans un sermon joyeux, publié à Lyon, vers 1540,
suivant M. Emile Picota Cf. Sermon joyeux de Bien
boire., à deux personnaiges, c'est assavoir : le Prescheur,
le Cuisinier, dans V Ancien théâtre français de VioUet-
le-Duc, t. II, p. i3 :
Le Prescheur :« Et aussi Dieu nous avisa
De bien boyre et nous devisa
Et nous dist ce mot : Sitio. »
Nous aurons à expliquer comment ces parodies des
textes de l'Écriture qui nous paraissent aujourd'hui si
choquantes étaient admises au xvi^ siècle.
« Ex hoc in hoc. » M.-L., I, p. 24.
I. Cf. Le monologue dramatique, dans l'Ancien théâtre français,
par E. Picot, dans Romania, 1886, p. 33G.
REV. DES ET. RABELAISIENNES. VIII. l8
274 L ECRITURE SAINTE
Psaume LXXIV, 9 : « Hune humiliât et hune exahat :
quia calix in manu Domini vini meri plenus misto.
« Et inclinavit ex hoc in hoc : verumtamen faex ejus
non est exinanita : bibent omnes peeeatores terrae. «
Dans le psaume, la main du Seigneur ineline le ealiee
de l'un à l'autre ; le buveur de Rabelais détourne le texte
de son sens et d'un geste indique probablement qu'il fait
passer le vin de ceci : la coupe, en cela : la bouche.
ChaP. VI.
« Je le prouve, disait-il : Nostre Sauveur dit, en l'évan-
gile Joannis XVI : la femme qui est à l'heure de son enfan-
tement a tristesse : mais lorsqu'elle a enfanté, elle n'a
souvenir aucun de son angoisse. » Texte de 1 534. — Rémi-
niscence de Jean, XVI, 21 : « Mulier cum parit, tristitiam
habet, quia venit hora ejus : cum autem pepererit pue-
rum, jaîn non meminit pressurae propter gaudium, quia
natus est homo in mundum. »
« Ha, dist-elle, vous dictes bien, et aime beaucoup
mieulx ouir tels propos de l'évangile et mieulx m'en trouve
que de ouïr la vie de sainte Marguerite ou quelque autre
capharderie. »
Au moyen âge, au temps de Rabelais, et même après
lui, les femmes en couches avaient pour sainte Margue-
rite une dévotion particulière dont on trouve l'origine
dans la Légende dorée. Sainte Marguerite, vierge et mar-
tyre, au moment de succomber sous les tourments, remer-
cia Dieu de l'avoir soutenue dans ses souffrances et le
supplia de secourir ceux qui se souviendraient d'elle, et
particulièrement les femmes en couches qui l'invoque-
raient. Cf. Sermones de Sanctis. De Sancta Margareta, et
Sermones Dormi secure, « addensque ut quaecumque in
partu laborans et cam invocaret illesa prolem emitteret.
Factaque est vox de celo dicens quod in suis petitionibus
esset exaudita, » fol. CXI de l'éd. de Simon Vincent (Bibl.
un. R. XVI, 1232). La Vie de sainte Marguerite est fréquem-
DANS L ŒUVRE DE RABELAIS. 27D
ment annexée aux livres d'heures du xvi^ siècle. Les Heures
à l'usage d'Orléans (Paris, Jean de Brie, i520, Bibl. un.
R. XVI, 1034) contiennent une Vie de Madame sainte Mar-
guerite, vierge et martyre, en vers grossièrement ryth-
més et assonances ^ et une Oraison à sainte Marguerite,
à dire pour les femmes grosses, en vers du même genre.
On lisait aux femmes en couches la passion de sainte
Marguerite, comme l'attestent un passage du prologue de
Pantagruel : « En cas qu'ilz n'eussent senty allégement
manifeste..., ny plus ny moins que les femmes estans en
mal d'enfant, quand on leur ligt la Vie de sainte Margue-
rite », et cette épigramme de Melin de Saint-Gelays :
Anne sentant au ventre une tranchée...
Lors sur un lit, le jarret estendu
Entre les bras d'une qui luy recite
La passion de sainte Marguerite...
Jeta un cry et puis fit quatre pets.
(Ed. P. Blancheniain, t. II, p. 271.)
En 1542, tout ce passage, depuis k Je le prouve... » jus-
qu'à « capharderie », fut retranché du Gargantua, sans
doute comme injurieux pour la dévotion aux saints, qua-
lifié de « capharderie ».
« Ne dit Salomon, Proverbiorum XIV: Innocens crédit
omnia verba, etc. Et saint Paul, prim. Corinthior. XIII :
Charitas omnia crédit? Pourquoi ne le croiriez-vous?
Pour ce, dictes vous, qu'il n'y a nulle apparence. Je vous
dis que pour caste seule cause vous le devez croire, en foy
parfaicte. Caries Sorbonistes disent que foy est argument
des choses de nulle apparence. »
I. Voici, comme spécimen de cette poe'sie populaire, la prière de
sainte Marguerite à sa mort : « Après je te prie et requicr, Que ne
vueille pas oublier, Les femmes quand me requerront, Et en peine
d'enfant seront, Quand feront ma passion lire, Mon grief tourment
et mon martyre : Que leur mal face tost fincr, Et leur fruict bap-
tesme gaigner. »
276 l'écriture sainte
D'après le contexte \ Rabelais donne ici au mot Inno-
cens le sens d'innocent, d' « homme de bien ». mais dans
le texte des Proverbes, XIV, i5, il signifie imprudent et
est opposé à astutus, homme habile. « Innocens crédit
omni verbo : astutus considérât gressus suos. «
Saint Paul, Corinth., I, i3, 7. « [Charitas] omnia suf-
fert, omnia crédit, omnia sperat, omnia sustinet. »
C'est saint Paul lui-même qui a donné de la foi la défi-
nition que Rabelais prête aux Sorbonistes. Cf. Ep. ad
Hebraeos, XI, i : « Fides est substantia rerum speran-
darum, argumentum non apparentium. » Même, si nous
en croyons Érasme, Eloge de la Folie, LUI, p. 118, de
l'éd. J.-B. Kan, les Scholastiques reprochaient précisé-
ment à cette définition paulinienne de ne pas être dans
les formes de la dialectique : « Paulus fidem praestare
potuit, at idem cum ait : Fides est substantia rerum spe-
randarum, argumentum non apparentium : parum magis-
traliter definivit. » Et voici, d'après le commentaire de
Listrius sur ce passage de VEloge de la Folie, la défini-
tion de la foi d'après les Scholastiques, « Fides estvolun-
taria certitude absentium infra scientiam et supra opinio-
nem constituta. »
Il y a dans ce passage de Rabelais une série de calem-
bours; innocens, charitas sont pris dans un sens qui n'est
point celui qu'ils ont dans les textes de Salomon et de
saint Paul. De même, le mot apparence est employé dans
deux sens différents. Il n'y a dans cette étrange nativité
nulle apparence, c'est-à-dire nulle vraisemblance^, objecte
le lecteur. — C'est précisément pourquoi vous devez le
croire « en foy parfaicte », répond le conteur; puisque la
1. « Si ne le croyez, je ne m'en soucie; mais un homme de bien,
un homme de bon sens croit toujours ce qu'on luy dit et ce qu'il
trouve par escrit. »
2. C'est un des sens de ce mot au xvr siècle. Cf. Amyot, Périclès,
p. 36 de l'éd. Louis Clément : « Et encore y en avoit-il qui son-
geoyent desjà à conquérir la Thoscane et l'empire de Cartage : ce
qui n'estoit pas du tout sans apparence, ny sans occasion d'espé-
rance... »
DANS L ŒUVRE DE RABELAIS. 277
foi s'applique aux objets de nulle évidence^ [rerum non
apparentium.]
Tout ce passage a été retranché de l'édition de Juste,
1542, soit parce qu'il oflYe une application bouffonne de la
définition de la foi, soit plutôt parce qu'il contient une
raillerie à l'adresse des Sorbonistes.
ChaP. VII.
« Ce que oyans les assistans, dirent que vrayement il
devoit avoir par ce le nom de Gargantua, puisque telle
avoit esté la première parole de son père à sa naissance,
à l'imitation et exemple des anciens Hébreux. « M.-L.^ I,
p. 29.
Chez les Hébreux, le choix du nom de l'enfant était
inspiré par une circonstance quelconque de la naissance.
Cf. Vigouroux, Dictionnaire de la Bible, art. Nom,
40 Imposition des noms. Ce sont ordinairement les pa-
rents qui donnent le nom à l'enfant. La mère remplit pré-
férablement cet office. Le père intervient aussi. Abraham
donne le nom à Isaac. Genèse, XXI, 3. Jacob appelle son
dernier fils Benjamin. Genèse, XXXV, i8. David nomme
son fils Salomon, II. Rois, XII, 24. Zacharie, son fils
Jean. Luc, I, 63. — Les familiers de Grandgousier se con-
forment donc à l'usage des Hébreux non pas en donnant
pour nom à Gargantua les premières paroles prononcées
par son père, mais en tirant ce nom d'une circonstance
de la naissance de l'enfant.
Chap. VIII.
« 'H àYaTCTj oi 'CriTzX Ta eauTî^ç. » AI.-L.. I, p. 34. Saint
Paul, Ep. aux Corinthiens, I, i3, 5. « Non quaerit quae
sua sunt. » Cette sentence appartient à la définition de la
charité, dont nous avons déjà rencontré un fragment au
chap. VI : « Charitas... omnia crédit. »
Le rapport de cette sentence avec la description précé-
278 l'écriture sainte
dente me semble indiqué par un passage du Moyen de
parvenir, XV : « On pratique le doux androgine,... on
fait la beste à deux dos..., c'est estre bonne personne,
parce que nul n'est bon et n'y a bonne personne que celle
qui se faisant du bien en fait à un autre. »
Chap. X.
« Mâïj le tesmoignage evangelique vous contentera.
Matth.. 17, est dit qu'à la transfiguration de Nostre Sei-
gneur, vestimenta ejus facta sunt alba sicut lux : ses ves-
temens furent faits blancs comme la lumière. » M.-L., I,
p. 40.
Le texte de la Vulgate porte au passage indiqué : « Ves-
timenta ejus facta sunt alba sicut nix, » et dans Marc, IX,
2 : « Et vestimenta ejus facta sunt splendentia et candida
nimis velut 7iix... »
La leçon sicut lux est une correction d'Érasme, qui
l'explique ainsi, dans les Annotationes qui suivent son
édition du Nouveau Testament ^Froben, iSip), p. 58.
« Ad haec in omnibus quae quidem ego viderim graecis
exemplaribus scriptum erat, non (sicut nix) sed wç -0 çwç,
id est, sicut lux. Unde videri poterat errore scribae, lux
mutatum in nix, nisi secus et legeret et interpretaretur
Hieronymus atquc item Chrysostomus, praesertim cum
alius Evangelista meminerit fullonis, cujus ars est candi-
dare vestes. Quanquam Valla de his verbosius argutatur
quae si quis cupiat cognoscere et si quid videbuntur ad
evangelii sensum facere, sunt in promptu. »
Nous avons donc ici une preuve que Rabelais avait pra-
tiqué l'édition du Nouveau Testament donnée par Erasme.
'( Et Thobie, chap. v, quand il eut perdu la veue, lors
que Raphaël le salua, respondit : quelle joye pourray-je
avoir, qui point ne voy la lumière du ciel ? M.-L., I, p. 40.
Thobie, 3, 12 : « Et ait Tobias : Quale gaudium mihi
erit. qui in tenebris sedeo et lumen coeli non video? »
DANS l'œuvre de RABELAIS. 279
« En telle couleur tesmoignèrent les anges la Joye de
tout l'univers à la résurrection du Sauveur, Jean^ 20, et à
son ascension, Act. i. « M.-L.^ I, p. 40.
Jean^ 20, 12 : « Et [Maria Magdelena] vidit duos ange-
los m albis^ sedentes, unum ad caput et unum ad pedes,
ubi positum fuerat corpus Jesu. » Actes^ I, 10 : « Cumque
intuerentur [discipuli] in coelum euntem illum, ecce duo
viri astiterunt juxta illos in vesîihus alhis. »
« De semblable parure vit saint Jean Evangeliste, Apoc.
4 et 7, les fidèles vestus en la céleste et béatifiée Hierusa-
lem. » M.-L., I, p. 41.
Apocalypse, IV, 4 : « Et in circuitu sedis sedilia viginti
quatuor : et super thronos viginti quatuor seniores seden-
tes circumamicti vestimentis albis. »
VII, i3 : « Et respondit unus de senioribus et dixit
mihi : Hi, qui amicti sunt stolis albis, qui sunt? et unde
venerunt? »
14. « Et dixi illi : Domine mi, tu scis. Et dixit mihi :
Hi sunt qui venerunt de tribulatione magna et laverunt
stolas suas et dealbaverunt eas in sanguine Agni. »
Les quatre textes bibliques allégués ici par Rabelais
se trouvent à la rubrique Albus dans la grande Concor-
dance publiée à Bâle chez Froben en i523. Concordantiae
majores cum declinabilium utriusque instrumenti , tum
indeclinabilium dictionum; praemissa praefatione Joan.
Frobenii; et secunda pars qiiae dictionum indeclinabilium
Concordantias continet: cum praefatione Joan. de Secu-
bia. In-fol.
Chap. XL
« Faisoit chanter Magnificat à matines et le trouvoit
bien à propos. « M.-L., I, p. 45.
Le Magnificat, cantique d'actions de grâces de la Vierge
après l'Annonciation [Luc, I, 46-55), ne se chante Jamais
à l'office de nuit. « Chanter Magnificat à matines » était
une locution usuelle dans le monde clérical pour désigner
28o l'écriture sainte
quelque acte fait hors de propos ou à contre-temps. Cf.
H. Estienne, Apologie pou?- Hérodote, III, 76.
Chap. XIII.
« J'y estois, dist Gargantua, et bien tost en sçaurez le
tu autem. » M.-L., I, p. 52.
« Tu autem, Domine, miserere nobis » est la formule
sur laquelle se clôt chaque leçon des offices. Connaître
une question jusqu'au tu autem, c'est la connaître jusqu'au
bout. Cf. Pantagruel, chap. xi : « Lors, dist Pantagruel :
Mon amy, voulez-vous plus rien dire! Respondit Baise-
cul : Non, Monsieur : car j'en ay dit tout le tu autem... »
M.-L., I, p. 233.
Chap. xix.
La harangue de Maître Janotus de Bragmardo est ornée
de réminiscences de l'Écriture. « Une paire de chausses
est bonne et vir sapiens non abhorrebit eam. » M.-L., I,
p. 70.
Ecclesiaste, 38, 4 : « Altissimus creavit de terra medi-
camenta. Et vir prudens non abhorrebit illa. »
« Reddite que sunt Cesaris Ccsari et que sunt dei deo. »
Eod. loc.
C'est la réponse du Christ aux Scribes lui demandant
s'il faut payer le tribut. Luc, 20, 25; Math., 22, 21 ; Marc,
12, 17.
« Si vostre jument s'en trouve bien, aussi fait nostre
Faculté, que comparata est jumentis insipientibus et simi-
lis facta est eis. Psalmo nescio qtio, si l'avois-je bien quotté
en mon paperat. » M.-L., I, p. 71.
Le psaume coté par Janotus est le XLVIII«. Les mor-
tels que la prospérité aveugle sur leur destinée y sont
comparés à des bêtes de somme, versets i3-2i : « Et
homo, cum in honore esset, non intellexit : comparatus
est jumentis insipientibus et similis factus est illis. » Si
DANS l'œuvre de RABELAIS. 28 1
peu flatteuse que fût cette comparaison des théologiens
avec des bêtes de somme, elle n'a pas été rayée de Téd.
de 1542.
Maître Janotus, qui s'aide de tout ce qu'il sait de latin,
insère en sa harangue des formules liturgiques : « Hay,
Domine, je vous prie, in nomine Patris et Filii et Spiritus
Sancti^ Amen^ que vous rendez nos cloches : et Dieu vous
gard de mal et Nostre Dame de Santé, qui vivit et régnât
per omnia secula seculoriim. Amen. » M.-L., I, p. 72.
ChaP. XXI.
« Ordinairement, il s'esveilloit entre huit et neuf heures,
fust jour ou non : ainsi l'avoient ordonné ses regens théo-
logiques, allegans ce que dit David : Vaniim est vobis ante
lucem sur gère. » M.-L.., I, p. 77.
Psaume CXXVI, 1-2 : « Nisi Dominus aedificaverit
domum, in vanum laboraverunt qui aediticant eam...
Vanum est vobis ante lucem surgere; surgite postquam
sederitis, qui manducatis panem doloris. »
Là encore, le texte allégué ne s'applique au cas exposé
qu'à la condition d'être séparé du contexte et pris à con-
tresens. Cette phrase de David a d'ailleurs prêté à d'autres
facéties du même ordre : aujourd'hui encore, dans cer-
tains milieux « théologiques », faire la grasse matinée se
traduit par : avoir le Vanum.
Chap. xxiii.
« Ce pendant qu'on le frotoit, luy estoit leue quelque
pagine de la divine Escripture, haultement et clerement,
avec pronunciation compétente en la matière. » M.-L.., I,
p. 86.
Cette lecture, haut<î, claire, respectueuse du caractère
du texte, s'oppose à la pratique des moines qui « mar-
monnent grand renfort de légendes et pseaulmes nulle-
ment par eulx entenduz. Ils content force patenostres
L ECRITURE SAINTE
entrelardées de longs Ave Mariaz, sans y penser ny
entendre. » Gargantua^ XL; M.-L.^ I, p. 149.
ChaP. XXVII,
« Là fut décrété qu'ilz feroient une belle procession,
renforcée de beaux preschans et letanies contra hostium
insidias et beaux responds pro face. » M.-L.^ I, p. 104.
Les préchants (praecantus) sont les motets entonnés par
le premier chantre ou préchantre.
J'ai vainement cherché des litanies coîitra hostium insi-
dias dans plusieurs bréviaires du temps de Rabelais. La
Letania major (Litanies des saints) ne comporte même
pas de formule « pour la paix » ou « contre les ennemis ».
Les « responds » pro pace diffèrent dans les bréviaires
selon les diocèses ou les ordres. « Esto nobis domine tur-
ris fortitudinis a facie inimici » est la formule du Brevia-
rium estivale secundum ritum venerabilium 7-eligiosorum
insignis monasterii beatissimi Albini Andegavis Ord.
Sancti Bénédictin 1 53i.
Les Processionalia du temps de Rabelais donnent,
comme prière pro pace : « Tua est potentia, tuum regnum,
Domine. »
Mais nulle part je n'ai pu trouver ^a prière que chantent
les moines de Seuillé : impetum inimicorum. M.-L., I,
p. 104. Peut-être Rabelais a-t-il retenu de quelque psaume
ces deux mots, si bien choisis pour donner une impres-
sion de lenteur et de monotonie qui contrastent plaisam-
ment avec l'ardeur et l'impatience de frère Jean : « Re-
tourne au cœur de l'Eglise ou estoientles autres moines...,
lesquelz voyant chanter, im, im, pe, e, e, e, e, tum, um,
in, i, ni, i, mi, co, o, o, o, o, rum, um : c'est, dist-il,
bien chien chanté. » M.-L.^ I, p. 104.
ChaP. XXXV.
« Quelqu'un d'eux, nommé Bon Joan, capitaine des
DANS l'œuvre de RABELAIS. 283
franctopins, tira ses heures de sa braguette et cria assez
haut, Agios ho theos. « M.-L., I, p. i32. Voir supra la
note sur le chap. xiv de Pantagruel^ p. 265.
« Les maroufles... disoient..., c'est un lutin ou un
diable ainsi déguisé. Ab hoste maligno libéra nos^ Do-
mine; et s'en fuyoient à la route. »
Formule rituelle sur le type des prières de la Letania
major : Ab omni malo, Libéra nos Domine.
Afulgure et tempestate, id.
A morte subitanea, id.
Etc.
Chap. xxxvii.
« Mais ilz en eurent telle recompense qu'ilz sont tous
péris en la ruine du chasteau, comme les Philistins par
l'engin de Sanson et ceux que opprima [écrasa] la tour de
Siloé; desquelz est escrit. Luc, i3. » M.-L., I, p. 139.
On sait comment Samson, ayant recouvré sa force pre-
mière, ébranla les colonnes du temple, qui s'écroula,
écrasant dans sa chute Samson et trois mille Philistins.
Cf. Juges, XVI, 26-3 1.
La ruine de la tour de Siloë, qui écrasa dix-huit per-
sonnes, est rapportée dans Luc, i3, 4 : « Sicut illi decem
et octo supra quos cecidit turris in Siloë et occidit eos :
putatis quia et ipsi debitores fuerint praeter omnes homi-
nes habitantes in Jérusalem? »
Chap. xxxvni. "*
Ce chapitre contient une application plaisante du texte
d'un psaume à la mésaventure des pèlerins mangés en
salade : « Lasdallcr... leur remonstra que ceste adventure
avoit esté prédite par David, Psal... cum. exsurgerent
homines in nos, forte vivos déglutissent nos, quand nous
fusmes mangés en salade au grain du sel. — Cum irasce-
retur furor eorum in nos, forsitan aqua absorbuisset nos.
284 l'écriture sainte
quand il beut le grand traict. — Torrentem pertransivit
anima nostra^ quand nous passasmes la grande boyre. —
Forsitan pertransisset anima nostra aquam intolerahilem^
de son urine, dont il nous tailla le chemin. Benedictus
Domimis^ qui non dédit nos in captionem dentibus earum.
Anima nostra^ sicut passer^ erepta est de laqueo venan-
tiu7n, quand nous tombasmes en la trape. Laqueus contri-
bus est, par Fournillier, et nos liberati siimus. Adjuto-
7'ium tjostrum, etc. « M.-L., l, p. 143. C'est tout le
Psaume CXXIII que cite Lasdaller, à l'exception du
début du premier verset : Nisi quia Dominus erat in nobis,
[cum exsurgerent, etc.,] et de la fin du huitième et der-
nier : [Adjutorium nostrum in nomine Domini], quifecit
coelum et terram.
Rabelais se moque ici des prédicateurs, des théologiens
ou même des simples fidèles, qui voyaient dans les textes
de l'Écriture des figures ou des prédictions des événements
contemporains. Déjà l'auteur des Epistulae Obscurorum
vironim s'était raillé de ces allégations imprévues des
textes sacrés : « Ego semel fui in Caméra ipsius, —
raconte un moine, — tune vidi ibi jacere cappam suam et
vidi quod fuit plena pediculorum. Et ipse videns quod
ego vidi, allegavit Scripturam dicens : Animalia tua habi-
tabunt in ea, » p. 248. — Ces citations abusives et plai-
santes de l'Écriture étaient des facéties de clercs. De bons
esprits y prenaient plaisir : témoin Jacques Colin, abbé
de Saint-Ambroise et lecteur du roi François I^"". Un jour
le roi François rapportait à son lecteur les doléances des
moines de Saint-Ambroise, qui se plaignaient que leur
abbé les laissât mourir de faim : « Je croy que David
entendait Dieu quand il disoit : Si non fuerint saturati
murmurabunt. Et interprétoit ce mot au roy, selon son
office de lecteur. Et depuis, dit-il, le Nouveau Testament
a parlé d'eux tout appertement, là où il est escript en saint
Mathieu, au chap. xvii, 20 : Hoc Genus demoniorum non
ejicitur, nisi oratione et jejunio. — Hoc genus demonio-
DANS l'œuvre de RABELAIS. 285
rum, dit-il, c'est-à-dire ce genre de moines. « Nouvelles
récréatiotis et joyeux devis ^ nouv. 47. .
L'auteur du Fort inexpugnable de l'honneur du sexe
féminin, François de Billon, s'amuse, dans sa Préface, à
établir une conformité entre les prophètes et secrétaires
de Dieu et les notaires et secrétaires du roi de France :
Moïse préfigure Huraut de Cheverny; Josué, d'Orne;
Samuel, Longuet, etc. Les Protestants furent les premiers
qui s'indignèrent de voir les textes sacrés traités avec une
telle familiarité. Cf. H. Estienne, Apologie pour Héro-
dote, XIV.
ChAP. XXXIX.
« Diavol! il n'y a plus de moust, Gei-minavit radix
Jesse. » M.-L., I, p. 144. Sur la « racine de Jessé », ii y
avait une équivoque obscène, qu'on retrouve dans d'autres
textes^ ; elle est suggérée ici par le contexte : il n'y a plus
de moust (mou). Frère Jean déforme le texte bien connu
d'Isaïe, XI, i : « Et egredietur virga de radiée Jesse et flos
de radice ejus ascendet. »
ChAP. XL.
« Tous vrais christians, de tous estatz, en tous lieux, en
tous temps, prient Dieu et l'Esprit prie et interpele pour
iceulx et Dieu les prend en grâce. » M.-L., I, p. i5o. Il y
a peut-être ici une réminiscence de Saint Paul, Ep. aux
Romains, VIII, 26 : « Similiter autem et Spiritus adjuvet
infirmitatem nostram : nam quid oremus, sicut oportet,
nescimus : sed ipse Spiritus postulat pro nohis gemitibus
I. L'édition Burgaud-Desmarets et Rathery, t. I, p. 237, cite ce
fragment d'un vieux Noël :
« Par parfaite médecine
M'ont là adressé
Une immaculée racine
Sortant de Jessé. »
286 l'écriture sainte
inenarrabilibus. » Saint Paul se sert deux fois du mot
interpellare au sens d'intercéder^ en parlant, il est vrai,
non du Saint-Esprit, mais du Christ : Epitre aux Ro-
mains^ 8, 34, « qui etiam interpellet pro nobis » et Epître
aux Hébreux^ 7, 25, « semper vivens ad interpellendum
pro nobis ».
« Mais, gay, gay, [dit frère Jean] ad formam nasi
cognoscitur ad te levavi. » M.-L.^ I, p. i5i.
Ad te levavi [oculos meos] est le début du Psaume CXXII,
V. I. — Ces mots servent ici à suggérer une équivoque
obscène en rapport avec la première partie de la phrase :
Ad formam nasi. « Dicuntur Nasati, ut Lampridius adver-
tit, viriliores, ac belle mutoniati », dit Caelius Rhodigi-
nus, Lectionum Antiquarum libriXVI, 1. XIV, 60. Laurent
Joubert protestera contre ce préjugé populaire en citant
la phrase de Rabelais qui l'avait consacré : « Et quoy qu'on
dise Ad formam nasi cognoscitur ad te levavi, d'autant
que la proportion des membres n'est observée en tous,
plusieurs ont une belle trompe de nez, qui sont camus du
reste et plusieurs camus de nez, sont bien apointés du
membre principal. « Erreurs populaires et propos vul-
gaires touchant la médecine et le régime de santé. Bor-
deaux, Millanges, 1679, liv. V, chap. iv.
Chap. xli.
« Je vous supplie, commençons vous et moy les sept
pseaumes., pour voir si tantost ne serez endormy. » M.-L.,
I, p. l52.
Ces « sept pseaumes » sont les psaumes dits de la Péni-
tence : 1° Domine ne in furore tuo arguas me (Psaume VI) ;
2° Beati quorum (Ps. XXXII); 3° Domine ne in furore
(Ps. XXXVII); 4° Miserere mei Deus iPs. Ij; 5° Domine
exaudi orationem meam et clamor meus ad te veniat
(Ps. CI) ; 6« De Profundis (Ps. CCXIX) ; 7° Domine exaudi
orationem meam auribus percipe... (Ps. CXIII).
DANS l'œuvre de RABELAIS. 287
« Et commençans le premier pseaume, sur le point de
beaîi quorum s'endormirent et l'un et l'autre. « Eod. loc.
Ce sont les premiers mots du second Psaume de la Péni-
tence : Beati quorum remissae sunt iniquitates.
« Mais, venite apotemus. » M.-L.^ I, p. 154. Jeu de mots
sur la prière des Matines : Venite Adoremus^ tirée du
Psaume XGIV, 6. « Venite adoremus et procidamus. »
Chap. xlv.
« Entretenez vos familles, travaillez chacun en sa vaca-
tion... et vivez comme vous enseigne le bon apostre saint
Paul... » M.-L., I, p. 168.
Rabelais résume ici quelques-uns des enseignements de
saint Paul dans son Epitre aux Ephésiens, 4 et 5.
Chap. l.
« Je considère que Moïse, le plus doux homme qui de
son temps fust sur la terre, aigrement punissoitles mutins
et séditieux au peuple d'Israël. » M.-L., I, p. i85.
D'après les Nombres, XII (épisode de Marie, Aaron et
Moïse), V. 3 : Erat enim Moyses vir mitissimus super
omnes homines qui morabantur in terra.
Chap. li.
« Adonc leurs fit un festin le plus délicieux qui fut veu
depuis le temps du roy Assuere. » M.-L., I, p. 188.
Allusion à la description du festin d'Assuérus sur
laquelle s'ouvre le livre d'Esther. Il y eut un festin pour
les grands qui dura cent quatre-vingts jours, et un autre
pour le peuple, qui fut de sept jours.
Conclusion sur Pantagruel et Gargantua.
Tels sont les emprunts de Rabelais à l'Écriture dans
Pantagruel et Gargantua. Nous sommes frappés d'abord
L ECRITURE SAINTE
de leur abondance et de leur variété, et ensuite de l'ir-
révérence avec laquelle Rabelais applique ou interprète
les citations des textes sacrés. D'autre part, nous avons
constaté que nombre de ces citations et allusions ont
disparu du texte de 1542. Cette correction du texte pri-
mitif a manifestement été inspirée par le désir de ména-
ger les autorités ecclésiastiques qui avaient condamné
à leur apparition et Pantagruel et Gargantua. Il y avait
dans ces deux livres une satire nullement déguisée contre
certaines traditions catholiques : les pèlerinages, l'institu-
tion monastique, les indulgences, etc. Rabelais, en 1542,
ne pouvait songer à expurger son œuvre de ces éléments
satiriques trop nombreux et trop importants. Il s'est con-
tenté d'atténuer ce qu'avaient de trop choquant pour les
oreilles des théologiens certains passages du texte primi-
tif ^ L'examen de ces passages, corrigés ou supprimés en
I. Il convient préalablement de nous demander si ces corrections
et suppressions ont été faites par Rabelais lui-même. Aucun témoi-
gnage, ni extrinsèque, ni intrinsèque, ne nous le garantit d'une
façon formelle. Mais il y a de fortes présomptions en faveur de leur
attribution à l'auteur lui-même, plutôt qu'à son éditeur ou à quel-
qu'un de ses amis. En effet, on conçoit fort bien qu'un intermé-
diaire ait pu, sur les indications de Rabelais, opérer systématique-
ment la substitution du mot sophistes aux mots théologiens,
sorbonistes, etc., et ce sont là les plus nombreuses des corrections
de 1342. Mais :
a) Cette substitution n'a pas été faite invariablement et comme
mécaniquement. Une fois, au moins, sophistes est substitué non
à théologiens ou sorbonistes, mais à arabes : « Un tas de badauds
médecins herselés en l'officine des Arabes. » Gargantua, chap. xxiii,
i535 : « Herselés en l'officine des Sophistes », 1542. — En outre, il
y a plus de variété qu'il ne parait au premier abord dans les correc-
tions des mots théologiens, sorbonistes, etc. Cf. Gargantua, xv :
« Commenda qu'on le feist bien chopiner théologalement », i535,
« sophistiquement », 1542. — Ibid., xviii : « On les feist boyre théo-
logalement », i535, « rustrement », 1542. — Ibid., xx : « Comment
il eut procès contre les sorbonistes », i535, « contre les aultres
maistres, » 1542; et même chapitre, infra : « Les sorbonistes n, i535,
« les magistres », 1642. Nous pourrions alléguer d'autres exemples
encore.
b} Quelques corrections supposent une connaissance de la topo-
graphie parisienne ou de certains détails de la vie universitaire de
DANS l'œuvre de RABELAIS. 289
1542, ne nous donnera pas les raisons de la condamnation
de Pantagruel et de Gargantua, mais il nous éclairera
sur les préjugés, les scrupules et les susceptibilités des
théologiens. Rappelons d'abord ce que nous connaissons
de la condamnation de Pantagruel et de Gargantua.
Paris qu'on ne saurait guère accorder à l'éditeur lyonnais F. Juste,
tandis quelle est un des caractères les plus frappants de l'invention
de Rabelais dans ces deux premiers livres. Telle est, par exemple,
les corrections qu'apporte l'édition de 1542 à la phrase suivante,
Gargantua, xvii : « Le lieu auquel convint le peuple tout folfré et
habeliné [après l'enlèvement des cloches] feut Sorbone, où lors
estoit, maintenant n'est plus l'oracle de Lucèce. » Pour préparer la
députation et la harangue de Janotus de Bragmardo, Rabelais doit
placer cette assemblée du peuple de Paris dans quelque collège ou
quelque bâtiment dépendant de l'Université. Or, dans l'édition de
1542, le mot Sorbone disparaît, remplacé par Nesle. Cette substitu-
tion déconcerte au premier abord. L'hôtel de Nesle, situé sur l'em-
placement actuel de la Monnaie, à l'endroit où les murailles de
Paris atteignaient la Seine, appartenait au domaine royal. Rabelais
le connaissait bien, pour avoir séjourné, selon la conjecture très
vraisemblable de M. Lefranc, à l'hôtel Saint-Denis, lequel « joux-
tait le pourpris de Nesle ». Mais quelle vraisemblance y avait-il de
supposer une réunion du peuple et une délibération de l'Université
dans cet hôtel royal .'' La raison de ce choix de l'hôtel de Nesle
comme siège d'une réunion universitaire, nous la trouvons dans
l'aflèctation particulière qu'avait le petit hôtel de Nesle à l'époque
où Rabelais vivait à Paris. « En i522, François I" y établit un
bailli chargé de conserver les privilèges et de juger les procès de
l'Université de Paris; mais, quatre ans après, ayant aboli cette
charge et rendu au prévôt de Paris le soin de protéger l'Université,
il lui laissa tacitement le château de Nesle, bien que ce magistrat
demeurât au Châtelet. » Cf. A. Berty et Tisserand, Topographie
historique du Vieux Paris. Région occidentale de l'Université. —
Une réunion du peuple et de l'Université n'avait rien d'invraisem-
blable dans rhôtel de Nesle, qui avait été quelque temps le siège
d'une juridiction créée spécialement pour l'Université.
cj Enfin la plupart des corrections de 042 ont une saveur fran-
chement rabelaisienne. Cf. Gargantua, vu : « A esté la proposition
déclairée par Sorbone scandaleuse, » i535, « mammallement scanda-
leuse, » 1542. — Ibid., IX : « Si le prince le veult et commande... »,
i535, « Si Dieu me saulve le moule du bonnet », 1542, etc., etc.
Pour toutes ces raisons, on peut admettre que les corrections et
suppressions pratiquées dans l'édition de 1342 sont bien de la main
de Rabelais.
KEV. DES ET. RABELAISIENNES. VIII. I9
290 L ECRITURE SAINTE
La condamnation de Pantagruel. Nous la connaissons
par une lettre de Calvin à Fr. Daniel et à ses autres amis
d'Orléans, qu'Herminjard datait de la lin d'octobre i533^
Calvin, résidant alors à Paris, raconte à ses amis com-
ment certains théologiens viennent d'offenser gravement
Marguerite de Navarre, sœur du roi, en interdisant son
dernier ouvrage : Le Miroir de l'âme pécheresse. La reine
s'est plainte au roi, qui a fait demander le motif de cette
interdiction. Dans une assemblée générale, présidée par
le nouveau recteur, Cop, l'Université a désavoué l'arrêt
de la Sorbonne. Seul, un certain Le Clerc s'est efforcé de
le justifier : « Ultimus verba fecit Clericus, parochus S''
Andreae, in quem omnis culpa derivabatur, aliis a se
amolientibus... Quantum attineret ad negocium quod
esset in manibus, se quidem fuisse delegatum Academiac
decreto ad eam provinciam : nihil tamen minus sibi in
animo fuisse quam adversus Reginam quippiam moliri,
foeminam tam sanctis moribus, tam pura religione prae-
ditam : cujus rei argumento esse poterant justa quae
matris suae manibus post mortem persolvisset. Se pro
damnatis libris habuisse obscaenos illos Pantagriielem.,
Sylvam [amorum] et ejus monetae. Hune intérim inter
suspectos reposuisse, quod sine Facultatis consilio editus
esset, magna fraude aresti quo vetitum erat inconsulta
Facultate quicquam edere quod ad Fidem spectaret. »
Ainsi l'apologie de Leclerc est nette; il a mis à part
comme suspect Le Miroir de l'âme pécheresse, parce
qu'il a été publié sans l'avis de la Faculté de théologie,
contrairement à un arrêt du Parlement du 21 mars 1622,
interdisant la publication de tout livre de religion qui
n'aurait pas été soumis à l'examen de la Sorbonne; quant
à Pantagruel, il l'a condamné au même titre que la
Forest d'amours et d'autres livres de ce genre, comme
obscène.
La publication par M. Léopold Delisle du Registre des
I. Cf. Hcrminjard, Correspondance des Réformateurs, t. III, p. 106.
DANS L ŒUVRE DE RABELAIS. 29I
procès-verbaux de la Faculté de théologie de Paris pen-
dant les années i5o5-i533\ manuscrit conservé aux
archives de la maison de laTrémoïlle et versé à la Biblio-
thèque nationale en 1899 (n° 1784 du fonds latin des Nou-
velles acquisitions), nous apporte de nouveaux documents
sur cet épisode. C'est exactement le 23 octobre qu'eut lieu
l'assemblée générale de l'Université dont il est parlé dans
la lettre de Calvin (cf. fol. 269, n° CLI). Jusqu'au 8 no-
vembre, la Faculté de théologie s'occupa de l'incident du
Miroir de l'âme pécheresse. Ce jour-là, réunie aux Mathu-
rins, elle déclara qu'elle n'avait pas pu condamner le livre
de la reine Marguerite, puisqu'elle ne l'avait pas lu, et
cinquante-huit théologiens de la Faculté signèrent cette
déclaration. De Pantagruel et de la Forest d'amours, il
n'est pas question dans ces délibérations de la Faculté de
théologie.
Sur les circonstances de la condamnation de Gargan-
tua^ qui figure en 1543 dans un catalogue d'ouvrages cen-
surés antérieurement, nous ne savons rien.
En somme, à ne considérer que la déclaration de Le
Clerc dans l'assemblée du 23 octobre i533, Pantagruel a
été condamné comme dangereux pour les mœurs. Pour-
tant, aucune « obscénité » n'a été supprimée dans l'édition
de 1542; tandis que les passages qui ont été corrigés ou
retranchés dans Gargantua comme dans Pantagruel sont
ceux qui pouvaient scandaliser ou alarmer des théolo-
giens veillant sur l'intégrité du dogme et des traditions
catholiques. D'autre part, l'hétérodoxie des tendances de
ces deux livres nous est garantie parles sympathies qu'ils
trouvèrent chez les protestants. Calvin dira plus tard que
Rabelais avait goûté à la nouvelle doctrine évangélique^.
Dans la bibliothèque d'Olivetan, qui ne contenait que six
1. Paris, C. Klincksieck, 1899. — T'wé des Notices et extraits des
manuscrits de la Bibliothèque nationale et autres bibliothèques,
t. XXXVI.
2. Cf. De Scandalis, i55o : « Alii ut Rabelaysus, Dcpcrius et
Goveanus gustato evangelio, eadem coecitate sunt percussi. » P. 45
du t. VIII de l'édition Baum, Cunitz et Reuss.
292 L ECRITURE SAINTE
livres en français, figure Gargantua^ . Il est donc certain
que, pour les théologiens de Sorbonne, Pantagruel et
Gargantua étaient ou suspects d'hérésie ou tout au moins,
suivant leur expression, blessants pour les oreilles pieuses :
« Piarum aurium ofîensiva », et nous sommes fondés à
voir dans des passages corrigés en 1542 ce qui a particu-
lièrement choqué la Faculté de théologie.
1° Les théologiens ont-ils été choqués des travestisse-
ments de certains textes bibliques, des applications bouf-
fonnes que Rabelais fait de la parole sacrée, comme dans
ce passage du chap. vi de Gargantua : « Ne dit Salomon,
etc., « qui a été retranché en 042? — Nous pouvons
répondre que certainement les théologiens n'ont pas songé
à faire un grief à Rabelais de ces irrévérences à l'égard du
texte sacré. Ces familiarités qui nous paraissent cho-
quantes étaient d'usage dans le monde des clercs : nous
avons vu Jacques Colin, abbé de Saint-Ambroise, com-
mettre quelques calembours sur des textes de la Bible et
de rÉvangile pour amuser François I«^ Les prédicateurs,
— Henri Estienne s'en indignera plus tard-, — usaient
dans leurs sermons d'interprétations de l'Écriture inatten-
dues et saugrenues. Voici, entre autres exemples, comment
Michel Menot tirait de VAve Maria le texte d'un sermon
contre le luxe et la débauche : « Omnia bona [ecclesias-
tica] transeunt per très particulas de l'Ave Maria, scilicet :
1° Benedicta tu; 2° in mulieribus; 3° Fructus ventris.
i"^ Benedicta tu. Ce sont les grandes pompes...; 2° in
mulieribus. Oportet habere dominas die ac nocte ; 3° Fruc-
tus ventris. Ce sont les convives et banquets. »
Naturellement, les laïques suivaient l'exemple des clercs.
Les mystères et les moralités contiennent de fréquentes
parodies des textes sacrés 3. Il existait même une variété
1. Cf. Herminjard, t. VI, p. 23; l'inventaire de la bibliothèque
d'Olivetan se trouve dans une lettre de Christophe Fabri à Jean
Calvin, datée de Thonon, 3 septembre ib3g.
2. Apologie pour Hérodote, chap. xiv.
3. Cf. la Condamnation de Banquet, moralité, par Nicole de la
DANS l'œuvre de RABELAIS. 298
de monologue dramatique, le Sermon joyeux, qui com-
portait, comme les véritables sermons, un « texte », cita-
tion latine, dans laquelle l'Écriture était parodiée de la
façon la plus grotesque ^ C'est ainsi que le Sermon
joyeux de bien boire, qui contient la parodie du Sitio
mentionnée plus haut (p. 273), prend pour texte les paroles
du Christ à la communion [Mathieu, 26, v. 26-27) •
« Bibite et comedite. Mathei undecima secunda. »
Le Sermon joyeux et de grande value — A tous les
foulx qui sont dessoub:^ la nue (i543) débute par une paro-
die du signe de la croix et une citation plaisante d'Isaïe :
In nomine Bachi et Ciphi atque Sancti Doli. Amen.
Ve qui sapientes estis in oculis vestris.
Hec verba Esaye originaliter quinto capitule
Scribuntur et recitative ad nostre collationis
Fondamentaliter exordium assumentur.
Ces sermons joyeux des xv^ et xvi^ siècles dérivaient de
certains sermons facétieux composés en latin au moyen
âge par des moines : tel le sermon de Nemine déjà cité ou
le Sermo de sanctissimofratreinvicem. L'Église était donc
habituée à voir les clercs et les fidèles user des textes
sacrés pour des parodies ou des applications plaisantes,
et nul théologien à l'époque de Rabelais n'eût songé à se
scandaliser de voir le régent de Gargantua invoquer le
Chesnaye (i5o7), dans le Recueil de Jarces, soties et moralités du
XV' siècle, par L. Jacob, p. 344 :
Bancquet. « C'est ce que David a chanté,
Quand il a dit : Ecce bonum. »
Je pleige d'autant. « Boire ensemble par unité,
C'est ce que David a chanté. »
Je boy à vous. « Voici la dame de beaulté,
Qui est quasi super thronum. »
Passe temps. « C'est ce que David a chanté,
Quand il a dit : Ecce bonum. «
I. Sur les sermons joyeux, voir l'excellente étude de M. E. Picot :
Le monologue dramatique dans l'Ancien théâtre français, Romania^
1886, 1887, 1888.
294 L ECRITURE SAINTE
Vanum est vobis anîe lucem surgere de David pour auto-
riser les longs sommeils, ou encore Lasdaller interpréter le
Psaume CXXXIII comme une prédiction de la mésaven-
ture des pèlerins. Voilà pourquoi le Sitio et le Eli Lamma
Sabacthani sont restés dans le texte de 1642; si quelques-
unes de ces citations, celle de Jean^ XXVI, ou celles de
Salomon et de saint Paul dans le chap. vi de Gargantua^
ont été retranchées, ce n'est point à cause de l'irrévérence
du ton, mais pour des raisons particulières que nous
aurons à exposer plus loin.
2"^ Quand on parcourt VHistoria Universitatis Pari-
siensis de Du Boulay pour le premier tiers du xvi^ siècle,
la Collectio jiidicioriim de novis erroribus de Ch, Du
Plessis d'Argentré et le Registre des procès-verbaux de la
Faculté de théologie de Paris, que nous citions plus haut,
on constate que presque toutes les propositions scanda-
leuses, hérétiques ou « offensives des pieuses oreilles » se
réduisent à quatre chefs : ai d'abord le culte de la Vierge
et des Saints; bi les pardons et indulgences; cj l'autorité
de l'Église en matière scripturaire; d) les observances
diverses : carême, jeûnes, pèlerinages, etc. Dans les pas-
sages de Gargantua et de Pantagruel corrigés ou suppri-
més en 1542, que trouvons-nous qui soit contraire, sur
ces quatre points, à ce que les théologiens d'alors consi-
déraient comme l'orthodoxie?
ai II n'y a rien dans le texte primitif de Pantagruel et
de Gargantua qui soit particulièrement irrévérencieux
pour le culte de la Vierge. Notons pourtant que parmi
les coq-à-l'âne du plaidoyer de Humevesne s'était glissée
dans le texte primitif une mention de VAve Maria : « Une
liasse d'ognons liée de trois cents Avez Mariatz. » Éd.
Juste, i533, p. 40. Cette phrase a été corrigée en 1642 :
« Une liasse d'oignons liée de troys cens naveaulx. »
M.-L., I, p. 276.
Sur la dévotion envers les saints, la Sorbonne était
vétilleuse. Il était entendu que non seulement ce culte
DANS l'œuvre de RABELAIS. 29?
était autorisé par une longue tradition, mais encore qu'il
était d'institution divine, puisque Dieu avait dans diffé-
rentes circonstances révélé les lieux où gisaient les reliques
des saints'. Aussi l'édition de 1542 supprima-t-elle le pas-
sage du chap. VI de Gargantua^ où la dévotion à sainte
Marguerite est traitée de « capharderie », ainsi que la liste
des adjurations adressées aux saints par les Parisiens vic-
times du déluge urinai de Gargantua, chap. xvii : « Les
plagues Dieu, je renye Dieu! Frandiene vez tu ben, La
mer Dé! Po cab de Dious! Das dich Gots leyden schend!
Pote de Christo! Ventre sainct Quenet! Vertus guoy! Par
sainct Fiacre de Brye! Sainct Treignant! Je foys veu à
sainct Thibaud!... Par sainct Andouille! Par sainct Guo-
degrin qui feut martyrizé des pomes cuyttes! Par sainct
Foutin l'apostre! Par sainct Vit! »
Il reste que Rabelais n'a pas ménagé ses railleries à
l'adresse des « porteurs de rogatons » ; mais les théologiens
ne pouvaient songer à défendre ces moines ou pseudo-
moines qui abusaient de la crédulité des bonnes gens,
en exposant à leur vénération de fausses reliques de
saints. De même, il ne faut pas s'étonner que le dis-
cours de Gargantua aux pèlerins à propos de leur pèleri-
nage à Saint-Sébastien (chap. xlv) ait été maintenu inté-
gralement : Gargantua s'indigne en apprenant que des
prêcheurs ont prétendu « oue la peste vienne de Saint-
Sébastian »; les Saints envoyer des fléaux! Quel blas-
phème! C'est les faire semblables aux diables! — La Sor-
bonne elle-même aurait traité de superstition cette croyance
I. Cf. la censure prononcée contre Le Court, curé de Condé, dans
le diocèse de Séez. Du Boulay, t. VI, p. g3 : « Prop. VI. Item a dit
in Sermone : Si les os de Saint-Pierre étoient en mon église, je les
ferois honorablement mettre en terre; mais si mes Paroissiens les
alloient révérer, moi-même je les porterois en un sac à la rivière.
Censura. Haec propositio est Eunomii et Vigilantii Hacrcticorum
blasphemiae consona et piae Fidelium in Sanctos devotioni dero-
gat, Dei quoque ordinationi, cujus revelatione plurimorum Sancto-
rum corpora e terris erecta sunt, prorsus adversa. »
296 l'écriture sainte
du populaire qui prêtait aux saints non seulement le pou-
voir de guérir certains maux, mais encore celui de les
infliger'.
b) Il n'y a rien ni dans le Pantagruel^ ni dans le Gar-
gantua sur le trafic des indulgences. Les plaisanteries
sur les « pardons » : exploitation des pardonnaires par
Panurge-, offres de « pardons » faites généreusement par
Jean le Maire, devenu pape aux enfers', et par Maître Ja-
notus de Bragmardo'', ont subsisté dans le texte de 1542.
0 Sur l'interprétation de l'Écriture, les théologiens
étaient d'une intransigeance farouche. En i533, ils avaient
obtenu du Parlement un arrêt défendant aux professeurs
royaux de « lire et interpréter la Sainte Écriture sans
l'agrément de la Faculté de théologie »"'. Déjà, en i33i,
1. Sur la dévotion envers les saints guérisseurs, voir R. E. R.,
t. III, p. 442-444, et t. IV, p. 19g, Rabelais et les saints préposés aux
maladies, par le D' H. Folet. — Dans les sermons des prédicateurs,
saint Sébastien n"est jamais représenté comme le génie malfaisant
qui souffle la peste; mais il en préserve. Cf. Guillaume Pépin, Ser-
mones de Sanctis. Paris, Chevallon, i525, fol. 65, c. 2 : « Nota quod
inter omnes sanctos quos colit ecclesia iste [Sebastianus] solet
reclamari contra pestem ; nec absque causa : sicut sequens déclarât
exemplum. Rc-fert enim legenda Lombardica sive aurea : quod in
Lombardiae partibus tempore régis Gouberti tam crudelis pestis
viguit et maxime Papie, ut vix vivi sufficerent sepelire mortuos.
Revelatum est autem cuidam quod nequiquam haec pestis cessaret
donec in dicta civitate apud ecclcsiam divi Pétri altare consecrare-
tur in honorem beati Sebastiani. ^o facto mox pestis cessavit. Et
illuc a Roma reliquiae sancti viri dei sunt delate. Ob quam etiam
pestem vitandam hodie pêne infinita altaria nomini beati Sebas-
tiani sunt dedicata... plurimae missae celebrantur... atque plurima
vota offeruntur. »
2. Pantagruel, chap. xvii; M.-L., I, p. 3o2-3o3.
3. Pantagruel, chap. xxx; M.-L., 1, p. 368 : « Gaignez les par-
dons, coquins, guaignez, ilz sont à bon marché. Je vous absoulz de
pain et de souppe [de peine et de coulpe] et vous dispense de ne
valoir jamais rien, etc. »
4. Gargantua, chap. xix; M.-L., I, p. 71 : « Vultis etiam pardo-
nos? Per diem vos habebitis et nihil poyabitis. »
5. Cf. Du Boulay, Historia Universitatis Parisiensis, t. VI,
année i533, 29 décembre : « Car il ne suffit à bien interpréter et
traduire d'avoir la simple langue et interprétation en mots, mais il
faut prendre sensum medullarem et mysticum et non reddere ver-
DANS l'œuvre de RABELAIS. 297
ils avaient interdit de lire la traduction française des
Psaumes de David par Marot^ Dès i525, dans le procès
intenté à Briçonnet, évêque de Meaux, par les Corde-
liers, à qui il avait interdit de prêcher, la Faculté de théo-
logie avait condamné une proposition de l'évêque : « Qu'il
est bon et loisible au Peuple avoir la Bible et psautier en
françois^. » — Rabelais ne touche pas à cette question;
il ne nous dit pas si c'est en français ou en latin que le
page Anagnostes lit tous les jours à Gargantua « quelque
pagine de la divine Escriture » ^. Dans Pantagruel, il avait
écrit, en plaisantant, à la fin du boniment dans lequel il
annonce le programme des livres suivants : « Ce sont
beaux textes d'évangiles en françois. » Ed. Juste, i533,
p. no. En 1542, cette phrase est remplacée par: « Ce sont
belles besoignes. » M.-L., I, p. 383.
d) Il n'est pas difficile de deviner par certaines allusions
ou plaisanteries quelles étaient les idées de Rabelais sur
les observances : pèlerinages, jeûnes, etc. C'est à ceux de
bum verbo, seu adhaerere cortici verborum ut faciunt Judaei...
Lequel sens et entendement mystique ne pourroit estre compris et
délayé par celuy qui veut interpréter les saintes lettres s'il n'est
docte en la Faculté de théologie et s'il avait seulement la notion
des langues hébraïcque et latine sans la profonde doctrine de théo-
logie, il pourroit par son interprétation et dérogeance nuire à la
tradition faite et receue par l'Eglise dont suivroit inconvénient mer-
veilleux et daretur ansa calumniandi Lutheranis, attendu la diver-
sité des auditeurs doctes et indoctes qui suivroient lesdites lettres. »
1. Cf. Du Boulay, op. cit., p. 234.
2. Cf. Du Boulay, op. cit., p. 176 : « Sur ce [qu'il est bon et loi-
sible au peuple avoir la Bible et psautier en françois] demanderons
volontiers, s'il est expédient que les cantiques animae devotae
optantis Christi adventum et ipsius Christi vox Christi et Ecclesiae
de Christo, vox Synagogae ad Ecclesiam, etc., fussent translatez en
vulgaire. Et dit que si ces mots Osculetur me osculo oris sui, quia
meliora sunt ubera tua vino fragantia unguentis optimis... Dilectus
meus inter ubera mea commorabitur, Pulcher es mi dilecte et
decorus, lectulus noster floridus... et autres choses saintes et de
divine contemplation soient translatées en vulgaire... gens idiots,
cardeurs et autres mechanicques en abuseroient et feroient des
chansons de lasciveté. »
3. Gargantua, chap. xxiii; M.-L., I, p. 86.
298 l'écriture sainte
ses contemporains qui font consister la religion dans ces
pratiques qu'il applique l'épithète de « cafards ». Mais, à
part une correction dans le chap. xxviii de Pantagruel^
rien ne nous indique que les hardiesses du texte primitif
sur ce point aient été jugées particulièrement dangereuses.
3° Quels étaient donc, d'après les corrections de 1342,
les passages qui avaient indisposé les théologiens et peut-
être provoqué la censure de ces deux livres? Ce sont tout
simplement les railleries à l'adresse des théologiens et de
la Faculté de théologie. Il ne saurait y avoir de doute à
cet égard; le soin que Rabelais a pris en 1642 de faire dis-
paraître du texte primitif les mots Sorbonne et théolo-
giens indique clairement où était le délit; il avait péché
moins contre la théologie que contre les ihéologiens. —
Ce grief capital ne pouvait plus être articulé contre l'édi-
tion de 1542. En effet, partout où les mots Sorbonne,
théologiens et leurs dérivés ont pu être remplacés par
quelque équivalent, cette substitution s'est opérée systé-
matiquement^. Parfois la phrase qui contenait une rail-
1. « Je ne te dys pas, comme les caphards, ayde toy, Dieu te
aydera, car c'est au rebours : ayde toy, le diable te rompra le col.
Mair je te dys : metz tout ton espoir en Dieu et il ne te délaissera
point. » La formule : « Ayde toy. Dieu te aydera » est évidemment
une défaite du caphard, qui se dérobe quand on lui demande un
service.
2. Je ne vois qu'une exception à cette règle : au chap. xv de Gar-
gantua, un calembour par lequel sont désignés les théologiens a
été maintenu en 1542 : « Voyons, si bon vous semble, quelle diffé-
rence y a entre le sçavoir de vos resveurs mateologiens du temps
jadis et les jeunes gens de maintenant. » M.-L., I, p. ôo. — Ce terme
de mateologiens, transcrit du latin mateologi, qui n'était lui-même
qu'une transcription du grec laaTaiôXoyoi, désignait, pour tous les
humanistes, les théologiens. Ce mot grec se trouve chez divers
auteurs anciens et dans le Nouveau Testament, Epitre de saint Paul
à Titus, I, 10. Érasme le traduit par vaniloqui et explique ainsi sa
traduction dans ses Annotationes, p. 58o de l'édition à\x Novum Tes-
lamcntum publiée chez Froben en i5i6 : « Vaniloqui, graece est
[xaTaiÔAoyoi, quod non sonat mendacem, sed inania frivolaque
loquentem, nam vanus proprie latinis dicitur mendax. » Les huma-
nistes appliquèrent naturellement celte épithète aux théologiens
ergoteurs et bavards. Dans une lettre à Guillaume Marbois, en tête
DANS L ŒUVRE DE RABELAIS. 299
lerie à l'égard de la Sorbonne a disparu tout entière,
c'est le cas du passage : « Ne dit Salomon... », Gargan-
tua, chap. VI, dont tout le sel se trouvait dans la défini-
tion de la foi attribuée par Rabelais aux Sorbonistes.
Le plus généralement, les mots « théologiens », « théo-
logal » et leurs dérivés sont remplacés par : sophistes,
sophisticquement et leurs dérivés. — Cette substitution
ne trompait personne parmi les lettrés. Depuis Érasme, il
était de mode chez les Humanistes de comparer la scho-
lastique à la sophistique des anciens et les théologiens aux
sophistes. Cf. Eloge de la Folie, chap. lui. Les réforma-
teurs, dans leurs œuvres et leur correspondance, se servent
couramment de ces mots pour désigner les docteurs de
Sorbonne ^ Au mois d'août i533, le Parlement ayant
sommé l'Université de rédiger des articles concernant la
réforme de ses méthodes, la Faculté des arts se plaignit
que les théologiens enseignassent une sophistique et une
dialectique nouvelles : « Sophisticen nescio quam et Dia-
lecticen quamdam novam profiterentur^. » Cop, dans le
fameux discours qu'il prononça devant toute l'Université
le 3 novembre i533, traitait également les théologiens de
sophistes^. — Ainsi les railleries et les attaques contre la
Sorbonne et les théologiens n'étaient plus aussi franches
dans l'édition de 1642 que dans le texte primitif de Pan-
tagruel et de Gargantua, elles étaient déguisées, dissimu-
du Dictionarium graeciim (28 juillet i52i|, Nicole Bérault se plaint
de ces titwxoî (moines mendiants), de ces jiaTacôXoyo'. qui, dans leurs
discours, dénoncent au peuple ignorant les fervents des études
grecques. — Siderander emploie ce mot sous sa forme grecque pour
désigner les théologiens dans une lettre à Jacques Bédrot, du 28 mai
i353 (d'après Ch. Schmidt, Gérard Roussel, p. 201). La forme fran-
çaise matéologiens paraît être de Rabelais.
1. Cf. Calvini opéra, IV, 66 : « Mais un tel maistre [Pierre Lom-
bard] est digne des disciples qu'il a eus es écoles des sophistes,
c'est-à-dire sorboniques. »
2. Cf. Du Boulay, t. VI, p. 327.
3. Cf. Herminjard, t. III, p. 41S. Cf. encore une lettre de Tschudi
à Zwingli du 22 juin i5i8, dans laquelle les théologiens ergoteurs
sont qualifiés de sophistes. Herminjard, op. cit., t. I, p. 38.
3oo l'écriture sainte
lées sous un masque transparent, d'ailleurs parfaitement
intelligibles, même pour les théologiens.
Dans son désir de ne point s'attirer la haine de la
Faculté de théologie, Rabelais avait également fait dispa-
raître de son texte les railleries à l'adresse de certains
théologiens. « Je [dit Panurge] vous veulx dire... ung bel
exemple que met frater de Cornibus libro de compotatio-
nibus mendicantium. » Éd. Juste, i533, p. 5o. Frater de
Cornibus est remplacé en 1542 par Frater Lubinus, nom
générique désignant un moine lourdaud. C'est qu'il exis-
tait un docteur de Sorbonne, franciscain, du nom de Pierre
Cornu, en latin de Cornibus. Il figure sur le Registre des
procès-verbaux de la Faculté de théologie^ ; il nous est
connu encore par un passage du Journal d'un bourgeois
de Paris^.
L'examen des corrections de l'édition de 1642 nous
amène donc à cette conclusion : que ce sont les attaques
et railleries à l'adresse de la Faculté de théologie ou de
certains théologiens qui étaient, par excellence, de nature
à irriter la Sorbonne contre Rabelais, et que ce n'est cer-
tainement pas des libertés qu'il a prises avec les textes
sacrés qu'on lui a fait grief. Il est probable qu'il suffit à la
Sorbonne de ranger Pantagruel et Gargantua dans la
catégorie des ouvrages obscènes et dangereux pour les
mœurs pour pouvoir les condamner. Elle se dispensa
sans doute d'en tirer des propositions scandaleuses ou
hérétiques. Mais il n'en reste pas moins certain que, par
ses tendances, Rabelais se rapprochait à cette époque des
réformateurs; sur la Sorbonne, les indulgences, la dévo-
1. Cf. L. Delisle, op. cit., p. 94 et gS.
2. Cf. éd. Bourrilly, p. 325. — Novembre 1629 : « Le dimanche
ensuivant, furent faictcs processions generalles par la ville, à cause
de ladicte paix, fut chanté haulte messe en la grande église et ser-
mon fait par M* Cornibus, cordelier. » Cf. encore Tiers Livre,
XIV : « Hay, hay, hay, nostre maistre de Cornibus. Dieu te gard,
fais nous deux motz de prédication et je feray la queste parmy la
paroisse. » Pierre Cornu était mort depuis quatre ans lorsque parut
le Tiers Livre.
DANS l'œuvre de RABELAIS. 3oi
tion aux saints, les pratiques, il était d'accord avec les
premiers réformateurs français, dont Lefèvre d'Étaples
avait exprimé les aspirations et formulé le programme.
TIERS LIVRE.
Prologue.
« Qu'ainsi soit [la preuve qu'il en est ainsi, c'est que] le
roy sage et pacifie Salomon n'a sceu mieux nous repré-
senter la perfection indicible de la sapience divine, que la
comparant à l'ordonnance d'une armée en camp. » M.-L.,
II, p. 9.
Réminiscence du Cantique des Cantiqices^ VI, 3 et 9 :
« Pulchra es... terribilis ut castrorum acies ordinata. »
« Et peur ne ayez que le vin faille, comme fit es nopces
de Cana en Galilée. »
Jean, II, 3 : « Et déficiente vino, dicit mater Jesu ad
eum : Vinum non habent. »
Chap. I.
« Sept enfans pour le moins... naissoient par chacun
mariage, à l'imitation du peuple judaïc en Egypte : si de
Lyra ne delyre. » M.-L., II, p. 16.
Réminiscence de VExode, I, 7 : « Eilii Israël creverunt
et quasi gefminantes rnultiplicati sunt... » Sur Nicolas
de Lyra, voir plus haut, p. 263. Son nom avait déjà prêté
à divers calembours. Celui-ci se trouve chez les contem-
porains de Rabelais :
Si Lyra non lyrasset
Luther non delirasset.
Voici sa glose sur le passage de V Exode que nous venons
de citer : « Dicunt Hebrei quod mulieres hebreae in quo-
3o2 l'écriture sainte
libet partu pariebant plures pueros et aliquando usque ad
quattuor; aliquando usque ad sex. »
ChaP. II.
« Albidius... restant seulement une maison, y mit le feu
dedans, pour dire Consummatum est, ainsi que depuis dist
saint Thomas Dacquin, quand il eut la lamproye toute
mangée. « Af.-iL., II, p. 24.
Consummatum est est la dernière parole du Christ sur
la croix, d'après saint Jean, 19, 3o : « Cum ergo accepisset
Jésus acetum, dixit : Consummatum est. Et inclinato
capite tradidit spiritum. »
Rabelais fait allusion ici à une anecdote fameuse au -
moyen âge : saint Thomas d'Aquin, invité à la table de
saint Louis, aurait, tout en composant son hymne sur le
Saint-Sacrement, mangé seul une lamproie destinée au
roi et à ses convives; après quoi, il aurait prononcé le
Consummatum est, soit sur la lamproie mangée, soit sur
l'hymne achevée. L'anecdote n'a rien d'authentique, mais
qu'elle ait eu cours au moyen âge et à l'époque de Rabe-
lais, c'est ce qu'il importe de retenir pour apprécier la
portée de telle citation, le Sitio du Buveur, par exemple,
qui nous paraît aujourd'hui une parodie inconvenante.
Chap. V.
« Rien (dict le sainct Envoyé) à personne ne doibvez,
fors amour et dilection mutuelle. » M.-L., II, p. 35. Le
sainct Envoyé, c'est l'apôtre saint Paul, qui dit, Epistre
aux Romains, XIII, 8 : « Nemini quidquam debeatis nisi
ut invicem diligatis. »
Chap. vi.
« Mais (demanda Panurge) en quelle loy estoit ce cons-
titué et estably que ceulx qui vigne nouvelle planteroient :
ceulx qui logis neuf bastiroient : et les nouveaulx mariez
DANS l'œuvre de RABELAIS. 3o3
seroient exemptz d'aller en guerre pour la première
année? En la loy (respondit Pantagruel) de Moses. »
M.-L., II, p. 38.
Deutéronome, XX, 5. « Duces quoque per singulas tur-
mas audiente exercitu proclamabunt : quis est homo qui
aedijîcavit domum novam et non dedicavit eam? Vadat et
revertatur in domum suam, ne forte moriatur in bello et
alius dedicet eam. »
6. « Quis est homo qui plantavit vineam et necdum fecit
eam esse commimem, de qua vesci omnibus Zzceaf ? Vadat,
et revertatur in domum suam : ne forte moriatur in bello
et alius homo ejus fungatur officio. »
7. « Quis est homo qui despondit uxorem. et non accepit
eam ? Vadat et revertatur in domum suam, ne forte moria-
tur in bello, et alius homo accipiat eam. »
ChaP. VII.
« Au lendemain, Panurge se fit percer Toreille dextre à
la judaïque... » M.-L., II, p. 40.
Voici à quel usage Rabelais fait allusion dans cette
phrase : quand un esclave désirait rester à perpétuité chez
son maître, sans profiter de la libération que lui assurait
le retour de l'année jubilaire, le maître le menait devant
Jéhovah, puis il le faisait revenir à la maison, et, auprès
de la porte, il lui perçait l'oreille avec un poinçon. Exode,
XXI, 6; Deutéronome, XV, 17.
Chap. viii.
« Ainsi nous le tesmoigne le capitaine et philosophe
Hebrieu Moses, affermant qu'il se arma d'une brave et
gualante braguette, faicte par moult belle invention de
feueilles de figuier... » M.-L., II, p. 46.
Genèse, III, 7. « Consuerunt folia ficus et fecerunt sibi
perizomata. »
3o4 l'écriture sainte
Chap. IX.
Allusion aux malheurs de Job : « Advint que... [ma
femme] me batist, je seroys plus que tiercelet de Job. »
M.-L., II, p. 5o.
« Le saige dict, là où n'est femme, j'entends mère
familes et en mariage légitime, le malade est en grand
estrif. » M.-L.^ II, p. 5i.
Le « saige », par excellence, c'est Salomon', qui dit
dans YEcclésiaste^ XXXVI, 27 : « Et ubi non est mulier,
ingemiscit aeger. »
Chap. xiv.
« Esquelz à la venue de Panurge, dist Pantagruel : Voyez
cy nostre songeur. Geste parole, dist Epistemon, jadis
cousta bon et fut chèrement vendue es enfants de Jacob. »
M.-L., II, p. 72.
Genèse, 37, 19 : « Et mutuo loquebantur [Joseph fra-
tres] : Ecce somniator venit... »
20. « Venite, occidemus eum... «
Chap. xvi.
« Je ne iray pas volontiers [chez la Sibylle de PanzoustJ.
La chose est illicite et défendue en la loy de Moses. —
Nous, dist Pantagruel, ne sommez mie Juifz... » Af.-L.,
II, p. 82.
Deutéronome^ XVIII, 10 : « Nec inveniatur in te qui
lustret lilium suum aut filiam, ducens perignem : aut qui
ariolos scisciîetur et observet somnia atque auguria, nec
sit maleficus. »
I. C'est ainsi que Villon le désignait déjà dans le Grand Testa-
ment, V. 209 :
« Le dict du Saige, trop le fiz
Favorable, »
DANS l'œuvre de RABELAIS. 3o5
II. « Nec incantator, nec qui pythones consulat, nec
divinos, aut quaerat a mortuis veritatem. »
« Et peut-être que celuy homme estoit ange, c'est-à-dire
messagier de Dieu, envoyé comme fut Raphaël à Tobie. »
Eod. loc, p. 84. Allusion à un épisode de l'histoire de
Tobie. Cf. Tobie, III, 25.
« Des Germains, lesquelz prisaient au poids du sanc-
tuaire et cordialement reveroient le conseil des vieilles. »'
M.-L., II, p. 84.
L'expression est biblique : l'étalon des poids était con-
servé dans le sanctuaire. Cf. Exode, XXX, 24 : « Casiae
autem quingentos siclos, in pondère sanctuarii, olei de
olivetis mensuram hin. »
ChaP. XIX.
« Et toutes fussions tombées en abisme avec Dathan et
Abiron. » M.-L. , II, p. 99.
Allusion à un épisode raconté dans les Nombres, 16
[Dathan et Abiron s'étaient révoltés contre Moïse], 3i :
« Confestim igitur ut cessavit loqui, dirupta est terra sub
pedibus eorum; »
32. « Et aperiens os suum, devoravit illoscum taberna-
culis suis et universa substantia eorum ; »
33. « Descenderuntque vivi in infernum operti humo
et perierunt de medio multitudinis. »
ChAP. XXI.
« Je ne vous allegueray exemples antiques de Isaac, de
Jacob... » M.-L., II, p. 106.
Il n'est pas question de prédiction à la mort d'Isaac.
Cf. Genèse, XXXV, 28 : « Et completi sunt dies Isaac cen-
tum octoginta annorum. »
29. a Consumptus que aetate mortuus est... »
Quant à Jacob, il appelle ses enfants, chefs des douze
REV. DES ET. RABELAISIENNES. VIII. 20
3o6 l'écriture sainte
tribus d'Israël et leur prédit l'avenir. Cf. Genèse, XLIX.
ChaP. XXIII.
« Et si jamais je te peux tenir en nostre chapitre à Mire-
beau, tu auras du miserere jusques à vitulos. » M.-L., II,
p. 114.
Quand les moines se donnaient la discipline, la flagella-
tion était ordinairement accompagnée de la psalmodie des
psaumes de la Pénitence. Frère Adam Couscoil promet
donc à Dodin une flagellation qui durera tout un mise-
rere, vitulos étant le dernier mot de ce psaume de la Péni-
tence : « Tune imponam in altare tuum vitulos. »
ChaP. XXIV.
« Comme fit la Pythonisse en présence de Saul. » M.-L.,
II, p. 126.
Dans les Rois, I, 28, 8-19. la Pythonisse d'Endor
évoque Samuel à la prière de Saùl.
ChaP. XXVI.
« L'Antichrist est desjà né, ce m'a l'on dit. Vray est
qu'il ne fait encores que esgratigner sa nourrice et ses
gouvernantes et ne montre encores les trésors. Car il est
encore petit. « M.-L., II, p. i3i.
J'ai montré {R. É. R., t. 'VI, p. 61) qu'il y avait là une
allusion à une légende d'après laquelle l'Antéchrist devait
avoir à sa disposition, pour séduire le monde, tous les
métaux précieux conservés dans le sein de la terre.
« Crescite. Nos qui vivimus, multiplicamini; il est
escrit. C'est matière de bréviaire. » Eod. loc.
Frère Jean embrouille diverses réminiscences du bré-
viaire. Crescite et multiplicamini appartiennent à la
Genèse, VIII, 17; Nos qui vivimus au Psaume CXIII [In
DANS l'œuvre de RABELAIS. Boy
Exitu), 17 : « Non mortui laudabunt te Domine; neque
omnes qui descendunt in infernum. »
18. « Sed nos qui vivimus, benedicimus Domino. »
« Dum venerit judicare » est une réminiscence du
Libéra de l'office des morts.
ChaP. XXVII.
« Je n'ignore que Salomon dit, et en parloit comme
clerc et sçavant. Depuis luy, Aristoteles a declairé l'estre
des femmes estre de soy insatiable. » Af.-L., II, p. 134.
Proverbes, XXX, i5 : « Tria sunt insaturabilia, et quar-
tum, quod nunquam dicit : sufficit. «
16. « Infernus, et os vulvae, et terra, quae non satiatur
aqua : ignis vero numquam dicit : sufficit. »
L'incidente : en parlait comme clerc et sçavant, fait
allusion aux débauches de Salomon.
ChaP. XXX.
« Là [dans la Bible] vous trouverez que jamais ne serez
coqu, c'est-à-dire que jamais vostre femme ne sera ribaude,
si la prenez issue des gens de bien, instruicte en vertus et
honnesteté, etc.. » M.-L.^ II, p. 148.
Ce portrait de la femme forte, « descrite par Salomon »,
est inspiré des Proverbes, XXXI, 10, 3 i : « Mulierem for-
tem quis inveniet, etc. » Il n'y a pas de rapports de détail
entre ce passage de la Bible et le texte de Rabelais.
« Car trop meilleur est soy marier, que ardre on feu de
concupiscence. « M.-L., II, p. 147,
Saint Paul, i^<^ épitre aux Corinthiens^ VII, 9 : « Quod
si non se continent, nubant. Melius est nubere quam uri. »
Chap. xxxiii.
« Certes, dist Hippothadéc, aucuns de nos docteurs
3o8 l'écriture sainte
disent que la première femme du monde, que les Hébreux
nomment Eve, à peine eust jamais entré en tentation de
manger le fruict défendu de tout savoir, s'il ne luy eust
esté défendu... » M.-L., II, p. 164.
Allusion au récit de la tentation d'Eve dans la Genèse^
III, 9 : « Sed et serpens erat callidior cunctis animantibus
terrae quae fecerat dominus Deus qui dixit ad mulierem :
Cur praecepit vobis Deus ut non comederetis de omni
ligno paradisi? »
ChaP. XXXV.
« Pantagruel apperceut vers la porte de la salle le petit
chien de Gargantua, lequel il nommoit Kyne, pour ce que
tel fut le nom du chien de Tobie. « M.-L., II, p. 169.
Tobie, 11,9: Tune praecucurrit canis qui simul fuerat
in via et quasi nuncius adveniens, blandimento suae cau-
dae gaudebat. »
L'Écriture ne donne donc pas le nom de ce chien ; peut-
être quelque commentateur avait-il pris le nom commun
du chien dans le texte grec : xûtov, /.jviç, pour un nom
particulier au chien de Tobie.
« Le saint Envoyé, dist Hippothadée, me semble l'avoir
plus apertement déclaré, quand il dit : Ceulx qui sont
mariez, soient comme non mariez : ceulx qui ont femme,
soient comme non ayans femme... » M.-L., II, p. 171.
Saint Paul, /■■<= epître aux Corinthiens, 7, 29 : « Reli-
quum est ut qui habent uxores, tanquam non habentes
sint. »
Chap. xxxix.
« Dont povoit estre, qu'en la façon que Isaac vieux et
mal voyant print Jacob pour Esaû. » M.-L., II, p. 186.
La Genèse raconte, chap. xxvii, comment Jacob obtint
par surprise la bénédiction qu'Isaac réservait à son tils aîné
Esaù.
DANS l'œuvre de RABELAIS. SoQ
Chap. xlvi.
« Solomon dict que infiny est des folz le nombre. »
M.-L., II, p. 216.
Ecclesiaste, I, i5 : « Stultorum intinitus est numerus. »
Cette sentence de Salomon revient souvent dans les œuvres
comiques du moyen âge qui développent le thème de la
folie universelle. Elle figure également à l'appui des argu-
ments que la Folie expose dans sa propre apologie. Eloge
de la Folie, LXIII : « Scripsit Ecclesiastes capite primo :
stultorum infinitus est numerus. » Éd. J.-B. Kan, p. 161.
Chap. xlviii.
« Aultres ont eu l'esprit plus heroïcque et à l'exemple
des enfans de Jacob vengeans le rapt de Dina leur sœur
ont trouvé le ruffien associé de son taulpetier..., les ont sus
l'instant mis en pièces et occis felonnement. » M.-L., II,
p. 224. ^
Allusion à un épisode raconté dans la Genèse, XXXIV :
Dina, fille de Jacob, est enlevée et violée par Sichem, fils
d'Hémor, qui la demande en mariage. Les enfants de
Jacob lui demandent d'abord de se faire circoncire lui et
tout son peuple ; puis, quand il a accepté, ils égorgent tous
les Sichimites et reprennent Dina. Jacob les désapprouva.
Rabelais fait une nouvelle allusion à cet épisode dans le
Quart Livre, XXVI : « Ainsi les enfans de Jacob, pour
venger le rapt de leur sœur Dyna, sacmentérent les Sichi-
miens. »
QUART LIVRE.
A Mgr Odet, cardinal de Chastillon.
Il compare le cardinal de Châtillon à « Moses le grand
prophète et capitaine et Israël, [duquel] dict le saige roy
3 10 l'écriture sainte
Solomon », Ecclesiastici, 45 : « Homme craignant et
aymant Dieu; agréable à tous humains; de Dieu et des
hommes bien aymé; duquel heureuse est la mémoire. Dieu
en louange l'a comparé aux Preux; Vafaictgranden ter-
reur des ennemis. En sa faveur a faict choses prodigieuses
et espoventables; en praesence des roys l'a honoré. Au
peuple par luy a son vouloir déclaré et par luysa lumière
a monstre. Il l'a en fov et dehonnaireté consacré et esleu
entre tous humains. Par luy a voulu estre sa voix ouye et
à ceulx qui estoient en ténèbres estre la loy de vivificque
science annoncée. « M.-L., II, p. 25 1.
Ecclésiastique, XLV, i : « Dilectus Deo et hominibus
Moyses : cujus memoria in benedictione est. »
2. « Similem illum fecit in gloria sanctorum et magni-
Jîcavit eum in timoré inimicorum, et in verbis suis monstra
placavit. »
3. « Glorificavit illum in conspectu regum et jussit illi
coram populo sua et ostendit illi gloriam suam. «
6. « £"? dédit illi coram praecepta et legem vitae et dis-
ciplinai, docere Jacob testamentum suum et judicia sua
Israël. »
On notera en passant l'hyperbole de ces louanges, qui
ont dû bien surprendre le cardinal de Châtillon. Elles
scandalisèrent Calvin : dans son troisième sermon sur le
Deutéronoyne (16 octobre i555), après s'être indigné des
ordures et vilenies du diable « qui s'est nommé Panta-
gruel », il ajoute : « Mais quoy? ils [ces auteurs] ont les
cardinaux pour leurs suppôts, ils sont favorisez d'eux et
les supportent; et mesmes on verra les noms de messieurs
les cardinaux blasonnez en ces beaux livres, qui sont pour
se moquer autant de Dieu que de Mahomet... Moyennant
qu'on ait applaudi aux cardinaux, c'est assez, ils sont bien
aises d'estre ainsi enregistrez et qu'on voye que non seu-
lement ils se mocquent de toute religion, mais qu'ils la
voudroyent abolir du tout. » Éd. Baum, Cunitz et Reuss,
t. XXVil. p. 261.
DANS l'œuvre de RABELAIS. 3ll
NOUVEAU PROLOGUE.
« L'Evangile, on quel est dict Luc, 4, en horrible sar-
casme et sanglante dérision au medicin négligent de sa
propre santé. Medicin, o, gueriz toy mesmes. » Af.-Z-.,
II, p. 154.
Luc, 4. [Jésus à Nazareth.] 23. « Et ait illis : Utique
dicetis mihi hanc similitudinem : Medice cura teipsum :
quanta audivimus facta in Capharnaum, fac et hic in
patria tua. »
24. « Ait autem : Amen dico vobis, quia nemo pro-
pheta acceptus est in patria sua. »
« Exemple on petit Zachée... Il soubhaitoit rien plus,
veoir nostre benoist servateur au tour de Hierusalem.
C'estoit chose médiocre exposée à un chascun. Mais il
estoit trop petit, et parmy le peuple ne pouvoit. Il tré-
pigne, il trotigne, il s'efforce, il s'escarte, il monte sur un
sycomore. Le tresbon Dieu congneut sa syncere et
médiocre affectation. Se praesenta à sa veue : et feut non
seulement de luy veu, mais oultre ce feut ouy, visita sa
maison et benist sa famille. » M.-L., II, p. 256.
D'après Luc, XIX, i : « Et ingressus perambulabat
Jéricho. »
2. « Et ecce vir nomine Zachaeus : et hic princeps erat
publicanorum et ipse dives. »
3. « Et quaerebat videre Jesum, quis esset : et non pote-
rat prae turba, quia statura pusillus erat. «
4. « Et praecurrens ascendit in arborem sycomorum ut
videret eum : quia inde erat transiturus. »
5. « Et cum venisset ad locum, suspiciens Jésus vidii
illum et dixit ad eum : Zachaee festinans descende : quia
hodie in domo tua oportet me manere. »
6. « Et festinans descendit : et excepit illum gaudens. »
Rabelais cite de mémoire : il se trompe sur le lieu de la
scène, qui est Jéricho et non « Hierusalem ». Son imagina-
3 12 l'écriture sainte
tion reconstitue la scène et lui suggère des détails pitto-
resques; la hâte et les efforts du petit Zachée se traduisent
en détails concrets : « Il trépigne, il trotigne, il s'efforce,
il s'escarte... » ; la visite de Jésus s'accompagne naturelle-
ment d'une bénédiction donnée à la famille de Zachée.
« A un filz de prophète en Israël fendant du bois près
le fleuve Jordan, le fer de sa coignée eschappa (comme est
escript 4. Reg. 6.) et tomba dedans icelluy fleuve. Il pria
Dieu le luy vouloir rendre. C'estoit chose médiocre. Et
en ferme foy et confiance jetta non la coingnée après le
manche, comme en scandaleux solécisme chantent les
diables censorins : mais le manche après la coingnée,
comme proprement vous distes. Soubdain apparurent
deux miracles. Le fer se leva du profond de l'eau et se
adapta au manche. » M.-L., II, p. 256.
Rois. IV, 5-7. [C'est un miracle d'Elisée.]
5. « Accidit autem, ut cum unus materiam succidisset,
caderet ferrum securis in aquam, exclamavitque ille, et
ait : Heu, heu, heu, domine mi, et hoc ipsum mutuo
acceperam. »
6. « Dixit autem homo Dci [Elisée] : Ubi cecidit? At,
demonstravit ei locum. Praecidit ergo lignum et misit
illuc : natavitque ferrum. »
7. « Et ait : Toile. Qui extendit manum et tulit illud. »
« S'il eust soubhaité monter es cieulx dedans un chariot
flamboyant, comme Helie : multiplier en lignée comme
Abraham : estre autant riche que Job, autant fort que San-
son, aussi beau que Absalon : l'eust-il impétré? C'est une
question. « Eod. loc.
La postérité d'Abraham devait être, d'après les pro-
messes de Jehovah, aussi nombreuse que les étoiles du
ciel. Cf. Genèse, XXVI, 3.
La richesse de Job est décrite dans le verset 3 du chap. i
du livre de Job : « Et fuit possessio ejus septem millia
ovium et tria millia camelorum, quingenta quoque Juga
locum et quingentae asinae ac familia multa nimis. « — La
DANS l'œuvre de RABELAIS. 3l3
beauté d'Absalon est célébrée dans les Rois, II, 14, 25 :
« Porro sicut Absalom, vir non erat pulcher in omni
Israël et decorus nimis : a vestigio pedis usque ad verti-
cem non erat in eo ulla macula. «
Chap. I.
« En la Thalamège donc fut l'assemblée de tous : là
Pantagruel leur fit une briefve et saincte exhortation, toute
authorisée de propos extraicts de la Saincte Escripture,
sur l'argument de navigaige. Laquelle finie, fut faicte
hault et clair prière commune à Dieu... Apres l'oraison
fut mélodieusement chanté le psaulme de David, lequel
commence quand Israël, etc. » Éd. 1548, p. 73'. L'édition
de i552 complète : « Quand Israël hors d'Egypte sortit. »
M.-L., II, p. 269.
Pour la première fois, Rabelais cite un psaume en fran-
çais ; et d'après cette traduction de Marot qui avait été inter-
dite par la Sorbonne. « Quand Israël hors d'Egypte sor-
tit » est le premier vers de la traduction du Psaume CXIV :
« In exitu Israël de ^gypto » :
Quand Israël hors d'Egypte sortit,
Et la maison de Jacob se partit
D'entre le peuple estrange, etc.
Le choix de ce psaume a été dicté par les circonstances ;
c'est un chant de départ- qu'entonnent Pantagruélistes et
1. Je cite le texte de 1548 d'après la réimpression que j'en ai don-
née : Le Quart Livre de Pantagruel (édition dite partielle. Lyon,
1348}. Paris, H. Champion, 1910, in-8°.
2. Il contient aussi des invectives contre le culte des idoles :
« Aures habent et non audient; Oculos habent et non videbunt,
etc. » Aussi était -il pour les réformés le chant de protestation
contre l'idolâtrie papiste. C'est le psaume que chante dans les
flammes, jusqu'au moment de rendre l'esprit, Jean Le Clerc, sup-
plicié à Metz en i525. Cf. Herminjard, Correspondance des réforma-
teurs, t. I, p. 373.
3 14 l'écriture sainte
Thalassiens au moment de l'appareillage de la flotte de
Pantagruel.
Chap. IV.
La Briefve Déclaration d'aucunes dictions plus obscures
contient une citation de l'Évangile. Texte : « Comme si
Dieu y eut pissé. » Briefve Déclaratio?i : « C'est une
manière de parler vulgaire en Paris et par toute France
entre les simples gens, qui estiment tous les lieux avoir
eu particulière bénédiction esquelz Nostre Seigneur avoit
fait excrétion de urine ou autre excrément naturel, comme
de la salive est escrit (Joannis, 2) : « Lutum fecit ex
« sputo. »
Jean^ IX, 6 [Guérison de l'aveugle-né] : « Haec cum
dixisset, expuit in terram, et fecit lutum ex sputo et lini-
vit lutum super oculos ejus. »
Chap. viii.
« Tu, dict frère Jean, te damne comme un vieil diable.
Il est escrit : « Mihi vindictam, etc. « Matière de bré-
viaire. » M.-L., II, p. 298.
Saint Paul, Ad Hebraeos, X, 3o : « Scimus enim qui
dixit : Mihi vindicta et ego retribuam. »
Chap. x.
« Vertus Dieu, da Jurandi, [dit frère Jean], pourquoy
plus tost ne transportons nous nos humanités en belle
cuisine de Dieu?... Beati immaciilati in via. C'est matière
de bréviaire. » M.-L., II, p. 3o6.
Psaume CXVIII, i : « Beati immaculati in via., qui
ambulant in lege Domini. »
Chap. xv.
« Voyez comment en plusieurs églises l'on a désemparé
DANS l'œuvre de RABELAIS. 3l5
les antiques beuvettes des benoists saints 00. de Noël? »
M.-L., II, p. 323.
Allusion aux antiennes qu'on chantait pendant la
semaine précédant Noël et qui commençaient par O :
« O Sapientia... O Adonaï... O Radix, etc. »
ChaP. XVI.
« Voire, voire, dist frère Jean. Vous en parlez comme
saint Jean de la Palisse. » M.-L., II, p. 33o.
La Briefve Déclaration nous avertit que c'est là : « Une
manière de parler vulgaire par syncope en lieu de l'Apo-
calypse, comme idolâtre pour idololàtre. »
Les lamentations de Panurge pendant la tempête sont
entrecoupées de prières : Mea culpa Deiis^ Conjîteor^
Adieu, in manus [tuas, Domine, commendo spiritiim
meum], etc.
ChAP. XXI.
« Ça joyeux tirouer en avant, [dit Panurge], que je
vous espluche à contrepoil. Beatus vir qui non abiit. Je
scay tout cecy par cœur. « M.-L., II, p. 348. — C'est le
début du Psautier : Psaume L i : « Beatus vir qui non
abiit in consilio impiorum et in via peccatorum non
stetit. »
ChaP. XXIII.
« En telle ou telle façon mourir est part en la volunté
des Dieux, part en nostre arbitre propre. Pourtant, iceulx
faut-il implorer... Mais là ne faut-il faire but et borne :
de nostre part, convient pareillement nous évertuer et leur
ayder au moyen et remède. Si je n'en parle selon les
décrets des mateologiens, ilz me pardonneront : j'en parle
par livre et authorité. Vous savez, que dist G. Flaminius,
etc. » Éd. 1348, p. 103-104.
Nous avons dit plus haut qUe le mot mateologiens dési-
3i6 l'écriture sainte
gnait, chez les humanistes contemporains de Rabelais, les
théologiens. Mais quels « décrets » ont-ils pu rendre sur
la question de l'intervention des dieux dans la destinée
des hommes? Quel livre et quelle authorité Épistémon
oppose-t-il à l'opinion des théologiens? La censée de
Rabelais n'est pas claire.
Elle est corrigée et élucidée dans le texte de i552 : « En
telle ou telle heure, en telle ou telle façon mourir est en
la sainte volunté de Dieu. Pourtant iceluy fault incessam-
ment implorer... Mais là ne fault faire but et borne : de
nostre part convient pareillement nous évertuer et comme
dit le saint Envoyé estre cooperateurs avec luy. » M.-L.^
II, p. 353.
Le saint Envoyé c'est saint Paul, et le passage auquel
Rabelais fait allusion se trouve dans la //= épître aux
Corinthiens^ VI, i : « Adjuvantes autem exhortamur ne
in vacuum gratiam Dei recipiatis. » Peut-être, au moment
de la rédaction de 1548, Rabelais avait-il présent à l'es-
prit ce passage de l'Écriture qu'il opposait à quelque sub-
tilité scholastique des matéologiens, comme Érasme,
dans le passage que nous avons cité p. 276, oppose la défi-
nition de la foi par saint Paul à celle des scholastiques.
ChaP. XXIV.
« N'espargnez la sueur de mon corps, pour l'amour de
Dieu. Adam, c'est l'home, nasquit pour labourer et tra-
vailler, comme l'oyseau pour voler. » M.-L., II, p. 335.
Réminiscence du récit de la Genèse^ II, 1 5 : « Tulit
ergo Dominus Deus hominem et posuit eum in paradiso
voluptatis, ut operaretur et custodiret illum », ou peut-
être de la malédiction d'Adam par Jahveh, III, 17 : « In
laboribus comedes ex ea [terra] cunctis diebus vitae
tuae... » 19 : « In sudore vultus tui vesceris pane... »
ChAP. XXIX.
« Car je l'ay trouvé, [Quaresmeprenant], dedans mon
I
DANS l'œuvre de RABELAIS. ?iiy
bréviaire et s'ensuit après les festes mobiles. » M.-L.^ II,
p. 372.
C'est, en effet, après les fêtes mobiles que se trouvent
dans le bréviaire les leçons du carême.
ChaP. XXXIII,
« C'est, par la mort bœuf, Leviathan descript par le
noble prophète M oses en la vie du saint homme Job. »
M.-L., II, p. 387.
Cette description se trouve dans le livre de Job, XL,
20-28, et XLI. Parmi les merveilles de sa création. Dieu
cite au saint homme Job Leviathan ou la baleine.
Chap. xxxviii.
« Le serpent qui tenta Eve estoit andouillicque, ce
nonobstant est de luy escrit, qu'il estoit fin et cauteleux
sur tous autres animans. « M.-L. , II, p. 404.
Allusion à un passage de la Genèse, III, i, que nous
avons cité plus haut, cf. Tiers Livre, chap. xxxiii.
Chap. xxxix,
« Pourquoi Potiphar, maistre queux des cuisines de
Pharaon, celuy qui acheta Joseph, et lequel Joseph eust
fait coqu, s'il eust voulu, fut maistre de la cavalerie de
tout le royaume d'^EgyptePPourquoyNabuzardan, maistre
cuisinier du roy Nabugodonosor, fut entre tous autres
capitaines esleu pour assiéger et ruiner Hierusalem? »
M.-L., II, p. 406.
Putiphar est qualifié dans la Genèse de chef de l'armée,
non de maître de la cavalerie d'Egypte.
Cf. Genèse, 29, i : « Igitur Joseph ductus est in ^gyp-
tum, emitque eum Putiphar eunuchus Pharaonis, prin-
ceps exercitus, vir ^Egyptius, de manu Ismaelitarum,
a quibus perductus erat. «
3i8 l'écriture sainte
C'est Nabuzardan qui, par ordre de Nabuchodonosor,
pilla le temple et la ville de Jérusalem et en transporta les
habitants à Babylone. Cf. Rois, IV, 25, 8 et 55 et suiv. Il
est qualifié de : Princeps exercitus, principe militum,
princeps militiae.
Il figure dans un Poème allégorique sur le siège de
Jérusalem par Nabuchodonosor et Nabuzardan (cf. Roma-
nia, VI, 7) comme « prince queurs de la coisine »; on le
trouve encore dans un Sermon joyeulx de la vie saint
Ongnon, comment Nabu\arden, le maistre cuisinier, le
fit martirer. Cf. Ane. poésies françaises des XV^ et
XVI'^ siècles, publiées par A. de Montaiglon, t. I, p. 204.
Dans les sermons des prédicateurs, il représente la gour-
mandise ^ C'était, semble-t-il, un personnage populaire
au moyen âge,
Chap. xlvi.
« Et [Lucifer] se souloit desjeuner de eschoUiers. Mais
(las) ne scay par quel malheur depuys certaines années
ilz ont avecques leurs estudes adjoinct les Saincts Bibles.
Pour ceste cause plus n'en pouvons au diable l'un tirer.
Et croy que si les caphards ne nous y aident, leurs oustans
par menaces, injures, force, violence et bruslemens leur
sainct Paul d'entre les mains, plus à bas n'en grignote-
fons. » M.-L., II, p. 43 1.
Ce passage nous indique clairement que depuis i533
jusqu'en i552 l'opinion de Rabelais est restée la même
sur un des articles capitaux de la Réforme : la nécessité
d'étudier la Bible, le Nouveau Testament et particulière-
ment saint Paul. Si les escholiers se conduisent mieux,
c'est qu'en dépit des injures et des violences des « cafards »
ils se sont mis à l'étude des « Saincts Bibles » et de « sainct
Paul ».
I, Cf. Gesta Romanorum cum applicationibus tnoralisatis ac mis-
ticis, in-8° goth., s. d. (Bibl. univ. R. xvi, 1029), chap. 745 : « Nabu-
zardan, in moralizaiione, gula. »
DANS l'œuvre de RABELAIS. SlQ
Chap. XLVIII.
i« Celuy qui est, respondit Pantagruel, par notre théo-
logique doctrine est Dieu. Et en tel mot se déclara h
Moses. » M.-L., II, p. 437.
Exode^ III, 14 : « Dixit Deus ad Moysen : Ego sum qui
sum. Ait : sic dices filiis Israël : qui est, misit me ad
vos. »
Chap. xlix.
« Jadis faut aux Juifz la loy par Moses baillée escrite
des doigts propres de Dieu. » M.-L., II, p. 441.
Cf. Exode, XXXII, 16 : « Et factas [tabulas] opère Dei :
Scriptura quoque Dei erat sculpta in tabulis. » Et XXXIV,
28.
Chap. lvi.
« Me souvient avoir leu qu'à Torée de la montaigne en
laquelle Moses receut la loy des Juifz le peuple voyoit les
voix sensiblement. » M.-L., II, p. 466.
Exode, XX, 18 : « Cunctus autem populus videbat
voces. »
Chap. lvii.
« Trouvasmes le dessus du mont tant plaisant, tant fer-
tile, tant salubre et délicieux que je pensois estre le vray
Jardin et Paradis terrestre : de la situation duquel tant
disputent et labourent les bons théologiens ». M.-L., II,
p. 469-470.
Les théologiens avaient beaucoup discuté sur cette
phrase de la Genèse, II : « Plantaverat autem dominus
deus paradisum voluptatis a principio. » Pour les uns,
a principio signifiait dès l'origine du monde; les autres
traduisaient : « A principio non temporis, sed loci », et
320 l'écriture sainte
en concluaient que le paradis terrestre était situé en Orient.
La difficulté était de savoir dans quelle partie de l'Orient.
Entre les deux tropiques il n'y a pas de région habitable,
à cause de l'extrême chaleur; mais quelques-uns préten-
daient qu'il existait une zone tempérée entre les deux tro-
piques, « sub equinoctiali circulo ». C'est là que Nicolas
de Lyra plaçait le paradis.
Chap. lviii.
« Vous eussiez dit que proprement d'eux avoit le saint
Envoyé escrit Philippens^ 3 : Plusieurs sont desquelz
souvent je vous ay parlé (encores présentement je le vous
dis les larmes à rœilj ennemis de la croix du Christ : des
quelz mort sera la consommation ; des quelz ventre est le
dieu. » M.-L., II, p. 475.
Nous avons rapporté, à propos d'un passage de Panta-
gricel, chap. i, le texte de saint Paul. Cf. supra^ p. 261.
Chap. lx.
« Croyez que par eux ne tenoit que cestuy Gaster leur
Dieu ne fust plus aptement, précieusement et en abon-
dance servy en ces sacrifices, plus certes... que l'idole Bel
en Babilone, sous le roy Baltha\ar. » M.-L., II, p. 483.
Réminiscence du livre de Daniel, XIV, 2 : « Erat
quoque idolum apiid Babylojiios nomine Bel : et impen-
debantur in eo per dies singulos similae artabae duodecim
et oves quadraginta vinique amphorae sex. »
Les prêtres de Bel, au nombre de soixante-dix [exceptis
uxoribus et parvulis et Jîliis]^ dévoraient clandestinement
ces mets. Daniel découvrit la supercherie en semant de la
cendre dans le temple et la révéla à Balthazar.
Conclusion sur le Tiers et le Quart Livres.
Dans ces emprunts de Rabelais à l'Écriture, pour le
DANS l'œuvre de RABELAIS. ^21
Tiers et le Quart Livres^ que trouvons-nous d'intéressant
sur son attitude religieuse en 1 543, 1 547 et 1 55 1 , dates pro-
bables de la rédaction des différentes parties de ces livres?
Ses opinions sur la Réforme et les réformateurs ont-elles
changé depuis le Pantag-riiel et le Gargantua?
Quelles qu'aient été ses sympathies pour la cause de la
Réforme en 1 533- 1 535, dès 1542 il est avéré qu'il n'aime
ni la doctrine, ni la personne de Calvin. Dans une addi-
tion au texte du Prologue de Pantagruel, il confond les
prédestinateurs parmi les abuseurs et séducteurs'. Or, on
sait que la prédestination était la doctrine capitale formulée
par Calvin dans son Institution chrétienne. En i552, sa
haine du réformateur genevois n'a pas changé : il range
les « Demoniacles Calvins, imposteurs de Genève», dans
l'engeance d'Antiphysie, pêle-mêle avec les cagots et les
papelars, les caphars et les moines « enraigés » comme
Puits-Herbault.
Pourtant, il est resté fidèle au programme de réformes
des humanistes et des réformateurs du temps de Lefèvre
d'Étaples. Le Prologue du Tiers Livre nous le montre
toujours impitoyable pour les « cafards » ; ses attaques, il
est vrai, manquent de précision; il s'abstient de nommer
les théologiens et ménage la Sorbonne. Mais l'épisode de
Raminagrobis (III, 23) et l'invective contre les « pasto-
phores taulpetiers » (III, 48) manifestent clairement son in-
dignation contre les moines ocieux, intrigants ou cupides;
et il est aisé de savoir ce qu'il pense des jeûnes du Carême
ou de la cour de Rome par l'allégorie de Quaresmeprenant
(IV, 3o-32) et l'épisode des Papimanes ;IV, 48-54). Sur tous
ces points, ses idées en 1545 et i552 sont celles d'un « Fabri-
sien » de i53o. Elles se manifestent parfois à l'occasion de
ses emprunts à la Bible : nous avons remarqué qu'au
chap. I du Quart Livre il désigne le psaume In Exitu par
I. Prologue. Ed. Juste, i533, p. 4 : « Non, messieurs, non. II, ny
en a poinct. Et ceulx qui vouidroyent maintenir que si, reputez les
abuseurs et séducteurs. » — 1542. Al.-L., I, p. 217 : « Reputes les
abuseurs, prédestinateurs, emposteurs et séducteurs. »
REV. DES ET. RABELAISIENNES. VIII. 21
322 l'Écriture sainte
le premier vers de cette traduction française de Marot
qu'avait condamnée la Sorbonne; c'est en français que ce
psaume est chanté par les Pantagruélistes et les Thalas-
siens au départ de la flotte. Nous avons noté, en outre, à
propos d'un passage du chap. xlvi du même Quart Livre^
qu'il flétrit la conduite des caphards qui, par « injures,
violence et bruslemens » , détournent les escholiers de
l'étude de l'Écriture et de « sainct Paul ».
Ainsi, dans le conflit entre la tradition catholique et les
réformateurs, l'attitude de Rabelais sera peut-être qualifiée
de paradoxale ou d'impolitique; mais elle est nette. Il
réprouve Calvin, dont le dogmatisme et l'austérité
répugnent à sa nature libre et sereine, mais il n'aban-
donne rien des dégoûts, des haines, des aspirations et des
rêves qui animaient réformateurs et humanistes vers i53o.
LE CINQUIEME LIVRE.
Prologue.
« Les fols, le nombre desquelz est infiny, comme atteste
Salomon, périront enraigés... » M.-L., III, p. 5.
Cette sentence de VEcclesiaste^ I, i3, se trouve déjà
citée au Tiers Livre^ chap. xlvi. Voir supra^ p. 309.
« A l'éditication du temple de Salomon, chascun un sicle
d'or offrir à pleines poignées ne pouvoit. » M.-L., III,
p. 8.
Réminiscence de VExode^ XXX, i3 : « Hoc autem dabit
omnis qui transit ad nomen, dimidium sicli, juxta mensu-
ram templi. Siclus viginti obolos habet. Media pars sicli
offeretur Domino. »
Chap. vi.
« Quand le ciel seroit d'airin et la terre de fer, cncores
vivres ne nous faudroient, fust-ce par sept, voire huit ans
DANS l'œuvre de RABELAIS. 323
plus long temps que ne dura la famine en JEgypte. »
M.-L., III, p. 27.
« Ciel d'airain » et « terre de fer » sont des expressions
bibliques.
La famine à laquelle il est fait allusion ici est celle qui
est racontée dans la Genèse, XLI, fin.
Chap. VII.
« Soudain Tasne tourna visage, disant : avoine, bien,
aveniat, non la forche... » M.-L..^ III, p. 32.
Il y a là un Jeu de mots sur VAdveniat [regnum tiium]
du Pater.
Chap. xviii.
« J'en ay, dist-il, plus eu que Jadis n'eurent les soldats
d'Ephraïm, quand par les Galaadites furent occis et noyés
pour en lieu de Schibolleth dire Sibboleth. » M.-L., III,
p. 71.
Allusion à un épisode raconté dans les Juges, XII,
5 et 6 :
5. « Cum que venisset ad ea [vada] de Ephraïm numéro
fugiens atque dixisset : Obsecro ut me transire permitta-
tis : dicebant ei Galaaditae : Niimquid Ephrataeus es?
Quo dicente : Non sum. »
6. « Interrogabant eum : Die ergo Scibboleth, quod
interpretatur Spica; Qui respondebat Sibboleth : eadem
littera Spicam exprimere nonvalens. Statimque apprehen-
sum Jugulabant in ipso Jordanis transitu. »
Chap. xxxiii.
« Mais Je trouve dedans mon bréviaire qu'en la révéla-
tion fut, comme chose admirable, veùe une femme ayant
la lune sous les pieds : c'estoit, comme m'a exposé Bigot,
pour signifier qu'elle n'estoit de la race et nature des autres
324 l'écriture sainte
qui toutes ont à rebours la lune en teste et par conséquent
le cerveau toujours lunatique. » M.-L., III, p. 134.
La « révélation », c'est VApocalj'-pse. La vision à laquelle
il est fait allusion ici est au chap. xii, v. i : « Et signum
magnum apparuit in coelo : mulier amictu sole et luna
sub pedibus ejus et in capite ejus corona stellarum duo-
decim. »
Chap. xxxv.
« Je trouve en l'escriture sacrée que Cayn fut premier
bastisseur de villes; vray donc semblable est que le pre-
mier il de son nom nomma Caynon. » M.-L., III, p. i36.
Genèse, IV, 17 : « Et [Gain] aedificavit civitatem, voca-
vit que nomen ejus ex nomine filii sui Henoch. »
Chap. xliii.
« La manne estoit de goût tel par imagination que par
avant realement leur estoient les viandes. » M.-L., III,
p. i63.
Ce détail est emprunté au livre de la Sagesse, XVI, 21 :
« Et deserviens uniuscujusque voluntati, ad quod quisque
volebat, convertebatur. »
« Le saint capitaine juif... n'institua onques tant de
cérémonies que lors je vis. » M.-L., III, p. 166
C'est Moïse qui est par excellence le saint capitaine juif.
Chap. xlv.
« Jadis un antique prophète de la nation judaïque man-
gea un livre et fut clerc jusques aux dents : présentement
vous en boirez un et serez clerc jusques au foye. » M.-L.,
III, p. 171.
Ce prophète est Ézéchiel. Cf. É\échiel, III, i : « Et
dixit ad me [Dominus] : Fili hominis quodcumque inve-
I
DANS l'œuvre de RABELAIS. 325
neris comede : comede volumen istud et vadens loquere
ad filios Israël. »
2. « Et aperui os meum et cibavit me volumine illo. »
3. « Et dixit ad me : Fili hominis, venter tuus comedet
et viscera tua complebuntur volumine isto quod ego do
tibi. Et comedi illud et factum est in ore meo sicut mel
dulce. »
L'expression « être clerc Jusques aux dents », sur laquelle
l'auteur a créé « clerc Jusques au foye », se trouve dans
Gargatitiia, XXVII : « Au reste, clerc jusques es dents
en matière de bréviaire. »
Chap. xlvii.
O Dieu, père paterne
Qui muas l'eaue en vin...
{M.-L., III, p. 175.)
Allusion au miracle des noces de Cana. Jean, II.
Conclusion sur le Cinquième Livre.
Il faut remarquer combien les emprunts à l'Ecriture
sainte sont peu nombreux dans le V= Livre. Ses quarante-
huit chapitres ne nous offrent que dix allusions aux textes
sacrés. En outre, à part une citation de VEcclesiaste, qui
se trouvait déjà au Tiers Livre et qui était banale, il n'y a
pas une citation textuelle des Écritures; bien que frère
Jean figure toujours parmi les compagnons de Pantagruel,
la « matière de bréviaire » fait totalement défaut à cette
partie de l'œuvre rabelaisienne. Évidemment, le rédac-
teur qui a utilisé les notes de Rabelais pour en composer
ce V<= Livre n'avait pas du texte sacré la même pratique
que frère François. On pourrait supposer d'abord que
c'est par scrupule de conscience qu'il s'est interdit de
mêler les textes sacrés aux bouffonneries rabelaisiennes,
mais l'allusion aux noces de Cana du chap. xlvii est aussi
irrévérencieuse que telles hardiesses que nous avons rele-
320 l'écriture sainte
vées dans les livres précédents. C'est donc par ignorance,
et non par scrupule religieux, qu'il n'a pas fait de plus
fréquents emprunts à l'Écriture.
Conclusion générale.
Tel est le bilan des emprunts de Rabelais à l'Écriture et
à la littérature scripturaire. Certes, ils sont nombreux :
mais leur nombre ne doit pas nous faire illusion sur la
connaissance qu'avait notre auteur des textes sacrés. Bien
souvent il a pu trouver, dans les recueils âCexemples qu'il
pratiquait si volontiers', quelques-uns des passages qu'il
cite, pêle-mêle avec d'autres singularités empruntées à
l'histoire profane. Ailleurs, dans le chap. x de Gargantua
par exemple, une série de citations, à l'appui de sa thèse
sur la signification du blanc^ provient sans doute d'une
concordance.
Donc, si nombreuses que soient ces citations et allu-
sions, elles ne nous donnent pas l'impression que Rabelais
ait fait une étude particulière des textes sacrés. Une seule
fois, sur un indice unique (une leçon empruntée h l'édition
du Nouveau Testamejît donnée par Érasme), nous avons
pu conjecturer qu'il s'était intéressé à la critique philolo-
gique de l'Écriture qu'avait entreprise celui qu'il regar-
dait comme son maître. Partout ailleurs, son érudition
sacrée ne semble pas dépasser ce que les clercs instruits
de son temps retenaient de la lecture du bréviaire et de
l'assistance aux offices.
Il y a toutefois dans l'Écriture un auteur qu'il a peut-
être pratiqué avec une prédilection particulière : c'est saint
Paul, celui qu'il appelle ordinairement le « saint envoyé »,
traduisant ainsi le terme « apostolus » qui, depuis saint
Jérôme, était appliqué à l'apôtre des Gentils. Il le cite
I. Sabellicus, Pctrus Crinitus, Ravisius Toxtor, Coelius Rhodigi-
nus. Sur la manière dont Rabelais utilisait ces recueils, je me per-
mets de renvoyer à mon livre sur VŒuvre de Rabelais, chap. vi.
DANS l'œuvre de RABELAIS. 827
fréquemment, onze fois exactement; il le recommande
et lui fait honneur de quelques amendements que le diable
de Papefiguière constate dans la conduite des écoliers.
Cette préférence pour saint Paul s'explique par l'intérêt
que les Commentaires de Lefèvre d'Étaples (i5i2) inspi-
rèrent à tous les humanistes de cette génération. Saint
Paul, à partir de ce moment, fut par excellence le livre de
tous ceux qui aspiraient à une réforme de la religion ^
Dans cet éloge de saint Paul au Quart Lfvre (i582), il faut
voir un souvenir des sympathies de Rabelais pour les
premiers efforts des réformateurs, antérieurs à l'établis-
sement de Calvin à Genève.
Dans la littérature scripturaire, il connaît les commen-
tateurs du moyen âge, Nicolas de Lyra, par exemple, dont
la glose figurait en marge des bibles et des psautiers de
l'époque. Mais il ignore les Pères de l'Église; il ne cite ni
saint Jérôme, ni saint Augustin, ni saint Chrysostome, ni
Tertullien. Or, cette lacune implique une singulière indif-
férence pour le retour à l'antiquité chrétienne qui est géné-
ral chez tous les humanistes de son temps^. C'était une
tendance commune à tous les esprits élevés, qu'inquiétaient
les problèmes religieux, de revenir aux Pères de l'Église
primitive, par delà les docteurs scholastiques. Érasme
publiait successivement saint Jérôme, saint Cyprien, le
pseudo-Arnobe, saint Hilaire, saint Irénéc, saint Chrysos-
1. Parmi les livres de la bibliothèque de Rabelais figure un exem-
plaire du Commentaire de Theophylactus sur les Épîtres de saint
Paul. Éd. de 1537. Cf. Dubouchet, Rabelais à Montpellier, p. ii5. Ce
Commentaire de Theophylactus, archevêque de Bulgarie, attribué
pendant longtemps à Athanase, traduit en latin en 1469 par Chris-
tophorus Porsena, eut une certaine faveur dans le second quart du
xvr siècle. Tlieophylachi Archiepiscopi Bulgariae, in omnes divi
Pauli epistolas enavrationes... Christophoro Porsena romano inter-
préta. Paris, Jean Petit, i525, in-fol.
Autres éditions chez Ambroise Girault, iSSy, chez Gaudoul, iSSy,
à Bàle, chez And. Cratander, 1540.
2. Sur cette renaissance de l'antiquité chrétienne dans le premier
quart du xvi" siècle, voir Les origines de la théologie moderne, par
l'abbé Auguste Humbert. Paris, Gabalda, lyii, in-12.
328 l'écriture sainte
tome, saint Ambroise. Entre tous, il étudiait particulière-
ment saint Jérôme, tandis que Luther remettait en faveur
saint Augustin. Dans l'Université de Paris elle-même, on
voit se dessiner ce retour à la littérature patristique. Au
mois d'août i33o, le Parlement ayant demandé à l'Uni-
versité de rédiger les articles de sa réforme, la Faculté des
arts se plaint que la Faculté de théologie préfère la sophis-
tique et la dialectique à l'Evangile et aux Pères, à saint
Cyprien, à saint Chrysostome, à saint Jérôme, à saint
Augustin : « Facultas artium de theologia potissimum
conquesta est, quod omissis Evangeliis et sanctae ecclesiœ
doctoribus, Cypriano, Chrysostomo, Hieronymo, Augus-
tino et aliis sophisticen nescio quam et dialecticen quam-
dam novam profiteretur^ » Rabelais professe le même
mépris pour la sophistique des sorbonicoles ; mais il n'a
nullement, pour son compte, la curiosité de substituer à
la scholastique l'étude des Pères. C'est qu'à l'époque où il
rédige son livre, les humaniores litterœ ont toute son àme ;
il se désintéresse de l'étude de la littérature biblique.
Que pense-t-il d'ailleurs du caractère « sacré » de ces
textes? La Bible est-elle pour lui un livre révélé? Admet-il
l'inspiration divine jusque dans les plus humbles détails
du récit, jusque dans « la queue du chien de Tobie », ou
seulement dans les passages d'une portée morale ou phi-
losophique? Enfin, s'il croit à 1' « inerrance » de la Bible,
comment cette foi se concilie-t-elle avec les exigences de
sa pensée rationaliste? Autant de questions qu'on ne peut
pas ne point se poser à la fin de cette enquête et auxquelles
nous ne trouvons pas de réponses décisives. Ce que nous
pouvons affirmer, c'est que jamais ses plaisanteries sur le
texte sacré n'impliquent ni ne suggèrent une dérision ou
une négation de la « révélation». C'est sérieusement que Gar-
gantua ^chap. l) prononce, après la Bible, que Moïse était
« le plus doux homme » de son temps-; et si Rabelais a
1. Cf. Du Boullay, t. VI, p. 327.
2. On sait comment Voltaire juge cette sentence de l'Ecriture
dans la Bible enfin expliquée et dans Un chrétien contre six Juifs,
DANS l'œuvre de RABELAIS. 329
repris dans les propos des Bienyvres une plaisanterie pro-
bablement traditionnelle sur le Sitio du Christ, c'est avec
une réelle émotion qu'il rappelle au chap. xxviii du Quart
Livre la mort "de « cestuy tresbon, tresgrand Pan, notre
unique servateur... lez Hiérusalem». Rien dans son œuvre
ne se rapproche de la critique radicalement irreligieuse
du Cymbalum mundi de Despériers. Son « lucianisme »,
cet esprit de scepticisme « brocardant toute sorte de reli-
gion «\ que lui ont reproché ses ennemis, ne va pas jus-
qu'à saper les dogmes dans leur fondement : l'Écriture. Il
est aisé de mesurer au choix de ses citations la distance
qui le sépare sur ce terrain d'un philosophe du xviii^ siècle,
de Voltaire, par exemple; rarement il cite parmi les livres
saints ceux qui seront pour Voltaire une source inépui-
sable de facéties : E^échiel et le Cantique des Cantiques.
Il cueille parfois d'étranges bizarreries^ dans le texte
sacré; mais il n'apparaît pas qu'il les choisisse et les cite
pour mettre en relief ce que leur singularité a de décon-
certant pour la raison, ni pour suggérer une conclusion
contraire à l'inspiration divine des livres saints. Est-ce
prudence ou respect de l'Écriture ? Nous inclinons à
croire que ce fut le souci de sa sécurité personnelle qui
réfréna sur ce sujet sa hardiesse ordinaire de pensée et
de langage. Quoi qu'il en soit, dans les facéties dont le
texte biblique est le thème, il ne dépasse pas en audace les
docteurs et les moines des générations précédentes. Sa
complaisance à citer les textes sacrés ne procède nulle-
ment d'un désir secret de bafouer l'Écriture. La « matière
de bréviaire » rentre dans le cadre d'un roman où figure
parmi les héros principaux un vrai moine « moinant ».
Chap. X. De vingt-trois mille Juifs égorgés par leurs frères. « Quoi!
Voila... Moïse lui même qui, à l'âge de quatre-vingts ans passé, se
met à la tête d'une troupe de meurtriers et qui avec eux égorge de
ses mains vingt-trois mille de ses compagnons, etc. »
Chap. XI. De vingt-quatre mille autres Juifs égorgés par leurs
frères.
1. Henri Estienne, Apologie pour Hérodote, chap. xiv.
2. Cf. supra, p. 3i3, 1. IV, chap. lvi.
330 l'écriture sainte dans l'œuvre de RABELAIS.
Les Beati quorum^ Beati immaculati in via chantés « à
plaisir de gorge », sur des intonations que frère François
connaissait bien, sont un trait de réalité de plus dans la
peinture du personnage. Quant aux plaisanteries sur le
texte de l'Écriture, leur tour même est dans la tradition
ecclésiastique : ce sont le plus souvent des calembours.
Nous l'avons indiqué à maintes reprises' : tout le sel de
ces facéties consiste dans la citation à contresens d'un
texte authentique. Les régents théologiques de Gargantua
justifiant les longs sommeils par le : Vanum est vobis
ante liicem surgere^ de David, Lasdaller le pèlerin décou-
vrant dans un psaume les prédictions de leurs infortunes,
Janotus de Bragmardo, Panurge, tous allèguent TEcriture
comme Bridoye le Digeste, en abusant du sens du texte^.
Ce procédé comique était le jeu d'esprit favori des clercs
du moyen âge. On le retrouverait chez les prédicateurs et
chez les clercs de la Bazoche, dans les œuvres de Sébas-
tien Brandt, d'Hemmerlin^, de Menot comme dans celles
de Coquillart. Rabelais suit donc une tradition médiévale
qui, actuellement, est encore vivante dans le monde ecclé-
siastique. Il fait des calembours sur le texte des Psaumes
comme il en fait sur celui du Digeste. Il joue sur les mots
et les sentences de la Bible : ce n'est pas se jouer de la
Bible elle-même.
Jean Plattard.
1. P. 274, 276, 281, etc.
2. Cf. VŒuvre de Rabelais, p. ii3, sur les effets comiques du
plaidoyer de Bridoye.
3. On trouve dans les Varie oblectationis optiscula et tractatus
une Declamatio intitulée Doctoratus in Stiilticia, qui fait songer à
V Eloge de la Folie d'Érasme. Hemmerlin y a réuni, en les inter-
prétant à contresens, les textes de l'Ecriture qui condamnent la
sagesse humaine : Apostolus, l; Corinth., I; Pcrdam sapientiam
sapientum et prudcntiam prudentum reprobabo... E^écliiel, VII. El
jitstus périt in justitia sua, etc.
RABELAIS
ET
LA LEGENDE DE SAINT MARTIN
Le nom du fameux archevêque de Tours se retrouve
plusieurs fois sous la plume de Rabelais, et il n'y a pas
Heu de s'en étonner, si l'on songe que la Touraine et le
Poitou ont été le principal théâtre de l'apostolat de saint
Martin et que cette terre est comme imprégnée de sa
légende. Ici une roche porte la trace d'un de ses pas, là
une église est placée sous son vocable ; Ligugé se souvient
du monastère qu'il y fonda, Candes conserve pieusement
le lieu où reposa son lit de mort. Tours enfin se glorifie
de posséder ses ossements.
Rabelais, qui accueillit tout, science et contes, histoire
et fictions, s'est approprié, parfois pour obtenir un effet
comique, parfois pour le simple plaisir de fixer dans son
livre tous les aspects de l'âme populaire, certains traits de
cette légende.
Il n'est peut-être pas inutile de les rassembler ici, et la
longueur mé'me de certains commentaires montrera qu'il
n'est pas toujours aisé d'expliquer avec certitude à notre
époque des allusions qui, pour les contemporains touran-
geaux ou poitevins de Rabelais, étaient parfaitement claires.
Les passages à interpréter sont, sauf omission, au nombre
de six, que j'énumérerai d'abord dans l'ordre où le lecteur
les rencontre, pour les grouper ensuite différemment.
Gargantua : ch. vi (cf. p. 342 du présent travail),
ch. XXXVI (cf. p. 333), ch. xxvii (cf. p. 339).
Tiers Livre : ch. xlvii (cf. p. 339).
332 RABELAIS
Quart Livre : ch. xxiii ( cf. p. 338) \
Les sources auxquelles nous pouvons recourir sont
de deux ordres, d'abord les sources hagiographiques
anciennes, ensuite les sources littéraires et légendaires
médiévales.
Parmi les premières, il faut citer surtout :
1° La Vita sancti Martini et les Dialogi de Sulpice-Sé-
vère, édités par Halm dans le Corpus scriptorum eccle-
siasticorum latinoriun [cité Sulpice-Sévère] ;
2° Le Liber miraculoj'um de Grégoire de Tours, édité
et traduit par H.-L. Bordier. Paris, i86o. Société d'His-
toire de France, in-8° ; au t. II, se trouve le Liber mira-
culorum sancti Martini [cité Grégoire de Tours] ;
3° h'Historia Francorum, du même, éditée et traduite
par J. Guadet et Taranne pour la Société d'Histoire de
France, au t. IV li838), p. 28o-3o3.
Parmi les sources postérieures, mentionnons :
i" Le De Reversione beati Martini a Burgundia trac-
tatus, qui date de la fin du xi^ ou du commencement du
xne siècle, selon l'éditeur, M. Salmon, et qu'on attribue à
tort à Odon, évêque de Cluny. On trouvera cette chro-
nique dans le « Supplément aux Chroniques de Touraine »,
d'André Salmon. Tours, iSSy, in-8o [cité Pseudo-Odon].
2° La Vie de saint Martin, en vers français, par Péan
Gatineau, qui date de la deuxième moitié du xiii^ siècle.
Elle a été éditée par W. Sôderhjelm sous ce titre : Péan
Gatineau, Leben und Wunderthaten des heiligen Mai'tin.
Altfran:{ôsisches Gedicht aus dem Anfang des XIII Jlnits.
herausgg., v. W. Sôderhjelm iPubl. des Litterarischen
Vereins in Stuttgart. Tùbingen,'i896, in-8°, t. CCX).
Péan Gatineau a pour nous cet intérêt d'avoir compilé,
non seulement les vies latines, mais encore les légendes
I. J'ai naturellement exclu le Martin de Cambray, qui n'a rien à
voir avec saint Martin, mais désigne le jacquemart de Cambrai (cf.
éd. Le Duchat, 1741, p. 3i, ou éd. Variorum, t. V, p. 433). Je dois
ces deux références à l'inlassable obligeance de M. Henri Clouzot.
vam eur^t cjTe ^tic tfpnçc ^ t?p^ Cttf^Bfcîif punt confit bc %t
^yDm foi^ imttm^onCùii c^tHUt mcffe a (at^e (i^tnt tt)*dn<$
mcfiicvpic^^'bnqiauoit^te foffe^ ûuitfauoittiHt bCK^wô^
pcmit <i vm çnttSie-^iant fmnt mavtw^int €(i^oup (a noiÇê
q faifoiêt ke rcj^ncetrc p^(a ^Cnt pmvtoit cÇ^ttv a (i^âtdauy^
^i fciir matt^a ^ fdmf 6u^ ^dfeéfe tmffent^ime (aint^(^%ni
rtuip foffc^ (T ^ciitlufï quetttd fe tcw/ftttt:(î 6îi/f<iffent conter fin
mcjfc a mavtii)*St onc(\ntepnie (a ôeflPcrtfctfee cepnc^ ntfctme
(tnt mot fxiy frt ^ttin ï>e matinj; qui fanait commande*
CCoHîjncttt faîMt Jttactîo c^ôte fa meffe:(r co/nm^t f<ii«t fe^
^tt Çtt^ tipaB^c qui cfcripuoit ce que î)eu^ femmee l>ifô««t
^--^v iDrtttf faittrt
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tl î)ofoit ^ me(p fait
Sti^ ït^atda a cof?e îiî
fiîf a ^n^'ijCata 4 fit
ttmkf^Wiecfb>yînt
^«ne^ pour ouf r fil
fnrf7e:fçfc|iïè0 mqnct
tO{ctcnreinS(V:(îam
fîc tieÛTr ô auoit*5rt^ Î)]?a6^ fcqf cffripuoit et) t)» p:?r(0emtr; ce qC
fce Ufoi^iimaïc fceîcn^ fcmc^ fiirêf fif jgufftjtft a caquettera
feî))?a6ft nanoit pfuôbe pavc^amq ne fiif? pie fque ercr(pt»:£oîe
fe pzinf a tirer fo^ ^c^^miv aucc^e fir^ î>è^ pour firaiTc^ec^t tira
tcSem^t î^ foj) parcijeniu) rôpitifT f i5eut fe îJpaDfe a (<î t^uerce(ife
CfiySa raffer fe cof^^St Çaintdu^ q tcîitce reijarèoit (c piint a vi-
retfZitcufctîSoit paô a fatut niartii?q Iji oit Ca iiîeffe.fe^f e<; fe to^
fiant '^it f(7(Hf 6:^ q (a)vyott*inûi3 miCfaudfat tut) fit iufqued
a (a fî te Ca MîCffe:(Ht qnât fa jncffe futî>icte tfappetTa fait 6ti^
(T fuy DctDuSa pourquoi if nêtêSoit a fuy qua»tt ïtcf)\!itcit:ç, po'
LA MESSE DE SAINT MARTIN
LE MIRACLE DES MANCHES.
LE DIABLE AU VOLET ÉCOUTANT LE CAQUET DES FEMMES.
Fac-similc du fol. E i v de La vie et miracles de Mgr Saiiict Martin,
Paris, Michel Lenoir, i5i6.
ET LA LÉGENDE DE SAINT MARTIN. 333
orales [cité Péan Gatineau^ avec renvoi aux vers de l'éd.
Sôderhjelm].
3° La Vie et Miracles de Mgr sainct Martin de nouvel
translatée de latin enfrançoys. Tours, 1496 ; Paris, veuve
Trepperel, vers i5oo.
J'ai consulté l'édition de Paris, Michel Lenoir, i5i6
(Bibl. nationale, Rés. Ln-^ i36oo) [cité Vie et Miracles].
Une des curieuses gravures sur bois de cette édition est
reproduite ici.
4° Le Mystère de la vie et histoire de Mgr sainct Mar-
tin^... Petit in-4° gothique, dont le seul exemplaire connu,
celui de la bibliothèque de Chartres, a été réimprimé dans
la collection Sylvestre en 1841 (Bibl. nationale, Rés.
Yf. 4565) [cité Mystère de sainct Martin].
5° Le Mystère de sainct Martin, par d'Andrieu de la
Vigne, représenté à Seurre en 1496. Inédit (Bibliothèque
nationale, ms. fr. 24332). A la fin du manuscrit se trouve
la farce de V Aveugle et du Boiteux^, du même auteur, et
dont il sera question plus loin.
Je renverrai au bas des pages à d'autres sources moins
fréquemment utilisées, mais il convient de mettre encore
en vedette l'important ouvrage de Lecoy de la Marche,
Saint Martin., deuxième édition. Tours, Mame, 1890,
in-40, planches [cité Lecoy de la Marche].
Commençons par les extraits les moins difficiles :
Gargantua, ch. xxxvi (t. I, p. i35 de l'édition Marty-
Laveaux, dont le commentaire est muet sur ce point) :
« Et trouvant [Gargantua] en son chemin un hault et
grand arbre [lequel communément on nommoit l'arbre de
1. Cf. Petit de Julleville, Les Mystères^ t. II, p. 535.
2. Celle-ci a été publiée notamment par Ed. Fournier, Le théâtre
français avant la Renaissance, 2" éd., s. d., p. i55à 161. Sur la pièce
de de la Vigne, voir aussi Petit de Julleville, Les Mystères, t. II,
p. 539-541, et une dissertation doctorale de Greifswald, 1899 : Die
drei Mysterien des heiligen Martin von Tours. Ihr Verhàltnis iind
ihre Quelle, par Cari David.
334 RABELAIS
sainct Martin^ pour ce qu'ainsi estait creu un bourdon que
jadis sainct Martin y planta)^ dist, voici ce qu'il me fail-
loit. Cest arbre me seruira de bourdon et de lance. Et
l'arrachit facillement de terre, et en ousta les rameaux et
le para pour son plaisir. »
L'exactitude topographique de Rabelais est telle, ainsi
que l'ont établi les ingénieuses recherches de MM. Lefranc
et Clouzot, qu'il n'est pas impossible qu'on retrouve cet
arbre de saint Martin, sinon sur le terrain au moins dans
les documents d'archives. A défaut d'une identification
précise, nous pouvons suivre la légende du bourdon à
partir du xiu« siècle, époque à laquelle Péan Gatineau
(v. 2258 et suiv.) nous la raconte pour la première fois,
semble-t-il.
La scène se passe à Arge ' après le miracle des gre-
nouilles qui se taisent par ordre et à qui saint Brice permet,
au nom de saint Martin, de recommencer à chanter. Brice
a planté le bâton du saint en terre, à côté de la tête, et le
sien à côté des pieds. Revenu auprès de son maître, il
trouve les deux bourdons tout feuillus :
à merveller (v. 2295 et suiv.).
Se commença, quand ot veû
Que li bordon furent creû,
Qui en terre fiché esteient,
Tant creisseient et foillisseient
Que au dessoz itel umbre ot,
Qui trestot Martin aumbrot,
1. Argeium Castellum ? S'agit-il d'Argy, canton de Buzançais
(Indre), qu'on trouve en 1154 sous le nom de « De Argeio » et de
Arge en 1278 .'' L'cglise est sous le vocable de saint Martin (cf. E.
Hubert, Dictionnaire historique, géographique et statistique de l Indre.
Châteauroux, 1889, in-S"). Mais Argy est bien loin du lieu où il fau-
drait chercher l'arbre de Gargantua entre la Vauguyon (fief de la
commune de Chinon) et la Vende. Je n'ai pu trouver aucun « Arge »
de ce côté-là. Je ne vois qu'un Artige (Artigia), hameau de la com-
mune de Saint-Savin, dont le nom se rapproche de « Arge », mais
pas assez (cf. L. Redet, Dictionnaire topographique de la Vienne,
Paris, 1881, in-4'').
ET LA LÉGENDE DE SAINT MARTIN. 335
Qui davant se moreit de chaut.
De lor bordons gaires ne chaut
A nul d'os; ainceis s'en tornerent
Vers Saint Sovein' ou il alerent.
Li païsant d'iluec delez
Les ont puis toz jors apelez
Les arbres saint Martin le Riche.
Ce passage a été repris par la Vie et Miracles^ en prose,
au xve siècle sous la forme que voici :
Fol. E II ro : Gomment sainct Martin estant endormy les deux
bourdons deuindrent arbres :
« Lors saint Briz a attaché l'asne et a mis le bourdon sainct
Martin empres sa teste et le sien empres ses pieds... Apres,
sainct Briz s'en retourna vers sainct Martin, qui depuis si auoit
tousiours dormy, si s'esmerueilla sainct Briz, quant il vit que
ses deux bourdons, qu'il auoit fichez en terre, estoient creuz et
fueilluz si grandement et si hault, que ilz faisoient umbrepour
le soleil dessus le corps de Monseigneur sainct Martin, qui
deuant ce auoit très grant chault. Sainct Briz esueilla sainct
Martin et veirent le fait de leurs bourdons, qui estoient grans
arbres deuenus, dont sainct Martin fut bien esmerueillé. Lors
se partirent de la place et puis vindrent deuers sainct Souuain.
Et depuis les gens du pays ont tousiours appelle les deux
arbres les arbres sainct Martin le riche. Mais depuis par
l'enhortement du dyable, qui tousiours enhorte les gens a mal
faire, fist à ung paysant du pays coupper Tung des arbres pour
faire de la busche pour son chauffaige et, quant il eut porté la
busche en son hostel, au soir, il monta sur une selle pour
atteindre du pain, qui estoit hault dessus une fournaise, si cheut
embas et se rompit le col. Lors furent les gens du pays moult
espovanté[s] et oncques depuis n'y osèrent toucher.
Est-ce pour cela que Gargantua et Rabelais y touchent?
I. J'ignore ce que peut être ce Saint-Sovcin. J'ai consuhé en vain
les dictionnaires géographiques. Je l'identifierais volontiers avec
Saint-Sauvant, canton de Lusignan (Vienne), mais dans ce cas Arge
pourrait difficilement être Argy dans l'Indre. Je pense aussi à Saint-
Savin, arr. de Montmorillon (Vienne), mais la difficulté est la même.
336 RABELAIS
Je n'oserais en répondre. Ou bien notre auteur a-t-il
voulu expliquer à sa façon la disparition d'un des deux
arbres, déplorée par tout le pays? L'un et l'autre n'est pas
impossible.
Puisque nous avons feuilleté les chroniques de la vie de
saint Martin, profitons-en pour dire un mot en passant
de quelques vers de VEpistre responsive de Bouchet à
Rabelais qui figurent dans presque toutes les éditions de
Rabelais (M.-L., t. III, p. 304) :
Et qui vouldra prier Dieu (ce que prise),
On trouvera la très plaisante église
Ou sainct Martin fit habitation
Par certain temps en contemplation,
Et ou deux mors par fureur et tempeste,
Resuscite:{ furent a sa requeste.
Or, il s'agit du monastère de Ligugé, dont le protecteur
de Rabelais et de Bouchet, Geoffroy d'Estissac, occupait
le prieuré^ et où saint Martin « avait établi une nom-
breuse congrégation de moines »'"*. C'est là qu'il ressus-
cita le catéchumène et l'esclave de Lupicin^.
Ces vers trouvent encore leur commentaire dans un autre
passage de Grégoire de Tours'*, où il reproduit les discus-
sions qui s'élèvent entre les Tourangeaux et les Poitevins,
ceux-ci refusant aux premiers de leur livrer le corps de
l'évêque mort à Candes. Les habitants de Tours disaient :
« Car sans parler de beaucoup d'autres miracles, il ressus-
cita deux morts parmi vous, chez nous un scul...^. Il est
1. Cf. Clouzot, Topographie rabelaisietine (Poitou). {Revue des
Études rabelaisiennes, 1904, p. i63).
2. Grégoire de Tours, Livre des miracles, 1. IV, ch. xxx, p. 3ii.
3. Sulpicius Sévère, Vita..., g VU et VIII, p. ii7-ii8de l'cd. Halm.
Cf. aussi Dom Fr. Chamard, Saint Martin et son monastère de
Ligugé. Poitiers, Oudin, 1873, in-S", p. 42 et suiv.
4. Hisioria Francorum, t. I, p. 43, rev. et trad. par Guadet et
Taranne (Soc. Hist. de France).
5. « Vobis suscitavit duos mortuos, iiobis unum. »
Deux morts vous a ressucité,
Et à nous ung,
ET LA LÉGENDE DE SAINT MARTIN. 3^7
donc nécessaire que ce qu'il ne fit pas chez nous pendant
sa vie, il l'accomplisse après sa mort ! »
Mais revenons à Rabelais :
Que sçauons nous si l'estaffier de sainct Martin nous
brasse encores quelque nouvelle oraige? [Quart Livre,
ch. XXIII, éd. M.-L., t. II, p. 352).
Marty-Laveaux n'a pas de note, mais au glossaire (t. V)
on lit : EsTAFFiER [Staffiere, italien, valet tenant l'étrier).
« ... pages et estaffiers... », t. III, p. 400. L'estaffier de
saint Martin. Le diable. Vient alors notre exemple. Éty-
mologie et traduction sont parfaitement exactes, mais la
locution n'en reste pas moins obscure. Sans doute, il faut
entendre par là que le diable s'est attaché aux pas de saint
Martin, durant toute sa vie, pour contrecarrer son œuvre.
Comme il se rendait un jour en Italie, « il tira son che-
min a Millan et lors il rencontra le dyable en son chemin
qui auoit prins la figure d'ung homme ; si luy demanda
ou il alloyt et qu'il queroit. Et le dyable le menaça et luy
dis que, tant qu'il viuroit, qu'il auroyt la guerre à luy,
ia si bien garde[r] ne s'en sauroyt » [Vie et Miracles,
fol. A 5 v°).
Je n'ai retrouvé qu'un seul exemple de l'expression
« Vestaffier de saint Martin », c'est dans le Dictionnaire
de Trévoux, cité par Lecoy de la Marche* :
Mais gare dans cette conduite
Que l'estaffier de sainct Martin
De tout temps cauteleux et fin
Quelquefois ne marche à sa suite.
Le Dictionnaire se borne à dire^ : « Un de nos poètes
dit le Doyen dans Le Mystère d'Andrieu de la Vigne (ms fr. 24332,
fol. 23o v°).
1. P. 609.
2. Edition de Paris, 1771. Le dictionnaire de Fureticrc s'exprime
d'une façon plus générale : « On dit un estaffier de saint Martin pour
dire le diable. »
REV. DES ET. RABELAISIENNES. VIII. 22
338 RABELAIS
appelle le démon, dans une pièce badine, Vestaffier de
saint Martin. » Lecoy de la Marche attribue le passage à
Du Cerceau. Je doute que l'auteur de ces vers ait emprunté
la locution à Rabelais, je suppose qu'il s'agit d'une expres-
sion populaire, dont on trouverait, en cherchant davan-
tage, d'autres exemples.
Les lignes suivantes [Gargantua, ch. xxvii, éd. M.-L.,
t. I, p. 107) ne nous arrêteront pas longtemps :
Les ungs se vouoyent à sainct Jacques..., les aultres... à
sainct Eutrope de Xainles, à sainct Mesmes de Chinon, à sainct
Martin de Candes...
Cette appellation n'a rien qui nous doive étonner. Saint
Martin était mort à Candes', dont l'église est encore sous
son vocable. On allait y baiser le lit où il était mort et un
arcosolium, dans l'abside, désigne encore l'emplacement
de la chambre où il rendit l'esprit.
Le nom de Candes est aussi associé à celui de saint
Martin dans le passage que voici, dont l'interprétation
sera longue, mais non pas peut-être dépourvue d'intérêt
[Tiers Livre, ch. xlvii, éd. M.-L., t. II, p. 219) :
Les dangiers se refuyent de moy [dit Panurge], quelque part
que ie soys, sept lieues à la ronde : comme aduenent le prince,
cesse le magistrat, aduenent le soleil, esuanouissent les ténèbres,
et comme les maladies fuyaient à la venue du corps sainct Mar-
tin A QUANDE.
Si M. Marty-Laveaux ne trouve rien à nous dire sur ce
passage, par contre M. Moland dans son glossaire renvoie
à la farce de Y Aveugle et du Paralytique, par Andrieu de
la Vigne, qui figure à la suite du Mystère de sainct Martin
du même auteur, dans le ms. fr. 24332 de la Bibliothèque
nationale.
I. Canton et arrondissement de Chinon, Indre-et-Loire, au con-
fluent de la Vienne et de la Loire.
ET LA LÉGENDE DE SAINT MARTIN. SSq
Mais il est bien peu probable que Rabelais ait connu
cette farce \ tandis qu'il est très possible qu'il ait connu la
scène comique qui termine le Mystère de sainct Martin^
conservé à la bibliothèque de Chartres et reproduit en
1841 dans la collection Silvestre : un aveugle et un paraly-
tique, vivant d'aumônes, s'effrayent de l'arrivée du corps
du saint ; ils craignent d'être guéris malgré eux et de se
trouver privés par là de si profitables infirmités.
Ils se prêtent assistance, le paralytique monte sur le dos
de l'aveugle et en même temps guide ses pas, mais c'est
en vain, ils ne peuvent échapper au miracle et rendent
grâce à Dieu et au saint.
Les deux personnages, dans leur dialogue, nous
indiquent les étapes de cette fuite et le parcours de la pro-
cession, de la cathédrale de saint Gatien jusqu'à la collé-
giale de saint Martin, en passant par l'ancienne église de
Notre-Dame de l'Écrignole^.
Or, ces allusions locales si précises nous permettent
d'assigner à ce mystère une origine tourangelle et d'y
rapporter les mentions de représentations à Tours qui
nous sont parvenues du premier quart du xvi« siècle.
Mais c'est Justement cette certitude que la scène se passe
à Tours qui rend l'interprétation de notre passage plus
difficile. Rabelais, en effet, ne parle que de Candes.
Il est vrai que c'est là que saint Martin mourut, mais il
n'y fut certainement pas fait de procession qui justifierait
ces mots « à la venue du corps sainct Martin à Quandes ».
Au contraire, le corps fut nuitamment et secrètement
ravi par les Tourangeaux^ à la garde des Poitevins endor-
1. Qui contient une allusion à la Bourgogne et ne semble pas
avoir été jouée en dehors de Seurre. Voyez la note suivante.
2. Sur l'histoire de ce mystère et en particulier sur V Aveugle et le
paralytique^ je me permets de renvoyer à un article qui doit paraître
dans la Romania. L'obligeance de M. deGrandmaison m'a beaucoup
aidé à localiser ce mystère à Tours et à interpréter les allusions
qu'il contient.
3. Cf. Grégoire de Tours cité par Dom Chamard, Saint Martin et
son monastère de Ligugé. Paris, Poitiers, i833, in-12. « Contra
340 RABELAIS
mis et placé sur un bateau qui, sans aide de rames, remonta
miraculeusement le cours de la Loire jusqu'à Tours.
L'auteur du mystère n'a pas exploité cette belle légende,
soit qu'il l'ignorât, soit qu'il reculât devant des réalisations
scéniques trop malaisées.
Dès lors, le transfert du corps depuis Candes, où l'évéque
meurt, jusqu'à Tours, où a lieu la procession solennelle
qui met en fuite les deux malandrins, se fait à bras. Comme
les « mansions » ou décors des deux villes, Candes et
Tours, étaient juxtaposées sur les échafauds, et que peut-
être, à cause de l'imperfection de la mise en scène, elles se
ressemblaient fort, Rabelais a pu les confondre et, sachant
que saint Martin était mort à Candes, y situer la farce en
question.
Il ne resterait plus qu'une difficulté, c'est celle qui
résulte de l'emploi du mot maladies, au lieu de malades
que postulerait notre interprétation, mais malades eût
manqué de précision aussi. Il aurait dû employer « men-
diants » ou « contrefaits ».
Dès lors, on me dira peut-être qu'il faut entendre tout
simplement « comme les maladies s'évanouissaient mira-
culeusement sur le passage du corps saint ». Le commen-
taire naturel de ce passage serait alors cet extrait de la
Vie et Miracles... imitée du De Rêver sione... à travers
Péan Gatineau et qui se rapporte au retour du saint en
Touraine (fol. Kii et v») :
Et aussitost que le corps entra en Touraine en son dyocese,
les contraictz redressèrent, les auaugles enluminèrent, les muetz
eurent paroUes, les sourtz ouvrent, les ladres et les meseaulx
furent guariz, les dyables yssoient hors 'des demoniacles et
generallement tous malades de quelque maladie que ce fust et
ceulx qui se y faisoient porter et ceulx qui se y faisoient pas
porter, ceulx qui le prioyent et ceux qui ne le prioyent, tous
furent guéris que oncques ung tout seul ne demeura malade.
parietem... in quo fenestra retinetur quae fuit quondam beati cor-
poris porta. »
ET LA LEGENDE DE SAINT MARTIN. 34I
Mais à cette interprétation la même objection peut être
faite qu'à la nôtre : c'est en Touraine, sur le chemin
d'Auxerre à Tours, à Dierre', par exemple, que, selon la
chronique, « les maladies fuient », et non à Candes.
Entre les deux interprétations, la seconde qui songe
aux miracles sérieux et la première qui se réfère à un
miracle forcé et par conséquent d'allure plaisante, c'est
cette dernière qu'il faut préférer.
Rabelais a vu et esquissé plus volontiers le côté comique
des choses, surtout en matière de dévotion.
On pourrait dire encore que notre phrase se rapporte à
une tradition orale ou écrite connue de Rabelais^, mais
si l'on songe qu'il a fait probablement au même mystère
de saint Martin encore un autre emprunt, que nous allons
étudier maintenant, on trouvera que les deux explications
se prêtent un mutuel appui et que, cette fois encore, le
pittoresque delà représentation théâtrale a frappé l'esprit
de Rabelais^, peintre réaliste des mœurs et des choses, et
on estimera que sa phrase est plutôt un souvenir de spec-
tateur attentif et amusé que de lecteur de récits édifiants.
C'est donc au même mystère de saint Martin, joué
maintes fois à Tours au xv^ et au commencement du
xvi^ siècle, que nous allons recourir encore pour éclaircir un
dernier passage {Gargantua, ch. vi, éd. M.-L. ,t. I, p. 26) :
Mesmement que le diable, à la messe de sainct Martin, escri-
vant le caquet de deux gualoises, à belles dents alongea son
parchemin.
1. Gant, de Bléré (Indre-et-Loire). C'est là que se passe, selon le
De Reversione, le Pseudo-Odon et la Vie et Miracles, l'incident des
deux « contrets » [contrefaits] guéris malgré eux.
2. Cette tradition, qui s'écarte des sources que nous citons dans la
note précédente, en remplaçant un des deux contrefaits par l'aveugle,
est attestée au xnr siècle par les Exempta de Jacques de Vitry (édit.
Crâne, Londres, 1890, in-8°. Publication de la Folklore Society,
t. XXVI, p. 52 et 182) et par la Légende dorée de Jacques de Vora-
gine (trad. de l'abbé J.-B.-M. Roze. Paris, Rouveyre, 1902, t. III,
p. 304).
3. Cf. notre prochain article sur Rabelais et le théâtre.
342 RABELAIS
M. Marty-Laveaux, dans son commentaire au tome IV,
p. 83-4, y "^'^^^ ^^^ allusion à une légende ainsi racontée
par Pierre Grosnet (?) dans les Mot^ dore'{ de Cathon^ :
Notez en l'église de Dieu
Femmes ensemble caquetoient,
Le diable y estoit en ung lieu
Escripuaut ce qu'elles disoient.
Son rolet plain de point en point
Tire aux dens pour le faire croistre.
Sa prinse eschappe et ne tint point
Au pilier c'est [lire s'est] hurté la teste.
Sans tirer argument des difficultés chronologiques,
puisque ces vers sont certainement une citation extraite
d'un ouvrage antérieur aux <- Bons et très utiles enseigne-
ments «, nous remarquerons tout de suite qu'il n'y est pas
question de « deux » femmes et surtout que saint Martin
n'y est pas mentionné.
La Vie et les Miracles de sainct Martin (xv* siècle,
republiés notamment en i5i6) nous rapprochent davan-
tage de Rabelais 2 (fol. E i v^) :
Ainsi, comme saint Martin disoit' sa messe, saint Briz
1. Ces Mots dore^ de Cathon sont suivis d'une 2" partie : Bons et
très utiles enseignements, qui ne sont en vérité qu'une sorte de
florilège d'auteurs célèbres, Marot, Villon, etc. Un vers d'une pièce
de Marot, « Ouy vrayement respond Henry Macé », a fait croire à
Brunet que celui-ci était l'auteur du recueil. En réalité, cette pre-
mière pièce est bien de Marot (cf. Epistres, éd. Guiffrey, p. 21, note).
Comme M. M.-L. ne donne pas la référence exacte, je renverrai à
l'édition des Mots dore^, s. d. (Bibl. nat., Rés. Y 1499 a; fol. fi V).
2. Les sources latines que prétend « translater » cette chronique
ignorent complètement cette anecdote, ainsi que me le confirme le
savant hagiographe bollandiste le P. Hipp. Delehaye. Son collègue
le P. Poncelet qui s'est, m'écrit-il, occupé récemment de saint Brice
n'a aucune souvenance d'avoir rencontré rien de semblable. Malheu-
reusement le t. III des Acta Sanctorum, qui est sous presse, n'ira
que jusqu'au 8 novembre, or, la Saint-Martin tombe le 11.
3. Inc. dosait.
ET LA LÉGENDE DE SAINT MARTIN. 3^3
regarda a costé de luy et vit deux femmes, lesquelles estoyent
venues pour ouyr sa messe : lesquelles caquettoient ensemble
et, a costé d'elles, auoit ung diable, lequel escripuoit en du
parchemin ce qu'elles disoient ; mais les deux femmes furent si
longuement a caquetter que le dyable n'auoit plus de parche-
min qui ne fust presque escript. Lors se print à tirer son par-
chemin auecques les dens pour le' allonger et tira tellement
que son parchemin rompit et cheut le dyable a la renuerce et
se cuyda casser le col. Et saint Briz, qui tout ce regardoit, se
print à rire et n'entendoit pas a saint Martin qui disoit sa
messe, lequel en se tournant vit saint Briz qui s'en ryoit, mais
nul semblant n'en fit iusques a la fin de la messe. Et quant sa
messe fut dicte, il appella saint Briz et luy demanda pourquoy
il n'entendoit a luy quant il chantoit et pourquoy il se rioyt...
Cependant l'identité entre notre texte et ce passage n'est
pas complète ; la scène se passe, il est vrai, pendant une
messe dite par saint Martin, mais non pendant la messe
de saint Martin. Ce qu'on appelle ainsi, c'est l'office célé-
bré par lui en manches courtes et où un globe de feu
apparut sur sa tête. Il venait de donner sa tunique à un
pauvre qui n'en avait point. Cette générosité intempestive
avait si fort irrité son archidiacre que, de dépit, celui-ci
avait acheté à son maître une misérable tunique dont un
mendiant n'aurait pas voulu. Le saint homme l'avait revê-
tue néanmoins sous ses habits sacerdotaux ; « mez quand
fut vers le sacrement w^, il éleva les bras, que les manches
trop courtes de la tunique ne couvraient point; c'est alors
qu'un « monceau de feu » fut aperçu flamboyant sur sa
tête^ ou que, suivant d'autres pieux conteurs, ses poignets
apparurent cerclés de pierres précieuses', ou encore
1. Inc. se.
2. Péan Gatineau fxni' siècle). Cf. v. 1018-1073.
3. Sulpice-Sévcre, DiaL, III, 10, ap. Lecoy de la Marche, p. 199-
200, et Jacques de Voragine (deuxième moitié du xui" siècle). Légende
dorée. Vie et Miracles, fol. en r" et v", l'histoire du diable n'est qu'au
fol. e, mais la gravure, celle que nous reproduisons ici, est la même.
4. Fortunat, 1. X, ch. vi, cité par Lecoy de la Marche.
344 RABELAIS
que des anges vinrent eux-mêmes les draper de longues
manches de tissu d'or^
Ces deux faits, « messe de saint Martin » et « aventure
du diable », se soudèrent dans la tradition populaire. Pas
très tôt^, sans cela Péan Gatineau, grand amateur de
légendes, Jacques de Vitry ou Jacques de Voragine, qui
tous connaissent l'incident du globe de feu, auraient asso-
cié à la messe miraculeuse la présence comique et pitto-
resque du démon ou, au moins, en auraient fait mention
ailleurs, comme la chronique en prose du xv« siècle citée
plus haut.
Mais l'illustrateur de cette Chronique, le graveur sur
bois dont nous reproduisons ici la naïve figuration, n'a
pas manqué d'associer les deux épisodes. On distinguera
sans peine en face du saint en gloire les deux femmes, le
diable qui les écoute et tire à belles dents son « rolet ».
Je ne vois au contraire que cette dernière scène dans la
tapisserie du xvi« siècle reproduite par Champfleury',
1. Cf. Exempla, de Jacques de Vitry (première moitié du xiii' siècle),
déjà cité, n" XCII, et les indications de mise en scène du ms. 24332
(fol. 217 v), Mystère de saint Martin d'Andrieu de la Vigne :
« Puis quand Martin lieuera les bras pour dire « gloria in excelsis
« Deo », les bras tous nudz jusques au coûte, pour ce que sa robe
est si meschante et si courte qu'elle ne luy peult venir plus auant.
Pourquoy deux anges subtillement et soubdaynement luy apporte-
ront deux pacquets de drap d'or et pierres précieuses. »
2. Cependant, de bonne heure, les prédicateurs s'élevèrent contre
ce bavardage des femmes à l'église, témoin ce passage d'un sermon
de Césaire (?) attribué à saint Augustin : « Sunt enim plurimi et prae-
cipue pleraeque mulieres quae ita in ecclesia garriunt, ita verbosan-
tur ut lectiones divinas nec ipsae audiant nec alios audire permit-
tant I) {Patr. lat., t. XXXIX, col. 2275).
3. Histoire de la caricature au moyen ^g'g. Paris, Dentu, i87i,p. 83.
A la p. 81-82, Champfleur}- rapporte que, selon Éloy Johanneau,
pareille scène se voyait encore en 1678 dans un tableau de l'église
de Notre-Dame de Recouvrance à Brest avec une légende en bas-bre-
ton et en français. Je dois l'indication relative à ChampHeury à
l'obligeance de M. L. .Maeterlinck, l'érudit auteur du Genre satirique
dans la peinture flamande, qui m'écrit qu'il n'en connaît pas d'autre
exemple.
ET LA LÉGENDE DE SAINT MARTIN. 343
sans indication de provenance, et qu'on peut admirer
encore à la collégiale de Montpezat'.
Cette contamination nous apparaît réalisée sur la scène
de la façon la plus amusante à la fin du Mystère de sainct
Martin^ que je demande la permission de reproduire. ici
parce que la réimpression en est très rare (fol. Riiii v° et
suiv.) :
Blondine.
Madame viendrez vous partant
Ouyr la Messe au moustier.
POLYE.
Oy quant et toy veulx y aller^
Mes patenostres me faut prendre.
Sathan.
A escrire me faut entendre
Les parolles de ces 3 deux femmes,
Afin que i'aye leurs âmes :
Voluntiers parlent à l'Eglise,
Tant comme l'on dict le seruice;
En ce rooUe-* ne faudray mie
1. En Tarn-et-Garonne et non pas dans le Gard, comme on l'a
imprimé si souvent. La remarque est de M. Marignan. Voyez sur
cette tapisserie l'opuscule de Chaudruc de Crazannes : Notice histo-
rique et descriptive sur la cathédrale de Montauban. Montauban,
s. d., p. 1 1-20. Voici comment cet érudit transcrit les vers qui figurent
sur le onzième tableau de la tapisserie :
« Martin chantant, Brixe seruoit,
Et se ryoit en ung toucquet,
Voyant que le diable escripuoit
De deulx commères le cacquct. »
Toucquet pour touchet (coin) semble attester une origine arté-
sienne. L'anecdote n'est donc pas exclusivement localisée en Tou-
raine.
2. avec toi.
3. Correction pour « ses ».
4. papier.
346 RABELAIS
A escrire toute leur vie
Tant comme il pourra durer.
[Lors s'en va après elles a l'église derrière ung pillier
et escripi toutes leurs paroUes.]
Blondine.
Nous sommes cy en bel moustier,
La Messe est desia commencée.
POLYE.
Veis tu point a minnuit Lessée,
Dy, Blondine, ny Alyson?
Blondine.
Ilz n'estoyent pas en leur mayson
Ne ne sont pas icy venus.
[Ils parlent tousiours.]
Saint Martin prie Dieu d'exaucer sa prière. Le miracle
des manches s'accomplit. Blondine s'en est aperçue ; mais,
après en avoir exprimé à sa mère son admiration, reprend
de plus belle son bavardage. L'observation ne manque pas
de piquant :
Blondine.
Auez vous veu la mélodie,
Madame, des Anges qui sont
Venus a l'archeuesque et ont
Couuertz ses bras qui estoient nudz.
POLYE.
Ouy, pour vray, ie les ay bien veuz.
Des belles manches de Paradis
Les bras luy ont, ce m'est aduis,
Couuers, i'en suis esmerueillee.
Blondine.
Alyson s'en est elle allée?
Grand pièce a que ie ne la voy.
ET LA LÉGENDE DE SALNT MARTIN. 847
POLYE.
Elle est allée veoir son amy
Le Joliuet de la barelle.
Blondine.
Le diable y soit la macquerelle
Froncline luy est venu dire.
Sathan.
Je ne puis plus icy escrire
Mon rooUe est tout plein de langage.
[Lors il tire son parchemin auecq les dentz, tant
que il le rompt et se frappe la teste contre la paroy.]
Bricet, en riant.
Ha, ha, ha, ha, ha, ha, ha, ha!
Sathan.
Je n'en feray plus, c'est assez.
[Il s'en va.]
PoLYE.
Blondine, il s'en faut aller
Si en ferons aucune chose.
Blondine.
Allons nous en, car ie suppose
Que nous en aurons haut et bas.
Cette conversation de la fille et de sa mère sur Alison,
à qui la « macquerelle » Froncline a procuré une entre-
vue avec son amant, n'est pas bien édifiante, et les deux
femmes méritent assurément le nom de « galloises » que
leur donne Rabelais, c'est-à-dire aimant le plaisir et menant
vie mondaine et joyeuse.
348 RABELAIS
Dans tous les détails, cette scène comique correspond
donc à merveille à la phrase de Rabelais. Seule de toutes
les sources littéraires ou légendaires invoquées elle pré-
sente la fusion complète des deux éléments : messe mira-
culeuse et parchemin du diable.
Sans doute, la gravure et la tapisserie témoignent de la
même tradition, mais qui dit que là comme dans d'autres
œuvres cette tradition n'a pas pour source notre mystère ',
lequel est sans aucun doute antérieur puisqu'on en con-
naît une représentation à Tours en 1441.
D'ailleurs, le « rolet » allongé à belles dents y occupe
si peu de place qu'on l'y aperçoit à peine, et c'est cepen-
dant lui qui suggère à Rabelais sa comparaison.
Combien il est plus probable qu'il s'agit là d'un jeu de
scène vu par lui dans sa jeunesse et qui provoqua son
hilarité, comme elle provoqua celle de saint Brice.
Et c'est assurément au mystère qu'ils connaissaient
bien que tous les lecteurs tourangeaux de Rabelais son-
geaient aussitôt^. Le drame en s'appropriant et en réali-
sant la légende en avait fixé à tout jamais et en avait en
quelque sorte matérialisé le souvenir.
Fuite de l'aveugle et du paralytique devant le corps
saint, incident du diable au rolet, voilà les deux scènes
capitales que l'imagination vive et naturellement comique
de Rabelais n'a jamais oubliées, et comme toujours les
visions inscrites dans son cerveau ont passé plus tard
dans l'œuvre.
Si l'on songe encore à cet arbre de saint Martin, qu'il a
certainement vu quelque part en Poitou et encore à ce
saint Martin de Candes qu'invoquaient les bonnes gens
1. Voyez le bel ouvrage de M. Mâle, L'art religieux de la fin du
moyen âge en France. Paris, Colin, 1908, in-4''.
2. Andrieu de la Vigne, dans son mystère, n'a pas ce trait comique,
c'est qu'évidemment il ne l'a pas connu : jamais un auteur de mys-
tère ne laisse échapper une bonne farce, surtout quand le diable en
est la victime.
ET LA LÉGENDE DE SAINT MARTIN. 849
de son pays, on trouvera dans ces quelques pages, un peu
trop longues sans doute, la contirmation des qualités réa-
listes de Rabelais.
Prodigieux accumulateur de choses vues, ce sont elles
qu'il aime surtout à reproduire fidèlement dans son œuvre,
et c'est pourquoi nous n'avons pas tout à fait tort, fût-ce
au prix de longues et parfois fastidieuses recherches, d'es-
sayer de trouver dans la réalité de jadis les modèles qui
servirent à ce grand peintre.
Gustave Cohen.
MELANGES.
JEAN THENAUD ET RABELAIS.
Les impressions du Voyage* en Orient du Cordelier
Jean Tlienaud nous intéressent sous plus d'un rapport.
Rabelais les avait lues et en avait retenu plus d'une par-
ticularité. Il y fait allusion dans un passage de Gargan-
tua, que les commentateurs n'ont pas jusqu'ici suffisam-
ment éclairci et sur lequel on reviendra plus loin; il leur
est en outre redevable d'un certain nombre de termes rela-
tifs surtout à l'Orient. L'ouvrage de Thenaud mérite donc
d'arrêter notre attention.
Gardien du couvent des Cordeliers d'Angoulême, Jehan
Thenaud fut chargé par Louise de Savoie et par son fils
François d'Angoulême d'une double mission en Orient.
Il s'agissait, d'une part, de prier pour la princesse dans
les sanctuaires de Jérusalem, et, d'autre part, de recueil-
lir en Perse des renseignements exacts sur la puissance
du Sophi, dont les conquêtes fixaient alors l'attention des
princes chrétiens. L'auteur n'a pu réaliser que le premier
but de sa mission.
Thenaud quitte Angoulême « le second jour de juillet
l'an mil cinq cens et unze ». Nous ne le suivrons pas dans
ses différentes étapes pour arriver au Caire, où il séjourne,
et à Jérusalem, où il fait ses dévotions au couvent de
Bethléem. Le 14 octobre i5i2, il quitte l'Orient pour ren-
trer en France.
I. Voyage de oultre mer, éd. Ch. Schefï'er, p. 3. Voir, sur la mis-
sion de Thenaud, R. de Maulde La Clavière, Louise de Savoie et
François I", Paris, iSgS, p. 32i à 324.
JEAN THENAUD ET RABELAIS. 35 1
Jean Thenaud ne rédigea que plus tard, après i523, ses
impressions de voyage qu'il publia à Paris sans date (pro-
bablement entre i525 et i53o) sous ce titre : Le voyage et
itinaire [sic] de oiiltre mer faict par frère Jehan Thenaud^
maistre es ars^ docteur en théologie et gardien des frères
mineurs d'Angoulesme. Cette édition unique, d'une extrême
rareté, a été réimprimée en 1884 par Ch. Scheflfer dans le
Recueil de voyages et de documents pour servir à l'his-
toire de la géographie depuis le XI 11^ jusqu'à la fin du
XV I^ siècle.
Cette relation de voyage est très curieuse, souvent pit-
toresque, toujours intéressante. Voici quelques exemples.
Entre autres curiosités de Gènes, Thenaud mentionne
(p. 10) « le saint Créai, qui est le vaisseau auquel Nostre
Seigneur mengea l'aigneau pascal, que l'on dit estre d'es-
meraulde si très belle que toutes aultres près ledict joyau
perdent leur lustre » * .
En parlant du Nil, il note ceci (p. 3i) : « Cestuy fleuve
est plain de cocodrilles qui sont dragons aquatiques longs
I. Cf. Jean d'Auton (dans Lacurne) : « ... le riche vaisseau sma-
ragdin [de la cathédrale de Gènes], c'est à sçavoir le précieux plat
auquel Nostre Seigneur Jésus Christ mangea avec ses apostres le
jour de la Cène; et est celui plat que on appelle le saint Graal,
lequel, selon dire commun de Gennes, fut là apporté par les Gene-
vois l'an mil cent un, et fut pris en la sainte cité de Hierusalem... »
Rabelais emploie figurément ce nom si célèbre dans les romans de
chevalerie (1. IV, ch. xliii et xliv) : « La royne [des Andouilles]
respondit que moustarde estoit leur Sangreal et Baulme céleste...
Lequel il gardqit [le roi de l'île de Ruachj religieusement, comme
un aultre Sangreal... » Il en est également question au V" livre,
ch. X, où on lit : « Là [en l'isle de Cassade] aussi nous dist .estre
un flasque de Sang Greal, chose divine et à peu de gens congneue ».
Du Pinet, dans sa traduction de Pline, ajoute à propos de Vesmé^
raude creuse (XXXVII, 5) « ainsi qu'on peut voir au sainct Greal
qui est à Gennes, qui est une esmeraude faite à mode de couppe ».
C'est Du Fail qui rappelle l'acception primordiale dans deux pas-
sages des Contes d'Eutrapel (éd. Assézat, t. I, p. 239, et t. II, p. 249) :
« Le saint Graal, qui estoit une fiole pleine d'un baume si miri-
fique, d'après lequel les chevaliers errans courroient » et « le Saint
Greal, ensevely et envoustc sous le perron Merlin, en la forest de
Brecillan, en Bretaigne ».
352 JEAN THENAUD ET RABELAIS.
de XX OU XV couldées, devorans hommes et bestes qu'ilz
trouvent à la rive du Nil. Et ay veu les Arrabes menger
desdictz cocodrilles. Cette beste est armée de ongles,
dentz, fortes escames et queue en laquelle est séante sa
force principalle; et quiconque est gressé du suyf de
cocodrille pourra, sans mal, aller entre les aultres. »
A propos des pyramides (p. 53) : « Nous veismes hors
du Cayre deux choses dignes de mémoire, c'est assavoir
les anciennes sépultures des roys d'Egipte que on nom-
moit pyramides qui sont delà le Nil, en Lybie, à deux
lieus du Cayre, qui sont nombrées entre les merveilles du
monde et non sans cause; car celle de Champnis ou
Cheopis, qui est la plus haulte et grosse, mais la moins
sumptueuse, à l'accomplissement de laquelle (selon que
recitent nos historiens) besognèrent diligemment n cens
mille hommes, xxii ans; et y sont tant de pierres si
grosses, pollies et bien assises que je croy que en deux
citez comme Paris n'en auroit tant; et toutes les choses
les plus sumptueuses du Cayre comme pontz, arceaulx
ont esté faictz de la pierre que l'on a ostée pour trouver
l'entrée d'une qui estoit ouvrée. Je fuz à la syme d'icelle
et au dedans avec Monsieur de Soubran, Maistre Fran-
çois de Bon Jehan et plusieurs aultres, mais quant tout
fut visité, dismes que l'editice n'estoit pas seullement
digne d'estre nommé merveille, mais incredible. »
Rabelais mentionne également (1. V, ch. xl) « le Nil et
ses cocodrilles » (leçon du manuscrit), et ailleurs (1. IV,
ch. xxv) « plusieurs oheïisces^ pj^ramides^ monuments... »,
à propos desquels la Briefve Declaracion remarque :
« Vous en pourrez veoir plusieurs sus le Nil près le
Caire. »
Mais nous avons mieux que ces simples rapprochements ;
Rabelais a tiré directement de l'ouvrage de Thenaud plu-
sieurs traits relatifs à l'Orient. Il le nomme d'ailleurs dans
le passage suivant auquel nous avons fait allusion au début
de cet article (1. I, ch. xvi) : « Si de ce vous esmerveillez,
esmerveillez vous dadvantage de la queue... des moutons
JEAN THENAUD ET RABELAIS. 353
de Surie, esquelz fault, si Thenaud c/fcf vraj^, afifuster une
charrette au cul pour la porter tant elle est longue et
pesante. «
Le Duchat et les autres commentateurs (voir l'édition
Variorum] ont malheureusement vu dans Thenaud un
diminutif d'Etienne et ont proposé en conséquence des
identifications illusoires. Ch. Brunet a le premier ' reconnu
dans ce nom l'auteur du Voyage d'outre-mer^ et Burgaud
des Marets, qui se rallie à cette opinion, ajoute : « Nous
n'avons pas pu rencontrer ce volume, ni vérifier autre-
ment le fait. » Le passage suivant de Thenaud, auquel
Rabelais fait allusion, se trouve ainsi cité pour la pre-
mière fois (p. 43) :
« Le iiiF Jour après nostre venue audict lieu de Cayre,
le Souldan nous envoya presens, c'est assavoir moutons à
la grande queue, et fault sçavoir qu'il n'est si petit mou-
ton dont en la queue n'ait plus de x livres de chair; aul-
cuns sont de xxv, xxx et xl livres, au porter et traisner
desquelles les moutons travaillent moult : pour ce, on
leur faict petites charrettes esquelles reposent leurs queues,
qu'ilz traisnent par leurs cornes. »
Le fait est d'ailleurs confirmé par Belon : « Les ani-
maulx d'Egypte pour l'abondance du pasturage, et la
bonne nourriture des herbes arrousées du Nil, et la tem-
pérature du climat, sont de grande stature. Les Buffles,
Bœufs, Chameaux, Chevaux, Asnes, Moutons et Chèvres
y sont moult grands. Les Moutons y sont fort gros et
gras, qui ont. la queue traînante jusques en terre, fort
large et espoisse^. ». '
Il est fort probable que c'est toujours notre voyageur
qui est mentionné, sous la forme corrompue Tenault,
dans le xxxi^^ chapitre du \^ livre. Il ne peut pas y être
1. Voir ses Recherches... sur les éditions originales de Rabelais,
Paris, i852.
2. Pierre Belon du Mans, Les Observations de plusieurs singulari-
te:{ et choses mémorables trouvées en Grèce, Asie, Judée, Egypte,
Arabie et autres pays estranges, rédigées en trois livres, reveu:^ de
nouveau et augmente:^ de figures, Paris, i554, p. 98-99.
REV. DES ET. RABELAISIENNES. VIII. 23
354 ^^^^ THENAUD ET RABELAIS.
question, comme Ta déjà remarqué Ch. Brunet {Re-
cherches, p. i35), du voyageur André Thévet, dont la
relation n'a paru qu'en i554, c'est-à-dire après la mort de
Rabelais.
Voici maintenant quelques termes rabelaisiens qui
dérivent de la même source :
Calover, moine grec de l'ordre de saint Basile, titre
adopte par Rabelais en tète de l'édition princeps (1546 du
Tiers Livre : Calloier des Isles Hieres^. Ce terme se
rencontre fréquemment dans le Voyage de Thenaud ; en
voici quelques exemples :
« Par quoy, me retiray au \o^\s des caloyers et moynes
du dict mont [Sinay] qu'ilz ont au Cayre, où demouray
deux jours » (p. 58);
«... les caloyers qui sont moynes Grecs hayssent les
Latins et sont plains de convoitise et avarice... » (p. 71);
« Puis, quant ouys le signe de la collation, me trouvay
avec les caloyers qui estoient près de quarante; et la béné-
diction faicte à leur mode grecque sur le pain et vin... »
(p-73);
« Les Grecz n'ont pas le sacrement de confirmation et
nyent purgatoire, par quoy leurs prestres et caloyers, en
confession, marchandent avec leurs penitens pour sçavoir
combien d'argent vouldront bailler lesdictz penitens, et
sur eulx prendront la peine de leurs péchez : c'est la mode
des caphars Latins » (p. 98).
Ajoutons que caloier, au sens de « moine âgé », figure
isolément chez Eust. Deschamps (t. V, p. 79 de l'édition
des Anciens Textes ) :
Curez, chapellains et chanoines,
Doyens ruraulx, maregliers, moynes...
Cahiers^ clercs, gens mariez...
1. Cf. V Alphabet de l'Auteur François : « Cahier, c'est à dire
beau père ou vénérable personnage... Les Grecs en Turquie appellent
ainsi les moines et prestres. »
I
JEAN THENAUD ET RABELAIS. 355
et que le mot revient souvent, sous la forme caloiere, dans
les Observations de Pierre Belon, appliqué aux moines
grecs et tout particulièrement à ceux du mont Athos. Je
me borne à en citer ce passage (p. 84) : « Il n'y a sinon
une seule différence de religieux par toute Grèce, qui de
nom propre sont appeliez Caloieres, et Calogria pour les
femelles. Lequel nom rendu en nostre langue représente
ce que le vulgaire appelle un beau père. Toutesfois,
Caloiere signifie proprement bon vieillard et Calogria
bonne vieille... Ces caloieres ne se marient jamais, com-
bien que les prestres de Grèce le soient... Ils vivent moult
austerement... Et d'autant qu'il y a bien six mille Caloieres
habitans en plusieurs endroictz de ladicte montagne, en
laquelle il y a près de vingt et quatre grands monas-
tères... ^ »
Catadupe, chute d'un fleuve, particulièrement du Nil :
« les catadupes du Nil en Ethiopie » (1. IV, ch. xxxiv) que
la Briefve Déclaration explique ainsi : « Lieu en Ethio-
pie, onquel le Nil tombe de haultes montaignes... » Thc-
naud en parle explicitement (p. 3o) :
« Le fleuve du Nil (en la saincte Escripture nommé
Gion) est plus excellent, long et fertil que aultre fleuve
du monde, car il vient de haultz mons et catadupes d'Ethio-
pie, et attire tant de terre et de lymon avecques soy que
icelluy laissé près la mer pour la réverbération d'icelle,
faict le pays d'Egypte qui ne seroit que sable comme
Lybie ou Arabie... »
Seraph, monnaie d'or égyptienne et persane, terme
I. D'Aubigné, dans sa Confession de Sancy, se sert également de
ce nom, qu'il applique d'ailleurs aux moines turcs, aux derviches
{Œuvres, éd. Reaume et Caussade, t. II, p. 289) : « Il avoit veu en
Turquie leurs enragez de caloyers n'ayant toute l'année pour se
couvrir qu'un reth ». D'autre part, chez Bouchet, le mot est syno-
nyme de prêtre musulman {Serées, t. V, p. 47) : « Il n'y a pas beau-
coup de sages, qui soient sages, comme les Perses appellent leurs
Mages, les Grecs leurs Philosophes..., les Egyptiens leurs Prestres,
les Cabalistes leurs Prophètes, les Gaulois leurs Druydes, les Turcs
leurs Caloyers, c'est à dire gens de bien, sacrez. »
356 JEAN THENAUD ET RABELAIS.
fréquent chez Rabelais, et dont j'ai traité ici même (t. VII,
p. 464 à 467). On rencontre ce nom presque à chaque
page dans le Voyage de Thenaud, où Rabelais l'a cer-
tainement trouvé, et notamment dans les passages sui-
vants :
« Les coffres et bagaiges furent conduictz dès le port
audict logis par deux caneaulx pour lesquelz furent payez
cinquante seraphs cfor, car telle est la coustume [à Alexan-
drie] » (p. 22);
« La douanne [celle d'Alexandrie] est affermée, par
chascun an, deux cens cinquante mille seraphs d'o?' »
(p. 27);
« L'on disoit celuy logis avoir cousté à faire quatre
vingtz mille seraphs d'or et que dedans le Caire en avoit
cent mille plus beaulx sans comparaison « p. 36) ;
« Le vin [au Cayre] est moult chier et coustoit trente
seraphs la botte... » (p. 47)'.
J'ai cité plus haut le passage concernant le Sophv de
la Perse, dont les démêlés avec les Turcs occupaient les
politiciens de l'époque. Rabelais y fait également allusion
à propos de la méthode de Bridoye pour appointer les
procès (1. III, ch. xli) : « Et te dis (Dendin mon filz joly)
que, par ceste méthode, je pourrois paix mettre, ou trêves
pour le moins, entre... le Turc et le Sophy^ entre les
Tartres et les Moscovites. » A l'époque où Thenaud voya-
geait en Orient, Jean Lemaire des Belges traduisait de
l'italien (i5ii) une Histoire moderne du prince Syach
{= chah) Ismail^ dit Sophy Arduelin 'c'est-à-dire d'Ar-
débilj; on y lit ceci : « Or n'est ce pas son vray et propre
I. Une autre monnaie orientale dont parle Thenaud est medin
(p. 38 et 78) : « L'on n'avoit de bonne eaue à boire à son repas qu'il
n'en coutast deux medins qui valent trois carolus... puis me con-
vient payer pour iceiluy dix medins qui vallent douze sols six
deniers, n De même, dans les Observations de Belon (p. iSg) : « Les
Arabes et Egyptiens ont une sorte de monnoye qu'ils nomment
meidin, qui vault une aspre [qui vault aultant qu'à nous un carolus]
et deray. » — Littré, qui cite le mot, n'apporte qu'une citation de
Chateaubriand.
JEAN THENAUD ET RABELAIS. 35 J
nom Sophy^ mais de leur secte et religion : laquelle veult
et commande que par humilité ilz ne portent aucun
accoustrement de teste, qui soit de chose plus précieuse
que de laine. Et pource qu'en langue Arabique la laine
se nomme sophy^ ceux de ladicte secte sont appeliez
Sophy:[\ » Cet ancien nom du roi de Perse est mentionné
dans la Comédie des proverbes d'Adrien de Montluc
(acte III, se. VII : « Il ne vous connoist non plus que le
grand Sophy de Perse ») et a trouvé un dernier refuge dans
une fable de La Fontaine (VII, lo) :
Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi;
Je m'écarte, je vais détrôner le sophi...
Ailleurs, Rabelais l'appelle Presthan ou Prestre Jean
(IV, prol. de Tauteur) : « Nous avons vuidé le débat de
Presthan^ roy des Perses, et de sultan Soliman, empereur
de Constantinople. »
Voici ce qu'en dit Thenaud (p. 9g) :
« La quarte nation [en la Terre Saincte ou de Syrie] est
des Abissins ou Ethiopes qui sont de la terre d'icelluy Roy
et prince que, en langue corrompue, nommons leprebstre
Jehan qui est assez craint du Souldan [d'Egypte] pour ce
que icelluy prestre Jehan luy peult diminuer l'eau du Nil;
et par ainsi la plus grande partie d'Egypte seroitsterille. »
C'est avec ce dernier sens que le même nom se ren-
contre chez les écrivains du xvi^ siècle.
Belon, dans ses Observations (p. 14) : « Les autres [reli-
gieux] de Jérusalem sont Indiens, qui y sont envoyez du
pays auquel domine le prestre Jean; et sont fort noirs,
appeliez Abycini. »
Noël du Fail, dans les Contes d'Euîrapel (éd. Assézat,
I. Œuvres, éd. Stecher, t. III, p. 201. — Suivant Defrémery,
Sophy, nom donné aux souverains perses pendant les xvi' et
xvir siècles, dérive du nom du cheik Séfi, sixième ancêtre du chah
Ismail.
358 JEAN THENAUD ET RABELAIS.
t. II, p. 25i) : « Ou bien me laisseray voir une fois le jour
et en demi vue, comme le Negus, surnommé Prestre
Jean, le plus grand prince de la terre, qu'on ne voit le
plus souvent qu'au travers d'une toile. »
Bouchet, dans les Serées (éd. Roybet, t. V, p. 22) :
« Les Abissins et Ethiopiens nommans leurs Roys Bellu-
gian, que nous nommons (corrompans le mot) Prete-
gian ' . »
Outre cet intérêt particulier pour Rabelais, le Voyage
de Thenaud a une véritable importance linguistique. Il a
été en partie dépouillé, en ce qui concerne le français
moderne, par feu Delboulle, et ces matériaux ont été uti-
lisés par le Dictionnaire général cf. l'historique des mots
cafard, carîhame, pastèque, que Thenaud cite aux p. 26,
46 et 98 de son Voyage).
J'y relève encore les suivants :
AuBERCOT, abricot (p. 36) : «... jardins plains de tous
fruictiers, comme citrons, lymons, cytrulles, oranges,
auhercot^, cassiers et pommes de musez ^ ou d'Adam,
pour ce que l'on dict estre le fruict duquel Adam oultre-
passa le commandement de Dieu. « L.e Dictionnaire géné-
ral ne cite qu'un texte de 047; le mot a pénétré en fran-
çais par l'intermédiaire de l'italien albercocco.
Bazar, marché ou exposition de marchandises (p. 48) :
« Geste ville [de Cayre] est plus riche que aultre pour...
l'habondance des marchans qui y viennent chascun jour.
Car y font baasas (c'est-à-dire ba\à) et halles appropriées
à chascune marchandise en particulier, comme la halle
d'or et d'argent, la halle des senteurs, des pierreries, des
1. Voir sur la question terriblement compliquée du Prêtre Jean
l'excellente introduction de d'Avczac à l'ouvrage du frère Jean du
Plan de Carpin : Relation des Mongoles ou Tartares (1245-1247),
Paris, i838. Je compte revenir prochainement sur le Prêtre Jean,
envisagé ailleurs par Rabelais comme roi dinde.
2. C'est la banane, nommée en arabe mou:^.
JEAN THENAUD ET RABELAIS. BSq
soyes, des toilles, des drogues, des tappiz et ainsi de toutes
choses. » Le mot, sous sa graphie moderne, se lit fréquem-
ment dans les Observations de Belon; en parlant par
exemple de Damas (p. 149 v» et i52) : « Le Ba\are^ c'est
à dire le marché, est fort beau et est couvert par le des-
sus..., les faulxbourgs sont deux fois plus grands que la
ville, aussi les marchez sont tenuz es faulxbourgs, mais
les Ba\ares et Bazestan ' sont dedans le circuit des mu-
railles... Il n'y a ville en ce pays là, pour petite qu'elle
soit, qui n'ait un Bazestan : et n'y a village qui n'ait son
marché, appelle le Ba^are. » Le Dictionnaire général
cite Cotgrave (161 1) et Furetière (1690).
MusQUETE, mosquée (p. 38 : Au meillieu de ceste ville
[de Mecque] est une grande musqiiete comme le Colisée
de Romme ronde...), et musquée, id. (p. 5o : chascun Soul-
dan fait bastir une musquée et la dote), l'une et l'autre
forme, reflets des mots italiens meschita et moschea.
Dans le traité ci-dessus de Lemaire des Belges, on lit
(p. 216) : « Et fait destruire leurs Temples et Meschites (éd.
iDii; musquettes^ éd. i528; musequettes, éd. i533 et 1548).
Belon parle souvent de mosquées dans ses Observations
(1554); voici un passage (p. i36) : « Nous y estions [au
village de Cataro près du Nil] au temps de leur caresme :
parquoy la summité des haultes tours ou clochers des
mosquées estoient tous entournez de lampes ardentes qui
esclerent toute nuict. » Le Dictionnaire général c'ne^ pour
la forme moderne mosquée, Cotgrave (161 1).
Santon, sorte de moine mahométan : « Devant nos
germes (:= gabarres) estoit un sancton de la loy Mahommé-
tiste qui ne cessa de prescher jusques près le jour » (p. 33).
C'est l'italien santone, au même sens 2. Littré cite de san-
ton des exemples postérieurs au xvi= siècle.
1. Voir le Dictionnaire général au mot be:^estan, qui n'y est attesté
qu'au XVIII' siècle.
2. La forme dérivée sanctortim, qui a chez Rabelais (1. IV, ch. lxiv)
36o JEAN THENAUD ET RABELAIS.
Le Voyage de Jean Thenaud, on le voit, présente non
seulement de curieux renseignements historiques ou géo-
graphiques, mais il est lui-même un document linguis-
tique assez important. Nous avons voulu appeler l'atten-
tion sur un ouvrage qui a été feuilleté par Rabelais et qui
lui a fourni maint détail caractéristique.
Lazare Sainéan.
le sens d'hypocrite, est parfois prise dans la même acception que
santon (v. Littré).
SAINT GUODEGRIN.
L'esprit populaire du moyen âge a enrichi le vocabu-
laire comique d'une légion de benoîts saints et saintes
qui n'ont jamais figuré dans les hagiographies. Rabelais
a largement usé du procédé, et dans les deux premiers
livres on trouve entre autres : sainte Nitouche, sainte
Andouille et saint Foutin (1. I, ch. xvii); saint Pansart
(1. II, ch, i); saint Alipentin (1. II, ch. vi); saint Adauras
(1. II, ch. xvii); saint Balletrou (1. II, ch. xxv). Le Tiers
et le Quart Livre, peut-être par prudence de l'auteur,
sont plus réservés sur ce genre de plaisanterie. Mais, au
V<î livre, on voit apparaître : saint Urluberlu (1. V, ch. xv);
saint Fredon et sainte Fredonne (1. V, ch. xxviii); saint
Gris (1. V, ch. xxvni)^
A côté de ces saints de fantaisie, beaucoup d'autres,
dont le nom prêtait à un double sens, étaient employés
dans l'intention de créer une équivoque, le plus souvent
libre. C'est ainsi que Rabelais invoque saint Vit et sainte
Mamie (1. I, ch. xvu) qui figuraient réellement dans le
martyrologe, mais dont les noms pouvaient faire songer
à de singulières dévotions. Malheureusement, ces plai-
santeries, basées sur des jeux de mots, ont perdu main-
tenant tout leur sel, et il devient souvent même difficile de
leur donner un sens^.
Parmi les jurons si variés des Parisiens au chapitre xvii
du livre I figure « sainct Guodegrin, qui fut martyrisé de
pommes cuites », et, au chapitre lviii, « sainct Goderan »,
invoqué par frère Jean. Malgré l'analogie apparente, nous
1. On dit encore aujourd'hui «fêter la Saint-Lundi », « la Sainte-
Paye », etc.
2. Nous ne serions pas trop surpris que saint Quenet (1. I, ch. v
et xxvi), qui a tant intrigué les commentateurs, ait quelque rapport
avec Lansquenet. Ce serait le patron des buveurs.
302 SAINT GUODEGRIN.
ne croyons pas que les deux noms puissent être confon-
dus, et, pour le dernier, nous continuons à croire que
Rabelais a visé un abbé de Maillezais du xf siècle, dont
il avait pu voir maintes fois la pierre tombale pendant son
séjour dans l'abbaye de Geoffroy d'Estissac^
Mais saint Guodegrin nous semble désigner sans con-
teste saint Godegran [Godegrandus ^ Chrodogandus)^
évêque de Metz, inscrit au martyrologe le 6 mars 766,
et qui figure dans deux passages de Coquillart :
Il n'y a, de fait, moys en l'an
Qu'elles {les dames) n'aillent droit loing ou près
A Sainct Mot ou Sainct Godegran,
dit VAdvocat des darnes^.
Ailleurs, Coquillart dit encore :
Et le lendemain, on dict an,
Par nous, en faisant bonne chière
La veille de saint Godegran 3.
De quelle nature étaient donc les dévotions à saint
Godegran? Il suffit pour le savoir de renverser le nom du
saint [Grand godet), et l'on arrive au sens de boire à
pleines tasses, qui est évidemment celui que vise le sati-
rique Advocat des dames et sans doute aussi Rabelais.
Le jeu de mots était d'autant plus clair pour les con-
temporains qu'au xv^ siècle le Grand Godet servait d'en-
seigne à une taverne fameuse célébrée par Villon [Test.,
1039) :
Item je donne à maistre Jaques
Raguier le Grant Godet de Grève.
La situation de cette auberge est indiquée par un pas-
1. R. E. R., t. II, p. 168.
2. Ane. poésies fr., t. II, p. 22, éd. clz.
3. Coquillart, (Èuvres, éd. elz., t. II, p. 114.
SAINT GUODEGRIN. 363
sage du Registre criminel du Châtelet de Paris, t. II,
p. 499 (procès de Jehan le Doyen) : « C'est assavoir que
deux mois ou environ que lui et sondit père burent en
Tostel et taverne du Grand Godet en la Vennerie^ »
Reste à expliquer le martyre de saint Guodegrin à coups
de pommes cuites, que rien dans la vie du personnage
[Acta Sanct. mar., t. I, p. 452) ne Justifie. Nous préférons
avouer notre ignorance plutôt que d'invoquer, comme les
auteurs de l'édition Variorum, une charte apocryphe qui
fait de Chrodogand un arrière-neveu du roi Pépin. Du
pépin à la pomme, il y a vraiment du chemin !
Henri Clouzot.
I. Rue de la Vannerie, avenue Victoria actuelle. Cf. Roy, Théâtre
français du XV' siècle, p. cxlii. — Il y avait un autre Grand Godet
aux Halles, rue de la Cossonnerie, cité par VEsbatement du mariage
des IIII fils Hémon oii les enseignes de plusieurs hostels de Paris
sont nommés. Nous devons ces renseignements à une intéressante
communication de notre confrère M. Cohen à la conférence de
M. A. Lefranc (École pratique des Hautes-Etudes).
QUELQUES VOCABLES PRE-RABELAISIENS.
BRONZE.
Ce mot, dont il a déjà été question S a été employé par
l'Esleu Macault dans sa traduction des Apophtegmes
d'Érasme, traduction imprimée pour la première fois en
1 539. « Diogenes... par un grant yver tenoit ambrassee une
médaille de briince. »
ALTERNATION.
Ce mot semble avoir été omis par M. P. Barbier"^. Le
Dictionnaire général le signale dans Rabelais, III, 3;
mais il se lit dès i5oi, au Livre de la Femme forte de
F. Le Roy, « qui ne feroit tousjours qu'une opération,
sans alternation^ variété et mutation, on viendroit tantost
en ennuy ».
TROPOLOGIQUE.
Déjà signalé comme employé en 1488 dans La Mer des
Hystoires, ce mot est aussi au tome I, page 340 des
Œuvres de G. Alexis (? 1425-? i486) publiées par MM. Pia-
get et Picot.
CONTOUR, LIMINAIRE, VOCABLE.
Ces trois mots se lisent dans L'Art poétique de Th.
Sebillet, réimprimé par M. Gaiffesurla première édition,
datée de 1548. M. Barbier a signalé, d'après Godefroy,
l'existence de contour au xiv« siècle.
1. Revue des Études rabelaisiennes, t. VII (1909), p. 480.
2. Ibid., t. III (i9o5).
QUELQUES VOCABLES PRE-RABELAISIENS. 365
CROCHE, MORION, VOCABLE.
L'adjectif croche emplové par Rabelais (V, i6) le fut
aussi par Ronsard dès i55o :
Un aigle sur la roche
Luy ronge d'un bec croche
Son poumon immortel.
[Odes, fol. 119 v°.)
Le substantif morion (Rab., IV, 2g) était connu dès
i55o. En effet, dans les mêmes Odes de Ronsard, I,
M. P., commentant un passage, écrivait : (fol. 160 v")
« La face d'une Méduse engravée dans son morion. »
Quant à vocable., M. P. Barbier le signale comme étant
déjà dans Jean Le Maire, et le même lan Martin Parisien
l'employait en i55o (fol. 161 des Odes de Ronsard) : « Ici
par un élégant et propre vocable le poète appelle les
hommes journaliers. »
H. Vaganay.
COMPTES-RENDUS.
Lettres écrites d'Italie par François Rabelais [décembre
i535-février j5>? 6^). Nouvelle édition critique, avec une
introduction, des notes et un appendice, par V.-L. Bour-
RiLLY, H. Champion, 1910. (Publication de la Société
des Études rabelaisiennes.)
Nos lecteurs ont en mains le volume de M. Bourrilly, qui
leur a été adressé avec le dernier fascicule de la Revue. Ils
peuvent apprécier par eux-mêmes la richesse et l'autorité du
commentaire de ces lettres envoyées par Rabelais à Mgr d'Es-
tissac. Pour identifier tous les personnages et tous les lieux
mentionnés dans le texte, M. Bourrilly n'a rien négligé; pour
contrôler les faits en apparence les plus insignifiants, il a
interrogé des documents manuscrits dispersés dans les dépôts
d'archives de France et d'Italie : correspondance de Charles
Hémard de Denonville, évêque de Mâcon, conservée à la
Bibliothèque nationale, fonds Dupny, correspondance de
Bragadin, ambassadeur de Venise à Rome, appartenant aux
Frari de Venise; il a dépouillé le Catalogue des actes officiels
de François ler, la Topographia Romae de Marliani, les fac-
tums publiés entre i534 et ib'ij, etc. De cette enquête si éten-
due et si consciencieuse se dégage une conclusion qui con-
firme celle que M. J. Boulenger avait tirée de l'étude critique
du texte : les Lettres écrites d'Italie sont bien de Rabelais.
Nous n'avons pas le manuscrit original et il se peut que nous
n'ayons pas la teneur exacte du texte de Rabelais; mais sur
l'authenticité de ces documents, il n'y a plus aucun doute.
L'Introduction, dans laquelle M. Bourrilly retrace, d'après
les documents, la vie de Rabelais à Rome, apporte à la biogra-
phie de notre auteur quelques précisions nouvelles. C'est ainsi
que M. Bourrilly me semble avoir prouvé que le séjour de
Rabelais à Florence, mentionné au chap. xi du Quart Livre,
se place au retour du premier voyage à Rome, en avril i534.
COMPTES-RENDUS. 36 7
De même, tout milite en faveur de l'hypothèse d'un séjour de
Rabelais à Maillezais, après son renvoi de l'hôpital de Lyon,
au printemps de i535. L'identification de Fausto Gabeo, évèque
de Kisamos (p. 17), avec « l'evesque de Caramith », — celui
qui fut à Rome le précepteur de Rabelais en langue arabique,
d'après la Briefve Déclaration, — me paraît beaucoup plus
hasardeuse. Caramith, c'est Cara Amid, nigra Amid, propter
arcem ejus munitissimam lapidibus nigris exstructavi, ville
d'Arménie. Depuis 1176, le patriarche Michael l'ayant aban-
donnée, elle n'était plus le siège d'un évêché. L'évêque de
Caramith était donc in partibiis. Cf. Le Quien, Oriens chris-
tianus, t. I, p. 1430, et t. II, p. ggo. Qui était-il en i535? C'est
ce qui reste à déterminer. Mais je ne pense pas qu'il soit pos-
sible de rapprocher Kisamos de Caramith, qui porte dans les
textes du temps les noms de Caramita, Amith, A77ied ou
Amida .
J. Plattaro.
Un diplomate poitevin du XVI^ siècle. Charles de Dan-
^ay., ambassadeur de France en Danemark, par Alfred
Richard. Poitiers, impr. Biais et Roy, 1910. In-8°.
Il s'agit de Charles de Danzay (i5i5-i589), un des diplo-
mates de son temps qui aient le mieux servi les intérêts des
Valois à l'étranger, et dont M. Alfred Richard est le premier
à avoir retrouvé le véritable nom de Quissarme. L'érudit
archiviste du département de la Vienne, dont ce volume de
25o pages forme non pas une des publications les plus consi-
dérables, mais une des mieux conduites et des plus piquantes
pour les curieux de l'histoire du xvie siècle, a mis à profit
les minutes de Danzay au roi de France du 26 février 1567
au 2 août 1373, publiées par M. C.-F. Bricka à Copenhague
en 1901, une biographie parue en 1898 dans le Bulletin de
l'Académie de Danemark, la correspondance de Catherine
de Médicis, celle de Duplessis-Mornay, et un grand nombre
de documents inédits tirés des dépôts d'archives du Poitou
ou des Archives nationales. Il en ressort un livre très vivant,
plein d'intérêt, où se dessine une figure de diplomate aven-
tureux et habile, dans le genre du seigneur de Saint-Ayl,
avec qui les débuts de sa carrière lui donnent une certaine
368 COMPTES-RENDUS.
ressemblance. C'est en effet en qualité d'agent secret de Fran-
çois Jer et par une mission à Strasbourg auprès de Jean Sturm,
vers 1547-1548, qu'il commença ses services. Une lettre qu'il
adressa au cardinal du Bellay, le 28 avril 1547, °^ nous laisse
aucun doute sur la nature de sa charge, qui le mit peut-être
en rapports avec Rabelais, fréquentant alors le même monde
à Metz. Le plus curieux c'est qu'il y rencontra Calvin, chassé
de Genève par les libertins, et qu'il s'entretint longuement
d'astrologie avec le célèbre réformateur, au point de pouvoir,
trente ans plus tard, rapporter de cette conversation à Tycho-
Brahé, son ami.
Un autre point mérite d'attirer l'attention des rabelaisants
sur M. de Danzay : c'est la protection dont l'entoura à ses
débuts Amaury Bouchard, voisin de campagne des Quissarme
en Poitou. Le légiste, ami de Rabelais et de Pierre Amy,
avait en effet acheté, en 1488 ou 1489, l'importante seigneurie
d'Augé, près de Saint-Maixent, lieu de naissance de Danzay,
et M. Richard cite plusieurs preuves des bons rapports qui
unissaient les deux familles. Il précise en même temps si bien
la biographie de ce personnage, qui intéresse sur tant de
points le séjour de Rabelais en Poitou, qu'il ne nous en vou-
dra pas de résumer ses recherches.
Amaury Bouchard, seigneur d'Annezay (canton de Tonnay-
Boutonne, Charente-Inférieure), de Lisle et de la Laigne,
était lieutenant général du sénéchal de Saintonge au siège de
Saint-Jean-d'Angély et fut maire de cette ville en i5i6. Le
3i mai i53i, François I^r lui fit délivrer les provisions d'un
office de conseiller maître des requêtes à l'hôtel, avec permis-
sion d'exercer encore pendant quatre ans sa charge de lieute-
nant du sénéchal de Saintonge {Cat. des Actes, t. II, p. 36).
En cette qualité, il fut chargé de nombreuses missions en
France et même à l'étranger. Au mois de décembre i532, il
fut envoyé en Allemagne « pour affaires que le roi voulait
tenir secrètes » {Cat. des Actes, t. II, p. 60; t. VII, p. 704), et,
le 24 octobre i534, il partit pour l'Angleterre avec l'amiral Cha-
bot et le comte de Buzançais [Cat. des Actes, t. II, p. 752). Au
commencement de i543, il fit un assez long séjour à Auge.
Une médaille, dont un exemplaire en bronze existe dans les
collections de la ville de Poitiers, fut frappée en son honneur.
Henri Clolzot.
COMPTES-RENDUS. %g
Essai sur la coutume poitevine du mariage au début du
XV^ siècle^ d'après le vieux « Coustumier du Poictou »,
141'J., par Maurice Lacombe. Paris, H. Champion,
1910. In-8°.
Le titre d^ Essai, que M. Maurice Lacombe a donné à son
livre, ne fait guère présager le copieux et érudit commentaire,
de près de 600 pages, où il étudie les dispositions du premier
Coutumier de Poitou connu sur les Droits des gens mariés.
Cette codification des vieux usages, sur une question qui a
fait couler tant d'encre, est d'autant plus intéressante qu'elle a
été rédigée en 1457 à Parthenay par de modestes légistes pro-
vinciaux, de ceux que Pasquier traitera plus tard de « chaifou-
reurs et barbares », mais que Rabelais entourait, on le sait,
d'une sympathie particulière. A l'appui de son commentaire,
M. Maurice Lacombe apporte une abondante bibliographie,
mais il semble qu'il ait surtout fait porter ses points de com-
paraison sur un petit nombre de textes, et que plusieurs
ouvrages cités dans sa liste, — les traités de Tiraqueau, par
exemple, — n'y figurent que pour la grossir. Avec raison,
d'ailleurs, M. Lacombe a fait place aux thèses, tout en oubliant,
nous le regrettons un peu, celle de M. H. VioUet, soutenue à la
Faculté de Paris en 1902, et intitulée : Le droit des gens mariés
dans la Coutume du Poitou. Tel qu'il est, ce savant ouvrage
fait grandement honneur à son auteur, et sera consulté avec
fruit par tous ceux qu'intéressent l'histoire et l'évolution du
droit français. Aux rabelaisants, signalons l'importance au
point de vue juridique de la Dive, cette petite rivière dont la
recette est employée à doter Thélème (1. I, chap. lui). Elle
servait de limite territoriale et l'on distinguait le pays entre la
Dive et la mer, et le pays entre la Sèvre et la Dive (Coût., 1417,
1. V, chap. Lxi et suiv.). H. C.
Paul Laumonier. Tableau chronologique des Œuvres de
Ronsard., suivi de poésies non recueillies et d'une table
alphabétique. 2^ édition remaniée et très augmentée.
Paris, Hachette et C'^, 191 1. In-S», xi-140 pages.
Voici, en attendant l'édition critique de Ronsard que notre
confrère doit donner dans les Textes français modernes, un
instrument de travail indispensable à tous ceux qui s'intéressent
REV. DES ET. RABELAISIENNES. VIII. 24
B/Ô COMPTES-RENDUS.
à Ronsard. C'est un tableau chronologique des œuvres de
Ronsard, auquel sont annexées une table alphabétique des
poésies et une table alphabétique des variantes d'incipit. Pour
montrer l'importance de ce travail, il suffira de rappeler que
tel recueil, les Amours de Cassandre par exemple, est un
mélange de pièces parues en dix fois, de i554 à iSôg, ou encore
que les Odes sont un mélange de pièces parues en dix-huit
fois de i547 à i584 et que l'ordre de leur apparition y est pro-
fondément bouleversé. Le tableau chronologique dressé par
M. Laumonier permettra de distinguer dans ces recueils les
essais de jeunesse des œuvres de la maturité, de suivre les pro-
grés ou les modifications du goût de Ronsard. J'ai dit dans le
fascicule précédent (p. 229) quel parti M. Laumonier avait tiré
de ces recherches chronologiques pour apprécier l'évolution de
l'œuvre lyrique de Ronsard; son Tableau chronologique sera
un guide précieux et sûr pour l'étude des autres parties de
l'œuvre du poète. M. Laumonier a retranché de son tableau
quelques pièces indûment attribuées à Ronsard; en revanche,
il donne le texte de treize pièces qui ne figurent pas dans les
éditions dites complétas de Blanchemain et de Marty-Laveaux,
trois d'entre elles ayant été retranchées sans doute à cause de
leur lasciveté. J. Plattard.
Gustave Maçon. Chantilly et le Musée Condé. Paris,
H. Laurens, 1910. In-8°, 3oo pages, 36 planches hors
texte et 3 plans.
Pour donner quelque idée de la magnificence de l'abbaye
de Thélème, Rabelais la compare, dans ses premières éditions,
à celle du château de Bonivet ; mais dans son édition de 1542
et les suivantes, « ledit bâtiment, dit-il, estoit cent fois plus
magnifique que n'est Bonivet, ne Chambourg, ne Chantilly »
(1. I, ch. LUI); et l'on voit, en lisant l'ouvrage de M. Gustave
Maçon, que Maître François n'a pas tort quand il fait ainsi de
Chantilly l'une des trois plus belles « maisons » de France.
Le 29 septembre i522, Guillaume de Montmorency avait
partagé ses biens entre ses deux fils. L'aîné, Anne, eut pour sa
part, outre Montmorency et Écouen, Chantilly, et il entreprit,
tout en conservant les murailles et les tours utiles à la défense,
de faire de ce château fort une demeure plaisante et fastueuse
dans le goût de son temps. Guillaume de Montmorency se
chargea avec plaisir de surveiller les travaux que son fils, retenu
COMPTES-RENDUS. Byl
à la Cour, ne pouvait que diriger de loin : c'était une agréable
distraction pour sa vieillesse. La transformation de l'antique
forteresse commença tout aussitôt.
Malheureusement, le désastre de Pavie arrêta les travaux à
peine amorcés. Malgré son grand âge, Guillaume de Montmo-
rency dut répondre à l'appel du Parlement et s'employer aux
affaires publiques; Anne, pendant ce temps, négociait, travail-
lait, courait sans cesse de Madrid à Paris et de Madrid à
Lyon... Ce ne fut qu'après le traité de Madrid que les travaux
purent être repris (1527). Mais, à partir de i528, Pierre Cham-
biges, que Montmorency avait engagé comme architecte, les
mena activement, et, quatre ans plus tard, le château était
construit, du moins dans ses parties principales, car jusqu'à
sa mort Anne de Montmorency ne cessa d'embellir sa maison.
Mansart, mal inspiré à Chantilly, a remplacé par une lourde
bâtisse (elle aussi détruite à son touri l'œuvre délicieuse de
Pierre Ghambiges; en sorte qu'il ne nous reste, pour juger de
ce que Rabelais admira si fort, comme tous ses contempo-
rains, que les gravures de Du Gerceau et le « petit château »,
construit par on ne sait qui (peut-être Jean BuUand ?) vers 1 538
ou 1539. Des meubles, des tableaux, des tapisseries, des livres
précieux, des manuscrits, des médailles, des marbres antiques,
que Grolier et beaucoup d'autres cherchaient et acquéraient à
grands frais pour Anne de Montmorency, rien ne demeure
plus, sinon ce qu'il a été possible au duc d'Aumale de retrou-
ver et de racheter...
Le livre où M. Maçon retrace l'histoire compliquée de la
ville, du parc et du château de Ghantilly est un véritable modèle
du genre. Il n'y a pas à insister sur l'érudition connue de
M. Maçon ep tout ce qui touche au passé de la glorieuse mai-
son dont il a la garde. Mais les 3oo pages où il a réussi à faire
tenir, avec une clarté parfaite et sans pourtant rien sacrifier
d'essentiel, l'histoire des bâtiments, des jardins et des terres,
celle des seigneurs de domaine, depuis les Bouteiller jusqu'au
duc d'Aumale, enfin celle des principaux événements dont
Chantilly a été le théâtre sont attachantes comme un récit, et
c'est là, chez les historiens de l'art, un mérite cruellement rare,
il faut l'avouer. J. B.
CHRONIQUE.
Société des Études rabelaisiennes. — La Société s'est réu-
nie le jeudi 17 novembre 1910, à cinq heures, dans rÉcole
pratique des Hautes-Études (salle Gaston Paris), sous la prési-
dence de M. Abel Lefranc. Assistaient à la séance: MM. Jacques
Boulenger, Paul Casanova, J^enri Clouzot, Gustave Cohen,
Mnie Coleman, M. Maurice Du Bos, Mme la comtesse de La
Baume, MM. Jean Plattard, Seymour de Ricci, Lazare Sainéan.
Après avoir élu à l'unanimité les nouveaux membres, la
Société a écouté la lecture d'une intéressante lettre de notre
confrère M. Stephan Hofer, où celui-ci signalait un nouvel
exemplaire d'une édition apparemment inconnue des Grandes
Chroniques, conservé à Vienne dans une collection particu-
lière. M. Seymour de Ricci a fait observer à ce propos qu'il y
aurait intérêt à retrouver une édition non datée de Panta-
gruel : « On les vend à Paris au bout du pont des Meus-
niers, à l'enseigne Saint-Loys » (in-80 de 104 ff.), dont il y
aurait eu jadis un exemplaire à la K. K. Hofbibliothek de
Vienne.
La séance s'est terminée par une fort intéressante commu-
nication de M. Gustave Cohen sur Rabelais et le théâtre, que
nous publierons dans notre prochain fascicule.
Notre bibliothèque. — M. le Dr Dorveaux nous a remis :
Supplément aux œuvres de maistre François Rabelais; les
songes drolatiques de Pantagruel ; suite de 120 grav. sur bois;
3e éd. (Paris, Tros, 1870, in-i6). — M. Henri Clouzot : Un
vieux jeu de cartes vendéen; le jeu d'aluette, par André Viaud
Grand-Marais (extrait; s. 1. n. d.).
Témoignages du xvie siècle sur Rabelais. — M. Abel
Lefranc a étudié dans ses leçons du Collège de France, en
décembre 1910, plusieurs textes relatifs à la biographie de
Rabelais. Il a expliqué notamment les poésies latines de Dolet
CHRONIQUE. 373
relatives à notre conteur et a insisté sur un texte omis jusqu'à
présent par les auteurs qui ont traité de la biographie des
Chinonais et qui se trouve dans les Commentaires sur la langue
latine de Dolet, publiés en deux volumes in-folio, en i538,
chez S. Gryphe. Rabelais se trouve cité au tome 1er, col. 11 58,
dans le tableau fort remarquable que Dolet trace de la Renais-
sance intellectuelle du xvi^ siècle dans les différents pays de
l'Europe, « Ex medicorum scholis ad certamen concurrunt
Symphorianus Campegius, Jacobus Sylvius, Joannes Ruellius,
Joannes Copus, Franciscus Rabelaesus, Carolus Paludanus ».
Ainsi, Maître François se trouve cité parmi les six médecins
français que Dolet considère comme les plus en vue de son
temps. Quel contraste entre cette citation et l'omission, évi-
demment volontaire, de Rabelais dans la longue liste donnée
par Tiraqueau, au de Nobilitate (p. 829-402), et qui comprend
des milliers de noms de médecins anciens et modernes, jus-
qu'à l'année rSSg.
L'article de Dolet, si curieux, consacré aux Vins, a été éga-
lement commenté dans les mêmes cours.
Dans une autre leçon, M. Abel Lefranc a fait connaître un
texte fort curieux et inconnu des rabelaisants qui se trouve
dans VAlcorani seu legis Mahometi et evayigelistaruyn concor-
diae Liber, in quo de calamitatibus orbi Christiano imminenti-
bus tractatur... Parisiis, excudebat... Petrus Gromorsus, i543,
in-i2. Ce volume est l'œuvre du célèbre lecteur royal en arabe
Guillaume Postel. 11 contient une des plus violentes attaques
qui aient jamais été dirigées contre Rabelais; elle est anté-
rieure au Tiers Livre et se place six ans avant l'assaut ana-
logue livré par l'enragé Putherbe contre Pantagruel et son
auteur. C'est donc un des textes les plus notables parus sur
Rabelais de son vivant. On le trouve à la page 72 du livre de
Postel, dans un chapitre intitulé : « Non tantum hœresim
tutari sed impietatem profiteri Cenevangelistas. — ... Facit
fidem impie vivendi et more brntorum quicquid collibitum est
sequendi omnium consuetudo, non paucorum etiam publica
impietatis professio, id arguit nefarius tractatus Villanovani
de tribus prophetis, Cymbalum mundi, Pantagruellus et novae
insulae quorum authores olim erant Cenevangelistarum ante-
signani... » Voici donc, avant le témoignage du Theotimus et
celui de Calvin, les premières sympathies de Rabelais à l'égard
374 CHRONIQUE.
de la Réforme nettement confirmées. Ce passage suggère beau-
coup d'autres commentaires qui ont été exposés par le profes-
seur, qui a également attiré l'attention sur la présence du
Gargantua signalé parmi les six livres français d'Olivetan
[Calvini opéra, t. X, p. 367) et prisé trois sous, en septembre
i53g, après le décès du traducteur de la Bible.
Entre autres remarques faites dans les leçons récentes consa-
crées à Rabelais au Collège de France, signalons la correction
ung petit deau de plomb, c'est-à-dire dé de plomb, au lieu
d'eau de plomb que portent la plupart des éditions dans 1. II,
16. Ung petit d'eau de plomb n'offrait aucun sens. Notons
encore quelques commentaires de proverbes et de propos des
buveurs. Le professeur a appelé l'attention sur l'enchaînement
verbal quasi continu de ces propos, sur l'utilité de la Comédie
des proverbes pour le commentaire de Rabelais, sur l'ouvrage
du héraut Sicille visé par Rabelais, I, 9, et dont justement une
édition a été donnée par F. Juste en i536 : Le blason des cou-
leurs en armes, livres et devises. On les vend à Lyon, près
Nostre Dame de confort, chez Olivier ArnouUet, i536. — Le
blason des armes, avec les armes des princes et seigneurs de
France. Auquel est de nouveau adjousté les armes des empereurs
et roys chrestiens. On les vend à Lyon, en la maison de feu
Claude Nourry, dict le prince, s. d. (2 ouvr. en i vol. pet. in-80
gothique, figures sur bois).
Deux éditions imprimées par Dolet, et non décrites jusqu'à
présent, ont été retrouvées par M. Abel Lefranc et examinées
par lui à la conférence d'histoire littéraire de la Renaissance
de l'École pratique des Hautes-Études : un Nouveau Testa-
ment en latin (i 541), qui ne semble pas avoir été signalé depuis
1709, et les Joannis Murmellii Rurcmundensis Tabulae gram-
maticae (grammaire latine) de 1540.
Rabelais et Joachim du Bellay. — M. Henri Chamard vient
de donner dans la collection des Textes français modernes un
second tome des Œuvres poétiques de Joachim Du Bellay. Il
comprend les Antiquité:; de Rome, les Regret':;, des sonnets
liminaires publiés du vivant de Du Bellay et des sonnets pos-
thumes. C'est un plaisir exquis que de lire dans cette édition
ce « papier-journal », cette chronique pleine d'esprit, de malice
et d'humour qui s'appelle les Regrets. Jusqu'à présent, il faut
avouer que l'abondance des allusions inintelligibles à des faits,
CHRONIQUE. 375
grands ou menus, qui étaient l'actualité a Rome entre i553 et
1657, rendait assez laborieuse et ingrate cette lecture du chef-
d'œuvre de Du Bellay. Mais voici que, grâce aux recherches
faites par M. Chamard dans les documents contemporains,
dépêches diplomatiques, mémoires et lettres, presque toutes
ces allusions sont éclaircies, presque tous les personnages
nommés sont identifiés. Toute la réalité, sans cesse présente
dans cette œuvre si franche, est devenue précise et vivante. —
Un sonnet des Regrets, le CXXXV^, contient, — nous le rap-
pelons à nos lecteurs, — un des témoignages de l'admiration
de Du Bellay pour Rabelais :
Hz [les Suisses] boivent nuit et jour en Bretons et en Suysses,
Hz sont gras et refaits et mangent plus que trois.
Voilà les compagnons et correcteurs des rois,
Que le bon Rabelais a surnommez Saulcisses.
Allusion à une phrase du chap. xxxviii du Quart Livre :
« Les Souisses, peuple maintenant hardy et belliqueux, que
sçavons nous si jadis estoient Saulcisses ? Je n'en vouldroys pas
mettre le doigt ou feu. » J. Pi.attard.
Le Collège Montaigu et les Cuistres. — Le spirituel
article de M. Alphonse Roersch, paru dans le dernier fascicule,
repose malheureusement sur des données fort incertaines. Les
autorités que l'auteur invoque n'ont pas tenu compte des diffé-
rences chronologiques et orthoépiques qui séparent l'ancien
français coustré, gardien (devenu coi'itre au xve sièclei et le
moderne cuistre (prononcé kuistr), qui ne fait son apparition
qu'au xviie siècle. M. F. Brunot a eu parfaitement raison d'in-
sérer cuistre, au xviie siècle, sous la rubrique Néologisme
(dans le Ille tome de son Histoire de la langue française,
p. 222), en le donnant comme d'origine incertaine. Sa prove-
nance est pour moi hors de doute : tandis que l'ancien coustre
remonte, comme l'allemand kiister, à un bas-latin custoreni
[■=. classique custodem), le moderne cuistre est le reflet immé-
diat de cet allemand kiister même, qui a pénétré en français
au xviie siècle par l'intermédiaire d'un patois alsacien ou lor-
rain. Les pauvres écoliers des collèges étant à la fois sacris-
tains et marmitons, cuistre a commencé par désigner « le
domestique qui cuit pour les écoliers » (Oudin, 1640). Quant
376 CHRONIQUE.
au coquin, il n'a absolument rien de commun avec « l'honnête
corporation des cuisiniers », les rapports de ce mot avec le
latin coquina appartenant au domaine burlesque de l'ancienne
étymologie. L. Sainéan.
SiGEÏLMEs. — La notice de feu Galtier sur cette ville afri-
caine mentionnée dans Gargantua (1. I, chap. xxxiii) peut être
complétée par les données suivantes antérieures et contempo-
raines à Rabelais. Dans l'inventaire des Marchandises appor-
tées en Flandres aux XIII^ et XIV^ siècles (publié par Crape-
let, dans ses Proverbes et dictons populaires, i83i, p. i33), on
parle « Du royaume de Ségelmesse, qui siet près de la mer des
Arènes », c'est-à-dire du désert de Sahara. Il est fort probable
que Rabelais a pris connaissance de la ville du même nom
par la Description de l'Afrique, que Léon l'Africain publia en
1526 en italien. Cette relation, écrite d'abord en arabe, a été
dernièrement réimprimée, d'après une version française de
i556, par Ch. Scheffer (1898). On y lit une description circons-
tanciée de Ségelmesse province (t. III, p. 221) et une autre de
Ségelmesse cité (p. 229). Voici le commencement de cette der-
nière : « Cette cité (selon l'opinion d'aucuns historiographes)
fut édifiée par un capitaine des Romains qui, s'étant party
du pais des Mores, conquit toute la Numidie, puis tirant vers
le ponant, jusques à Messe, là où il fonda cette cité qu'il
nomma Sigilummesse, tant peut être à l'extrémité du domaine
de Messe, comme pour seing de sa dernière victoire. Depuys,
le vocable étant corrompu, fut appelé Ségelmesse. ». — L. S.
L'opinion d'un protestant sur Rabelais (i588). — On sait
que l'opinion réformée, au xvie siècle, n'a pas été, en général,
sympathique à Rabelais et à son œuvre. Voici cependant un
texte où se trouve une allusion favorable à notre auteur, due
à un protestant, et à un pasteur :
« Combien y a-il de mortelles et lamentables guerres entre-
prinses par les Rois (depuis la création du monde) pour une
fouace, comme dist nostre Democri te François? Combien y a-il
de procès pendans encor a présent es cours inférieures et
souveraines de ce Royaume, pour avoir failli de payer un tour-
nois ou une maille de rente au seigneur, au temps qu'il estoit
deu? Combien y a-il eu d'amitiez qu'on estimoit sainctes et
immortelles, rompues et violées par ces pycrocholes? »
CHRONIQUE. 377
Ce texte se trouve dans les Excellens discours de I. de l'Es-
pine Angevin touchant le repos et contentement de l'Esprit K Cet
ouvrage parut en i588, mais nous savons, par le témoignage
de Simon Goulart, qu'il était composé depuis quarante ans.
Ceci ajoute quelque prix à l'allusion, car Rabelais et Calvin
sont encore vivants à cette époque, et le Pantagruel est encore
dans sa première nouveauté. Et, dès ce moment, nous voyons
un disciple direct, un converti de Calvin, faire dans un austère
traité de morale chrétienne une allusion très précise à un des
épisodes les plus bouffons du Pantagruel. Remarquons aussi
l'emploi presque proverbial qui est fait, dans ce texte, du mot
« Picrochole ». Louis Hogu.
Rabelais au théâtre. — Le théâtre Sarah-Bernhardt a
donné, le jeudi 22 décembre, la première représentation des
« Noces de Panurge », par MM. Eugène et Edouard Adenis.
Voici le compte-rendu sommaire de la pièce, d'après le Temps
du 23 décembre :
Panurge, le héros immortel créé par Rabelais, le gai compagnon
sujet à la maladie que l'on appelle « faulte d'argent », qui aussi
connaît soixante-trois manières de se procurer des écus, mais aussi
deux cent quatorze de les dépenser, pipeur, batteur de pavé, pail-
lard, un peu filou, buvant sec et contant bien. Tel est le personnage
que MM. Eugène et Edouard Adenis ont transporté sur la scène du
théâtre Sarah-Bernhardt. Panurge, arrivé de Touraine à Paris, se
demande s'il va se marier. Oui ? Non ? Plutôt non, car il a peur d'être
trompé. Même les beaux yeux de sa camarade d'enfance, Bachelette,
qui lui plaît et qui a du goût pour lui, ne le décident pas. Voici que
le parrain de Bachelette, le seigneur de Basché, veut molester un
huissier. Selon la mode tourangelle, une cérémonie nuptiale auto-
risera à l'égard de Chicanous les farces et les brimades. On simule
un mariage entre Bachelette et Panurge. Mais un moine, que Panurge
a raillé, se substitue au faux moine, aposté pour la feinte cérémo-
nie : le mariage de Panurge avec Bachelette se trouve béni et con-
sacré. Panurge, toujours en proie aux mêmes inquiétudes sur les
suites des unions conjugales, s'enfuit dans un couvent; Bachelette
l'y rejoint; tout finit par l'union définitive des deux amoureux. Un
peu de musique, d'aimable musique, et cela ferait un charmant
opéra-comique.
Agréable et souriante, l'œuvre nouvelle des frères Adenis, qui est
I. Au livre Contre la cholère, p. 157 de l'édition.
378 CHRONIQUE.
en vers, a été chaleureusement accueillie. M. Galipaux représente
Panurge ; sa verve, son esprit, son agilité font la joie des specta-
teurs.
Voici la conclusion du feuilleton dramatique de M.Adolphe
Brisson {le Temps du 26 décembre) :
... Ce couplet alerte donne une idée de l'ouvrage et du très hono-
rable effort accompli par les auteurs. Ils ont tenté l'impossible,
essayer de s'assimiler la prodigieuse puissance verbale de Rabelais.
Le modèle est inimitable. Pour en approcher, il faudrait le lyrisme
de Hugo, la verve amère et grasse de Molière, l'humour de Shakes-
peare. L'assemblage de ces choses est au-dessus du talent humain.
On ne recommence pas Pantagruel. N'ayant point le rire énorme,
les frères Adcnis ont le sourire. Leur Panurge édulcoré, réduit à la
taille d'un escholier espiègle, n'a pas déplu. Ses aventures sont inno-
centes. Il se prend à ses pièges; il fuit la gente Bachelette qu'il a
promis d"épouser, se réfugie dans un couvent, — dans un couvent
d'opérette, — puis au dénouement il lui revient, converti, repentant
et sensible. Que ce Panurge est donc peu Panurge! On s'attend à
ce qu'il chante une cavatine. Il se contente d'un rondeau au public :
« Goths, matagots, magots peuvent médire
De nos ébats; je ne saurais trop dire
A tous venants : N'ayez fiel ni rancœur.
Vivez joyeux!
Prouvez-moi tous, d'un geste et d'un sourire,
Gens de Paris, qu'il ne faut point proscrire
Les gais propos; c'est l'avis du lecteur
D'un bon Gaulois, impérissable auteur :
« Mieux est de ris que de larmes écrire. »
Vivez joyeux! »
On annonce de divers côtés que M. Massenet a l'intention
d'écrire un Panurge sur un livret qu'il possède depuis deux
ans et qui, dit-il, Ta beaucoup séduit « par sa gaîté, son colo-
ris et la force des caractères et des situations ».
En même temps, le Grand-Théâtre de Lyon, sous la direc-
tion de M. Valcourt, s'apprête à donner une autre œuvre ins-
pirée par le grand Tourangeau. Voici ce que nous lisons dans
Comœdia (18 décembre 1910) :
Il s"agit, en effet, du Pantagruel de Rabelais, dont Alfred Jarrj- et
CHKONIQUE. 379
Eugène Demolder ont tiré un livret que Claude Terrasse a mis en
musique.
On a beaucoup discuté ces temps derniers sur les divers genres
des pièces : drame lyrique, opéra-comique, comédie lyrique. Panta-
gniel, qui ne compte pas moins de cinq actes et six tableaux, dix
rôles d'homme et quatre de femme, est proprement un grand opéra
bouffe.
C'est dire que tout y est chanté et que, bien que la partie comique
y soit prédominante, la grâce, le charme et même le dramatique y
tiennent une place importante.
Le Panurge du nouveau Pantagruel sera chanté par le ténor
Fabert. A. L.
L'asseral ou opium des Turcs. — Dans le dernier fascicule
de cette Revue (t. VIII, p. 166, note i), notre savant confrère
M. Lazare Sainéan demande l'origine de « Vasseral ou opium
des Turcs ». C'est l'arabe asrâr, littéralement « secrets »,
employé par les Turcs pour désigner un électuaire narcotique
qui n'est pas précisément l'opium, mais répond plutôt au
hachîh des Arabes, au beng des Persans. Dans le Dictionnaire
turc-persan-arabe de Zenker, on trouve s. v. des indications
précises qui me dispensent d'autres références.
Dans les manuscrits magiques arabes, il y a de nombreuses
recettes de ces sortes de narcotiques. Pour les mieux tenir
secrètes, l'auteur cache souvent, sous des caractères magiques,
le nom des substances dont on doit les composer. Dans un
manuscrit de ce genre que je possède, il est plus d'une fois
recommandé expressément aux adeptes de ne pas révéler telle
ou telle recette, car elle « est un des asrâr (pi. de sirr, secret) ».
De là est venu évidemment ce sens spécial, adopté par les
Turcs pour certains narcotiques. Asrâr est devenu facilement
asral et l'introduction d'an e entre r et 5 a amené le redouble-
ment de cette dernière lettre pour en maintenir le son dur.
P. Casanova.
Livres et articles récents. — M. P. -P. Plan a fait une
découverte qu'il annonce avec éclat aux lecteurs du Mercure de
France (i^r décembre 1910) : celle d'Une réimpression ignorée
du Pantagruel de Dresde — que nous connaissions déjà il y a
une huitaine d'années. Il s'agit d'une édition que le regretté
Anatole de Montaiglon a fait imprimer, en i883, chez Motte-
380 CHRONIQUE.
roz, à Paris, et dont M. Abel Lefranc possède depuis long-
temps : 1° un exemplaire complet et muni de la couverture
représentant en fac-similé le titre du Pantagruel de Dresde;
20 un exemplaire en épreuves qu'il tient d'une héritière de
M. de Montaiglon. Si celui-ci n'avait pas fait paraître son
édition, c'est apparemment qu'il s'était aperçu qu'elle comporte
un nombre incalculable de coquilles. J. B.
— A signaler dans la revue italienne Studi di filologia mo-
derna, qui paraît à Rome depuis 1907 (t. III, p. 1-108), un
essai de M^e Vittoria Buonano sur Fischart et Rabelais, et
dans la Cultura (n» 11 de igio) un compte-rendu par la même
de l'article sur les interprètes de Rabelais par M. Lazare
Sainéan.
— Nous signalons le Rabelais pour la jeunesse publié par la
librairie Larousse. Il comprend trois volumes : Gargantua
forme le tome 1er et Pantagruel les deux autres. Le texte a été
adapté par Mme Butts; les illustrations en noir et en couleurs
sont l'œuvre de Fernand Fau.
— La Renaissance du livre a fait paraître deux volumes des
Œuvres de Rabelais. Cette édition, précédée d'une très courte
notice (5 pages), ne comprend pas de notes. L'explication des
mots de sens difficile est donnée entre crochets, en caractères
spéciaux, à côté des mots eux-mêmes.
— D'importantes publications viennent de paraître dans le
domaine des études du xvie siècle : le premier volume de
l'Histoire de la poésie française au XVI^ siècle, par Henry-
Guy, consacré à l'École des rhétoriqueurs, étude d'ensemble
vraiment substantielle et clairvoyante (Champion); Le Mécénat
du cardinal Jean de Lorraine (1498-1550), par Albert Collignon
( Berger- Levrault), travail sérieusement documenté et plein de
renseignements; le nom de Rabelais y revient plus d'une fois;
les Origines de la théologie moderne, par l'abbé Auguste Hum-
bert (t. I : la Renaissance de l'antiquité chrétienne; V. Lecoffre),
utile essai de synthèse qui nous manquait ; Luther et le luthé-
ranisme, par Henri Denifle, traduit par J. Paquier, tome I
(Alph. Picard), ouvrage agressif et remarquable qu'on ne
pourra négliger; H. Molinier, Essai biographique et littéraire
CHRONIQUE. 38 1
sur Octovien de Saint- Gelays; du même, Mellin de Saint-Gelays
{thèses de Toulouse).
— M. Paul Laumonier vient de donner une seconde édi-
tion remaniée et très augmentée de son Tableau chronologique
des Œuvres de Ronsard, suivi de poésies non recueillies et d'une
table alphabétique (Hachette), travail d'érudition singulière-
ment commode et d'une sûreté complète. — Notre confrère
M. Joseph Orsier a publié une agréable notice sur Un poète
musicien au XVI<^ siècle : Nicolas Martin, ses Noëls et ses chan-
sons ( i4g8-i566). — Le tome II de l'excellente édition des
Mémoires de Martin et Guillaume Du Bellay par notre con-
frère V.-L. Bourrilly et M. F. Vindry (Soc. de l'Hist. de
France) a également paru. Indiquons encore l'édition des
Lettres et chevauchées du Bureau des finances de Caen, avec
introduction et notes de notre confrère Lucien Romier (Soc.
de l'Hist. de Normandie), dont les belles recherches dans les
archives d'Italie permettent d'attendre de si remarquables tra-
vaux sur le règne de Henri II.
— M. Augustin Gabat, conseiller à la Cour d'appel de Paris,
consacre à Rabelais, dans Les porteurs de flambeau. D'Ho-
mère à Victor Hugo (Perrin), deux pages pleines de justesse et
inspirées par la plus tendre admiration.
— La Revue des traditions populaires (n» de novembre igio)
contient un article de M. Paul Sébillot (compte-rendu du livre
de notre confrère M. Plattard), où l'on trouvera plusieurs indi-
cations intéressantes. — La Zeitschrift fiir fran^ôsische Sprache
iind Litteratur renferme (Band XXXVI, heft 6 à 8) un très
important compte-rendu (p. 218-264) de la Revue des Etudes
rabelaisiennes, t. VI et VII, en 3o pages, et ensuite du livre de
M. Plattard et de celui de M. Martin-Dupont; il est dû à notre
confrère M. H. Schneegans. — Le savant professeur de Bonn
a donné, d'autre part, à la Germanische-Romanische Monats-
schrift de 1910 (nos 3g et 42, p. 555-6i6) un précieux tableau
d'ensemble sous ce titre : Der heutige Stand der Rabelais-
forschung. On ne saurait souhaiter un bilan plus favorable ni
dressé avec plus de compétence que celui qui nous est donné
dans ces pages par le très distingué historien de la Satire gro-
tesque.
382 CHRONIQUE.
— Une thèse très digne de retenir l'attention des rabelaisants
est celle que M"e Caroline Ruutz-Rees a soutenue pour obtenir
le grade de docteur devant l'Université Colombia à New-York.
Ce travail, accueilli avec la plus grande distinction, est l'œuvre
d'un membre de notre Société; il vient de paraître dans les Stu-
dies in romance philology and Literaiure de Columbia Univer-
sity, sous ce titre : Charles de Sainte-Marthe ( i5i2-i555).
On sait quel rôle a joué dans la vie de Rabelais le nom de
Sainte-Marthe. Nous aurons l'agréable devoir de revenir bien-
tôt sur cette étude vraiment neuve et originale; elle se trouve
en dépôt à la librairie H. Champion.
Souhaitons la bienvenue à la nouvelle collection des clas-
siques français du moyen âge (textes français et provençaux
antérieurs à i5oo) entreprise sous la direction si compétente de
M. Mario Roques à la librairie Champion. Elle nous donnera
bientôt un Villon. Tous ces volumes seront marqués à des
prix accessibles aux bourses les plus modestes. A. L.
— A signaler : H.-J. Molinier, Essai biographique et litté-
raire sur Octovien de Saint- Gelays, évéque d'Angoulème (Paris,
Picard, 1910, in-80); et : Mellin de Saint- Gelays (i4go?-
i558). Étude sur sa vie et sur ses œuvres (Paris, Picard, 1910,
in-80).
TABLE DES MATIERES.
Pages
Statuts I
Liste des membres iv
Les termes nautiques chez Rabelais, par Lazare Sai-
NÉAN I
Un nouvel exemplaire des Grandes et inestimables
Chronicques, par Seymour de Ricci 5-j
Rabelais et Flaubert, par Lionel Laroze gS
Le Pantagruel et les protestants; un témoignage
inconnu de i552, par Abel Lefranc 95
Charles Gharmois, peintre du roi Mégiste, par Henri
Clouzot ii3
Les noueries d'aiguillette en Poitou, par Henri Gelin. 122
Rabelaesiana, par Lazare Sainéan i34
La grande salle de Navarre, par G. Pinet 178
Les cagots au xvie siècle, par Lazare Sainéan . . . 180
Un lecteur de Rabelais entre 040 et 049 [Robert
Estienne], par Lazare Sainéan 188
Le chapitre xxxiii du manuscrit du \'^ livre, par Lazare
Sainéan 191
Le « trou de Sainct Patrice », par J. Plattard . . . 200
Le collège de Montaigu et les cuistres, par Alphonse
Rœrsch 204
La Sibylle de Panzoult, par Henry Grimaud .... 208
Notes pour le commentaire, par P. Dorveaux et
E. Galtier 209
L'Écriture sainte et la littérature scripturaire dans
l'œuvre de Rabelais, par Jean Plattard 257
Rabelais et la légende de saint Martin, par Gustave
Cohen 33 1
Jean Thenaud et Rabelais, par Lazare Sainéan . . . 35o
384 TABLE DES MATIERES.
Pages
Saint Guodegrin, par Henri Clouzot 36i
Quelques vocables pré-rabelaisiens, par Hugues Vaga-
NAY 364
Comptes-rendus.
N. Martin-Dupont. François Rabelais (L.) . . . . 98
Charles Beaulieux. Catalogue de la Réserve xvie siècle
(i5oi-i54o) de la bibliothèque de l'Université de
Paris (J. Plattard) 99
Henri Hauser. Études sur la Réforme française (J. B.). 220
Le journal d'un bourgeois de Paris sous le règne de
François I«r (i5i5-i536); nouv. éd. par V.-L. Bour-
rilly (J. Plattard) 222
Henri Clouzot. Philibert de L'Orme (J. B.) . . . . 225
Paul Laumonier. La vie de P. de Ronsard, de Claude
Binet (i386); Ronsard poète lyrique (J. Plattard) . 228
Mathieu Augé-Chiquet. La vie, les idées et l'œuvre
de Jean-Antoine de Baïf ; les Amours de Jean-An-
toine de Baïf, éd. critique (V.-L. Bourrilly) . . . 282
Armand Lebault. La table et le repas à travers les
siècles (A. L.) 284
Beatrix Rava. L'art de Rabelais (A. L.) 236
Jean Plattard. L'œuvre de Rabelais; sources, inven-
tion, composition (J. B.) 237
Lettres écrites d'Italie par François Rabelais; éd. cri-
tique par V.-L. Bourrilly (J. Plattard) .... 365
Alfred Richard. Un diplomate poitevin du xvi^ siècle :
Charles de Danzay (Henri Clouzot) 366
Maurice Lacombe. Essai sur la coutume poitevine du
mariage au début du xv^ siècle, d'après le vieux
« Coustumier du Poictou » (H. C.) 369
Paul Laumonier. Tableau chronologique des Œuvres
de Ronsard; 2e éd. (J. Plattard) 369
Gustave Macon. Chantilly et le Musée Condé (J. B.) . 370
Chronique.
Société des Études rabelaisiennes, p. 100, 244, 253, 372. —
L'invention et la composition dans l'œuvre de Rabelais
TABLE DES MATIERES. ObD
[thèse soutenue par J. Plattard; cf. le compte-rendu p. sSy],
p. io3. — Rabelais docteur [avant la bulle jcro apostasia,
selon P. de Saint-Romuald], p. io6. — Talasman et hay-
machy [1. II, ch. ix], p. io6. — Alcofribas son bon facteur
[1. I, ch. viii], p. loè. — Garasse et Rabelais [cf. t. IV, p. 80],
p. 107. — Monouc, « eunuque » [cf. t. VII, p. 4o3), p. 107.
— Rabelais et Bussy-Rabutin, p. 107. — Portrait de Rabe-
lais par Delacroix [1834], p. 107. — Rabelais nom de ville
[faillit être donné à Chinon], p. 108. — Rabelais et Bour-
sault [1709], p. 109. — Saint-Michel d'Aure et Saint-Nicolas
[1. IV, ch. xix], p. 109. — Portrait de Rabelais photographié
[au château de Beauregard, Loir-et-GherJ, p. no. — Rabelais
en Bohême [travaux sous la direction du Dr Haskovec],
p. 110. — La Pantagrueline Prognostication en catalan [tra-
duction récente], p. m. — Livres et articles récents, p. m,
255, 379. — Bibliophilie [ouvrages rares récemment signalés],
p. 245. — Rabelais sur un émail de Limoges au xvi^ siècle,
p. 248. — Rabelais au gymnase de Francfort [cf. t. VII,
p. 5i2], p. 248. — « Faire carrous », p. 248. — Un monu-
ment à Rabelais [projeté à Montpellier], p. 249. — Rabelais
et Gaston Paris [fi-agments de lettres], p. 249. — Les études
rabelaisiennes à l'Université de Berlin, p. 249. — Un lecteur
de Rabelais au xvie siècle [Joubert], p. 25o. — Une gravure
de la Gave peinte de Ghinon [ne se trouve pas dans Le
Duchat], p. 25o. — Renée de France [fête de son cente-
naire], p. 25o. — Rabelais et la géographie [cf. t. V, p. 323,
et t. VI, p. 280], p. 25i. — Molière et Rabelais, p. 253. —
Témoignages du xvie siècle sur Rabelais, p. 372. — Rabelais
et Joachim Du Bellay, p. 374. — Le Collège Montaigu et
les Guistres, p. 375. — Sigeïlmes, p. 376. — L'opinion d'un
protestant sur Rabelais [i588J, p. 376. — Rabelais au théâtre
[pièces récentes], p. 377. — L'asseral ou opium des Turcs,
p. 379. — Errata, p. 387.
Illustrations.
Pages
Fac-similé en 32 pages de l'exemplaire des Grandes et
inestimables Chroniques découvert à Munich . . . 61-92
Collège de Navarre : vue du bâtiment de la Théologie
lors de la démolition en 1876 174
REV. DES ET. RABELAISIENNES. VIII. 25
386 TABLE DES MATIERES.
Pages
Id. : vue du bâtiment de la Théologie sur la rue Clo-
pin 175
Id. : l'escalier conduisant à la Bibliothèque .... 176
La grotte de la Sibylle de Panzoult, d'après une pho-
tographie 208-209
Portrait de Rabelais gravé en i655 245
Titre d'un exemplaire nouvellement signalé du Pan-
tagruel de Juste, 1537 246
Deux pages du même volume 247
Fac-similé du fol. E i \° de La vie et miracles de saint
Martin (i5i6) 332
Jil
ERRATA.
Tome VII (190g).
P. 93, 1. I, au lieu de : ancient, lisez : éminent.
P. 139, 1. 35, au lieu de : banged, lisez : hanged.
P. 161, 1. 3, au lieu de '.for, lisez -.fox.
P. 18Ô, 1. 26, au lieu de : lapt, lisez : lieapt.
P. 451, 1. 2, au lieu de ; (oà, lisez : wa.
— 1. 7, au lieu de : Pornet, lisez : Pomet.
P. 452, 1. 16, au lieu de : signala, lisez : signale.
Tome VIII (1910).
P. 46, 1. 14-16, supprimer : Marot ... sion.
P. 140, 1. 2, au lieu de : beschars, lisez : lechards.
Le gérant : Jacques Boulenger.
Nogent-le-Rotrou, imprimerie Daupeley-Gouverneur.
l
PQ
1692
M
t. 8
Revue des études rabelaisiennes
PLEASE DO NOT REMOVE
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